par Jean-Guy Nadeau et Yolande Geadah
L'an dernier, la prostitution a été au centre d'un vif débat à Montréal quand on a voulu faire du quartier Centre-Sud une expérience pilote dans la réglementation de la prostitution. Deux visions contradictoires, l'une insistant sur la décriminalisation de la prostitution, l'autre, au contraire, sur sa criminalisation ouvrent une fenêtre sur les positions qui s'affrontent sur cette question.
La
criminalisation ne règle rien. Mieux vaut transformer notre regard sur
les prostituées.
.
par Jean-Guy Nadeau
Professeur
à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal,
l'auteur a été intervenant dans le milieu de la prostitution à
Montréal.
Même adulte et consensuelle, la prostitution est une occupation dangereuse pour ceux et celles qui en vivent et qui, trop souvent, en crèvent. Une étude récente révélait que les femmes prostituées souffrent de post-traumatic stress disorder, ou de " fatigue du combat " dans des proportions beaucoup plus grandes (66 %) que celles de l'ensemble de la population (5 %) ou même des anciens combattants du Viêtnam (20 % à 30 %).
Mais alors, pourquoi les associations de prostituées, qui affichent cette étude sur le site Internet du Whore Activist Network et connaissent bien la réalité qu'elle décrit, prônent-elles la décriminalisation, voire la régulation de la prostitution? Brièvement, c'est parce qu'elles estiment que la plus grande part de la violence et du traumatisme liés à la prostitution proviennent de sa criminalisation, de sa clandestinité et de sa stigmatisation. " Si c'était pas de la police, ça serait pas pire ", me disaient des femmes prostituées. Ou encore : " Souvent on se fait dire : ferme ta gueule, t'es rien qu'une putain! "
Certains groupes, surtout féministes, refusent cette position. Ils l'attribuent à l'aliénation des prostituées ou à leurs manipulateurs présumés. Ils critiquent alors leur prétention de liberté et affirment, comme le Document d'information sur la revendication V-6 de la Marche mondiale des femmes en l'an 2000, que " la prostitution constitue une exploitation sexuelle, même lorsqu'il y a consentement " et qu'elle a un impact négatif sur l'ensemble des femmes et des filles. On ne saurait, certes, identifier le refus de la prostitution avec le refus de celles qui en vivent, de même qu'on n'identifie pas le rejet de l'esclavage avec celui de ses victimes. Mais il y a là quelque chose de choquant pour les personnes qui en ressortent infantilisées et à nouveau dénigrées.
Redéfinir la prostitution
Un homme est mal placé pour trancher cet important débat, mais il ne saurait s'y soustraire. Les hommes, tout en restant dans l'ombre, ne constituent-ils pas la grande majorité des acteurs de la prostitution dite féminine? Aussi faut-il refuser de définir la prostitution comme l'activité de la femme qui se prostitue ou de la personne qui offre ses services sexuels contre rémunération. Comme s'il n'y avait qu'un acteur dans la rencontre prostitutionnelle! Je la définis plutôt comme un rapport sexuel commercial et ponctuel, socialement organisé, où des personnes, à travers les objets de leur échange, s'identifient et parfois entrent en relation. Certes, ce rapport est objectivant, souvent violent et exploité par des acteurs occultes. De plus, il table largement sur la misère sexuelle, affective, sociale et économique de l'autre. Mais le fait qu'il soit commercial constitue-t-il en soi un crime?
J'ai observé les effets pervers du régime actuel. J'ai rencontré des prostituées, des ex-prostituées et des militantes diverses dont les convictions me sont apparues fort sensées. Tout en étant conscient de la situation et de l'idéologie occupationnelle des personnes prostituées, je ne peux qu'être sensible à leur discours.
La criminalisation ne règle rien
Je suis donc favorable à la décriminalisation de la prostitution adulte au Canada. On ne règlera rien, on n'a rien réglé à punir, enfermer ou taxer ceux et celles qui s'y adonnent. Bien souvent, il n'y a là qu'hypocrisie et surenchère de l'aliénation. " Tout ce à quoi on sert, finalement, c'est à renouveler le stock ", me disaient des policiers désabusés. Certaines voix proposent de ne criminaliser que les clients, en vue de mettre fin à la demande et de promouvoir l'égalité des femmes. Comme si la sexualité, à une telle échelle, se réglait à coup de diktats plutôt que d'éducation! A-t-on oublié le peu d'effet des règles de l'Église quant au comportement sexuel? Et pourtant, l'enfer n'était pas rien! Quant à la violence, à la paix publique, à la contrainte exercée par les souteneurs et les trafiquants, d'autres articles du Code criminel s'en chargent déjà. Ils pourraient d'ailleurs être davantage utilisés pour la protection des personnes prostituées, si leur activité n'était pas criminalisée.
Ma position est moins déterminée quant à la régulation de la prostitution. Ce qui urge, c'est de changer notre rapport aux personnes prostituées. Car, on ne saurait simplement - en réglementant la prostitution - banaliser davantage encore le rapport au corps et à l'intimité, et surtout balayer les arguments concernant l'exploitation des pauvres et des femmes à travers la prostitution. Cependant la prostitution n'est pas le viol. Dans le viol, l'homme prend. Dans la prostitution consensuelle, le rapport à l'autre, fut-il encore de domination, est médiatisé, civilisé, justement par l'argent. Peut-être vaut-il mieux alors, comme le demandent les personnes prostituées, civiliser encore davantage l'échange prostitutionnel, entre autres par sa décriminalisation?
