L’Église comme épouvantail

par Jean-Philippe Warren
L’auteur est L’auteur est professeur de sociologie à l’Université Concordia

Un anticléricalisme chargé de ressentiment se perpétue dans l’imaginaire québécois. Comment expliquer ce phénomène, alors que d’autres sociétés – dont l’histoire est bien plus trouble – ont su développer une mémoire plus sereine?


Le fait est aussi brut qu’incontestable : parmi la frange de la population la plus médiatique et la plus politisée du Québec – si ce n’est parmi les Québécois en général –, l’Église catholique est l’objet d’un ressentiment quasi unanime, pour ainsi dire naturel et spontané. Ce ressentiment, la récente mort du pape ne l’a point effacé, malgré le flot de bons mots que l’on s’est soudain senti obligé de déverser sur sa dépouille. Depuis 40 ans, au Québec, il semble qu’on n’en finit plus de vouloir s’arracher au passé religieux.

Il importe de s’interroger sur ce fait intrigant. Voilà une société qui s’est entièrement sécularisée, une société qui n’entretient plus avec l’Église catholique que des rapports ténus et privés, et dont la représentation de soi est encore fortement animée par un imaginaire anticlérical. Voilà, en d’autres mots, une société qui a rompu avec l’Église catholique en nationalisant les vieilles institutions d’encadrement social et en confiant l’éducation aux bureaucrates d’un ministère provincial et qui, pourtant, continue de décrier le pouvoir ecclésial. C’est un peu, toutes proportions gardées, comme si en France, aujourd’hui, on s’acharnait à maudire les monarchistes.

Le cas du catholicisme espagnol

Le fait intrigue d’autant plus que l’Église québécoise n’a pas été, autant qu’ailleurs, compromise avec les idéologies les plus réactionnaires du dernier siècle. Prenons le cas de l’Église catholique espagnole. Non contente de participer activement à la guerre civile, sa hiérarchie s’est aussi associée au régime franquiste jusqu’à la mort du leader fasciste. Pendant cette guerre civile, 145 000 personnes sont mortes au combat et un nombre presque égal ont été fusillées. Au cours des années qui ont suivi l’établissement de la dictature, des milliers d’Espagnols ont dû fuir le pays, ont été emprisonnés ou ont été exécutés. Le général Franco n’a pourtant eu, jusqu’à sa mort, de plus puissants et fidèles alliés que les évêques et les cardinaux – plusieurs d’entre eux faisant d’ailleurs partie de l’Opus Dei. En 1975, l’abîme entre les forces démocratiques et l’institution cléricale, sans être infranchissable, était on ne peut plus profond.

Or, dans l’Espagne d’aujourd’hui, les taux de pratique religieuse n’ont pas chuté comme ils l’ont fait au Québec depuis cette époque révolue où les Canadiens français allaient en masse assister aux messes dominicales. Les églises ne sont pas, là-bas, aussi tristes et désertées. Les ouvrages historiques portant sur le passé national, tout en mentionnant les complicités fascistes de l’Église catholique, relèvent aussi des moments plus héroïques et heureux; ils se refusent à porter sur le passé un regard tout entier honteux.

Comment donc expliquer une attitude si différente? Pourquoi, d’une part, les Espagnols – dont le passé religieux est aussi noir et terrible et, dans certains cas, tout à fait inexcusable – ne refusent-ils pas aujourd’hui le compagnonnage de l’Église? Pourquoi, d’autre part, maints Québécois francophones – eux dont l’histoire, tout en étant parfois xénophobe et cruelle, demeure sobre dans l’intolérance et la violence – fustigent-ils l’institution cléricale, même aujourd’hui où elle est devenue une puissance politique et sociale négligeable?

