FAUT-IL UN PARTI FÉMINISTE?

par Marie-France Benoît et Carole Lanoville


C'est Françoise David qui la première, en octobre 2000, a soulevé la question de la pertinence d'un parti féministe sur la scène politique québécoise. C'était lors d'un discours prononcé à Québec, après le refus du gouvernement de faire suite aux recommandations de la Marche mondiale des femmes pour améliorer les conditions de vie des femmes. L'idée d'un parti féministe fait, depuis, l'objet de vifs débats au sein des milieux féministes, communautaires et militants.


La création d'une alternative féministe aux partis traditionnels pourrait faire progresser les luttes des femmes pour leurs droits.

par Marie-France Benoit
L'auteure est militante syndicaliste et féministe

Il y a eu du côté de nos consoeurs françaises un geste politique qui peut être d'un certain recours dans ces quelques notes sur la création d'un parti féministe. En effet, en 1971 est créé CHOISIR. Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir et quelques autres décident qu'il sera un " mouvement féministe indépendant des partis politiques " qui " revendique, en politique, une place à part entière des femmes, c'est-à-dire la parité hommes-femmes dans les assemblées élues (démocratie paritaire) " (Gisèle Halimi, Une embellie perdue, Paris, Gallimard, 1995, p. 31).

Ce mouvement présentera " 100 femmes pour les femmes " lors des élections législatives de 1978. CHOISIR élabora un Programme commun des femmes, qui fut condamné par un grand nombre de politiciens. Ce programme avait l'avantage de proposer des solutions et mesures concrètes pour les femmes, mais on l'accusait de diviser le vote des femmes, d'être responsable d'éventuels échecs de la gauche.

La question était clairement posée : a-t-on faussé le jeu électoral en donnant la parole aux femmes? Ou a-t-on plutôt permis d'accomplir un pas irréversible et historique pour les femmes en présentant, pour la première fois, cent femmes, sans aucune étiquette politique?

Sur la scène politique québécoise, ces mêmes questions se posent avec beaucoup d'acuité. Et d'autant plus que depuis quelques mois, plusieurs politiciens de tout horizon se disent de " gauche ". Des groupes et partis se réclament aussi maintenant du féminisme et tentent de flirter avec l'électorat féminin. Que fera donc un parti féministe dans l'arène politique québécoise?

Il est hasardeux de répondre aujourd'hui à ces questions, car la conjoncture politique québécoise est en ébullition et rien n'est stable. Des alliances sont en train de se dessiner et la réflexion sur la pertinence du parti féministe débute à peine. Mais, il semble quand même important de préciser en quoi cette réflexion sur la création d'un parti féministe québécois est passionnante.

La place d'un éventuel parti féministe

Le premier argument réside dans le fait que la création éventuelle d'un parti féministe met à l'avant scène l'importance de l'analyse féministe dans notre société. C'est un pas fondamental, car les projets, les perspectives et les débats politiques doivent dorénavant tenir compte de l'oppression spécifique vécue par les femmes, et chercher à proposer des solutions permettant aux femmes de progresser dans la lutte pour l'égalité et l'équité.

Le deuxième, c'est qu'un grand nombre de militantes et de militants déçus par la politique traditionnelle et les partis officiels ont envie maintenant de reprendre du service sur d'autres bases. Les débats s'activent aussi avec des jeunes que l'on disait apolitiques ou trop individualistes, mais qui démontrent un enthousiasme réel pour la mise en place d'une alternative féministe.

Le troisième argument s'articule autour de la nécessité de contribuer à une réflexion sociétale sur le thème du pouvoir et des femmes. Ce débat est très large, mais quand nous cherchons à définir quelle sorte de parti ou d'alternative politique nous souhaitons, cela va dans le sens de faire avancer la conscience collective sur cette question.

Conséquences d'une telle alternative

Il est d'ailleurs possible que la conclusion de toutes ces cogitations nous amène vers la mise en place d'une large coalition arc-en-ciel regroupant divers groupes et organisations, offrant une alternative féministe, de gauche, et ouverte à la fois aux femmes et aux hommes. Chose certaine, il faudra aussi questionner clairement les objectifs recherchés. Voulons-nous travailler vers un objectif menant à l'exercice du pouvoir ou plutôt l'influencer en utilisant cette alternative comme un levier pour faire progresser les droits des femmes et ce, de façon prioritaire? De même, l'évolution de la prise en charge de la question nationale et l'absence du suffrage proportionnel sont autant de questions qui devront faire partie de la réflexion d'ensemble.