Le discours en faveur de la libéralisation de la prostitution ne sert qu'à en occulter la réalité sordide.
par Yolande Geadah
L'auteure
est chercheure sur des questions touchant les femmes dans le développement,
actuellement chargée de programme à l'AQOCI.
La prostitution se caractérise aujourd'hui par la mondialisation. Au cours de la dernière décennie, l'industrie du sexe est devenue une des plus florissantes à l'échelle mondiale. Elle génère plus de 52 milliards $US par année. On estime à plus de 4 millions le nombre de personnes, à travers le monde, qui " travaillent " pour l'industrie du sexe.
Les personnes qui sont poussées à se prostituer, de gré ou de force, faute d'alternatives économiques viables, sont majoritairement des femmes, surtout des Africaines et des Asiatiques, souvent très jeunes, voire mineures. En Asie, on estime qu'un million de femmes vivent aujourd'hui dans la prostitution forcée et l'esclavage. Mais depuis l'effondrement de l'économie du camp socialiste, des femmes issues d'Europe de l'Est se retrouvent de plus en plus sur le marché du sexe dans les pays d'Europe de l'Ouest.
Avec la mondialisation des marchés, des réseaux internationaux de proxénétisme ont proliféré aux quatre coins du monde et le trafic sexuel prospère comme jamais auparavant à l'échelle planétaire. Chaque année, des milliers de femmes et d'enfants disparaissent, enlevées de force à leur famille ou vendues volontairement par elle, ou encore leurrées par des promesses d'emploi à l'étranger.
De graves confusions
L'argument de la tolérance
cache trop souvent l'ignorance ou l'indifférence face à une réalité
qui ne nous touche pas directement. Dans un contexte marqué par la mondialisation,
comment concilier la revendication d'une libéralisation avec l'urgence
d'agir pour réprimer le proxénétisme et le trafic sexuel
associés à la violence, à l'aliénation et à
l'esclavage sexuel, totalement inacceptables?
Avant de l'appuyer, nous devons réfléchir sérieusement
au modèle de société que nous voulons bâtir pour
l'avenir, et surtout aux conséquences à long terme de nos politiques
dans ce domaine, tant au niveau national qu'international.
Accepter de considérer la prostitution comme une profession légitime aurait pour premier effet d'ouvrir la porte au recrutement à plus vaste échelle, parmi les groupes les plus fragilisés de notre société dans un contexte économique précaire : jeunes, immigrants, minorités ethniques et autres. Cela favoriserait aussi l'ouverture à l'importation de marchandise humaine en provenance du Sud. À n'en pas douter, les trafiquants et les promoteurs de l'industrie du sexe seraient ravis d'une telle libéralisation des marchés, qu'ils s'empresseraient de mettre à profit.
Il existe une grave confusion, dans le débat actuel entourant la prostitution, autour des concepts, des valeurs et des solidarités que nous prétendons défendre. Vouloir appuyer le respect des droits humains fondamentaux des personnes prostituées, souvent victimes de violence et de discrimination, n'implique nullement d'appuyer aussi leur " droit " à perpétuer ce système d'exploitation. La dépénalisation de l'exploitation sexuelle commerciale ne suffira pas à résoudre le problème de la stigmatisation des personnes prostituées, encore moins celui de la violence à leur égard. Et il est faux de prétendre que seules les personnes prostituées connaissent la solution aux problèmes complexes de la prostitution. Ce système dépasse largement l'expérience individuelle de celles qui exercent cette activité.
Des alternatives possibles
La mondialisation de la prostitution exige de nous des solutions globales et cohérentes. À l'échelle mondiale, mieux vaut appuyer le courant qui exige des mesures concrètes visant à freiner l'expansion de la prostitution, à court terme, et à la réduire de façon significative, à plus long terme. Pour cela, commençons par reconnaître la prostitution pour ce qu'elle est, à savoir, une exploitation sexuelle, jugée inacceptable, et une violation des droits humains fondamentaux des personnes prostituées, qu'elles soient ou non consentantes.
Nous devrions privilégier, comme choix collectif, la prévention auprès des jeunes, le soutien aux personnes prostituées pour les aider à s'en sortir et leur accès à une gamme complète de services spécialisés, adaptés à leurs besoins. La criminalisation du proxénétisme et de la tenue de maisons closes doit être maintenue, accompagnée de mesures sociales et légales plus efficaces visant à prévenir, réprimer, punir le trafic et l'exploitation sexuelle d'autrui, tant sur le plan national qu'international. À l'instar de la Suède et de son plan gouvernemental -Kvinnofrid (la paix des femmes) - inspiré du mouvement féministe, il faut se donner les outils nécessaires pour changer les mentalités et les comportements à travers l'éducation destinée aux jeunes et aux adultes, hommes et femmes.
Cette approche globale et innovatrice est infiniment plus prometteuse que la tendance actuelle voulant entériner la marchandisation des corps et des sexes, au nom d'un réalisme dépourvu de vision!
Référence : Nadeau, Jean-Guy et Geadah, Yolande, "Faut-il décriminaliser la prostitution?", Relations, janvier-février 2001 (666), p. 26-27.
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11 février 2003