Somme toute, je suis d'accord avec la nécessité de poursuivre la réflexion et le brassage d'idées autour de la question que pose la création d'un parti féministe ou d'une alternative politique féministe au Québec. Gisèle Halimi fait une affirmation que je partage entièrement sur la liberté dont doit bénéficier le féminisme en politique : " [La] liberté de la revendication féministe, qui traverse tous les clivages, ne peut vivre et l'emporter, enfermée et minoritaire dans les partis politiques et leur discipline. Ces partis - droite et gauche -, par nature étrangers à la cause des femmes, n'en deviennent le relais que par le rapport de forces que les femmes elles-mêmes créent en leur faveur dans le pays. " (Ibid. p. 297)

Le débat est ouvert…


Un parti politique représentant les revendications des femmes serait moins une stratégie de lutte qu'une erreur stratégique du mouvement féministe.

par Carole Lanoville
L'auteure est professeure de science politique au Collège de l'Outaouais

Bien qu'une demi-douzaine de partis féministes existent ou aient existé dans le monde - dont notamment le Parti féministe canadien (PFC) et le Parti féministe unifié (PFU) de Belgique -, aucun n'a su s'affirmer dans les institutions parlementaires. La création d'un parti féministe au Québec est une aventure bien périlleuse qui pourrait affaiblir le mouvement des femmes à long terme. D'abord, parce que les médias et le gouvernement occulteraient le mouvement des femmes au bénéfice du parti quand les questions de condition féminine surgiront; ensuite, parce que ce parti puiserait au sein du mouvement des candidates et des énergies qui ralentiraient l'action de ce dernier. Sachant que le mode de scrutin actuel exclut la prise de pouvoir et ne pourrait pas assurer une opposition significative, le choix d'un parti féministe m'apparaît trop téméraire pour que je lui accorde mon appui. Nous savons qu'au Québec, comme au Canada, le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour favorise le bipartisme. Ce mode de scrutin est un facteur déterminant dans la création et le maintien d'un parti politique.

Obstacles structurels

Quelle structure organisationnelle doit-on donner à un parti politique féministe qui refuse l'organisation des partis politiques traditionnels? Dans son refus de reproduire l'organisation patriarcale des partis traditionnels canadiens (organisation hiérarchisée avec un leader puissant), le PFC, par exemple, avait privilégié une organisation souple (comités indépendants), une prise de décision collégiale et l'absence d'une leader officielle. Face à cette situation inhabituelle, les médias torontois ont eu tôt fait de " désigner " une leader, créant ainsi une situation embarrassante… se substituant aux militantes dans le choix d'une cheffe.

Un parti politique doit par ailleurs élaborer une plate-forme électorale. Cette délicate opération peut entraîner une dilution des revendications féministes afin de satisfaire divers groupes sociaux dont les votes sont nécessaires pour gagner des élections. Ces objectifs électoralistes peuvent cependant devenir des irritants pour le mouvement des femmes et provoquer une rupture. Or, ce lien organique entre un parti féministe et le mouvement des femmes est essentiel afin d'assurer la base militante du parti.

Mouvement des femmes et parti féministe

L'aspect le plus périlleux de l'exercice en cours sont les conséquences de l'existence d'un parti féministe sur le mouvement des femmes. Comment maintenir un mouvement des femmes autonome et un parti féministe puissant électoralement? Cela nous semble difficile à réaliser. Les risques d'affaiblissement du mouvement des femmes sont réels à la suite de la création d'un parti féministe.

L'annonce, par Françoise David, que ce parti féministe serait de gauche présage déjà de vives tensions puisqu'au Québec, le mouvement des femmes est composé de groupes de multiples tendances, tant marxistes que réformistes-libérales. L'exemple du PFU de Belgique est à cet égard très révélateur. Pour le mouvement féministe belge, le PFU était un outil de lutte parmi d'autres et le mouvement l'a à maintes reprises défié et confronté. Les féministes marxistes lui reprochaient de ne pas être ouvertement de gauche. Les féministes réformistes avaient peur de cloisonner les femmes dans une perspective exclusivement féminine; quant aux féministes radicales, elles refusaient la lutte à l'intérieur du système patriarcal avec ses règles et sa culture. Ces relations conflictuelles entre le mouvement des femmes et le parti ont privé ce dernier de votes bien précieux.

De plus, la régionalisation entamée depuis les 15 dernières années au Québec complexifie les relations entres les organisations féministes nationales et les groupes de femmes des régions. Ces derniers ont entrepris, dans plusieurs régions du Québec, des actions très ciblées qui monopolisent l'ensemble des militantes. La présence d'un parti féministe obligerait ces groupes à faire des choix déchirants. L'idée d'un parti féministe est très urbaine.

Obstacle conjoncturel : la question nationale

Le parti féministe du Québec devra prendre position sur la question nationale. Les clientèles des partis politiques au Québec se sont fidélisées depuis longtemps autour de cette question. Il serait difficile pour Françoise David d'endosser une position ambiguë puisqu'elle a été membre de la Commission nationale pour le OUI en 1995. Ce choix ne pourrait que fragmenter l'électorat potentiel du parti.

Face à cet état de situation, je crois qu'un parti féministe au Québec risquerait de diviser le mouvement des femmes en s'imposant auprès des instances gouvernementales et des médias comme la référence en matière de condition féminine. De plus, devant l'impossibilité d'accéder au pouvoir (en ayant une députée, par exemple), le parti serait sans ressources véritables pour accomplir efficacement son travail parlementaire. Il serait happé par les jeux de coulisses et les alliances tacites. Est-ce la meilleure stratégie pour les femmes?

Référence : Benoît, Marie-France et Lanoville, Carole, "Faut-il un parti féministe?", Relations, septembre 2001 (671), p. 26-27.

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11 février 2003