Une Grande Noirceur plutôt grise

Faisons d’abord valoir ceci : pour les jeunes Québécois des collèges et des universités, comme pour le public éclairé en général, la Grande Noirceur est une période qui correspond au moment le plus infamant et le plus réactionnaire de l’histoire du Québec. Grâce à l’aide obséquieuse et intéressée de l’Église catholique, Maurice Duplessis contrôlait la province et cherchait à instaurer un ordre qui faisait plus que tourner le dos à l’Amérique : cet ordre enfonçait la province dans un âge autoritaire et obscurantiste digne de « l’époque mérovingienne » ou de « l’Ancien régime » – j’emprunte librement ici les expressions de certains historiens et sociologues des années 1960.

Au milieu de multiples faits et événements supposés donner créance à cette description de l’entre-deux-guerres et de l’immédiate après-guerre, retenons-en deux : la mise à l’index du livre de Jean-Charles Harvey, Les demi-civilisés, en 1934, et le renvoi de Paul-Émile Borduas de son poste à l’École du meuble, après la publication du Refus global, en 1948. Ces deux événements font figure de preuves irréfutables de l’atmosphère de répression qui prévalait avant la Révolution tranquille. Rappelons seulement que Les demi-civilisés est un bien mauvais roman et que si Paul-Émile Borduas a été cavalièrement mis à la porte de l’École du meuble, c’était, trois ans plus tôt, Charles Maillard qui devait remettre sa démission comme directeur de l’École des Beaux-Arts devant l’opposition d’Alfred Pellan (ce dernier ayant publié son manifeste Prisme d’yeux quelque temps avant Refus Global). La postérité a été bonne pour le journaliste-romancier et le peintre automatiste parce qu’elle s’est saisie d’eux pour en faire des martyrs. En fait, ces deux événements ne peuvent se comparer avec la violence de la guerre civile espagnole, pas plus qu’avec les assassinats d’opposants politiques perpétrés par les chemises noires sous la dictature mussolinienne, ou encore la censure exercée en Irlande dans les années qui suivirent l’indépendance.

Nulle question d’affirmer – ce qui serait un propos éhonté – que le Québec de la Grande Noirceur n’a pas été une période de vexation, de répression et de censure. La Grande Noirceur a bel et bien eu lieu. Il faut être reconnaissant aux révolutionnaires tranquilles – dont bon nombre de catholiques progressistes – d’avoir lutté pour en sortir. Il s’agit seulement de faire remarquer que, interprétée sous un angle comparatif, cette période perd beaucoup de sa teinte et de sa stature. Si elle est aussi commune, pourquoi les Québécois ont-il senti le besoin de la grossir? Si elle est plutôt grise, pourquoi les Québécois ont-il senti le besoin de la noircir? Pourquoi, en d’autres termes, ont-ils senti le besoin d’en faire un mythe? Car, à n’en pas douter, la Grande Noirceur est un mythe – non pas au sens d’une « fabulation », mais au sens d’un « grand récit » s’imposant à la conscience commune de manière presque obsédante.

Un changement de référence

Pour comprendre le mythe de la Grande Noirceur, il importe donc de se rappeler que la Révolution tranquille correspond au passage de la référence collective canadienne-française à la référence collective québécoise. Une collectivité qui s’appelait canadienne-française a décidé, dans les années 1960, de se rebaptiser québécoise – laissant les francophones hors Québec fonder leur identité sur une base provinciale et devenir Fransaskois, Franco-Ontariens, Franco-Manitobains, etc. En l’espace de quelques années à peine (les États généraux du Canada français de 1967 tenant lieu de date commode), une civilisation qui avait duré plus de 100 ans fut littéralement engloutie, disparaissant soudain de la carte avec l’abandon de ses institutions et de ses symboles, pour ne laisser comme souvenir de son ancien empire que quelques îlots de francophonie à la dérive.

Or, qu’est-ce que le Canada français? Pris dans sa plus simple expression, le Canada français, c’est un monde tenu ensemble symboliquement et institutionnellement par l’Église catholique. En 1840, après l’échec des Patriotes, lorsque l’horizon politique s’est refermé sur le Bas-Canada, l’Église est devenue en quelque sorte l’État d’une société sans État. Quand, avec la montée de l’État-providence, les frontières qui définissent les groupements humains sont redevenues politiques, et non plus strictement culturelles, le mouvement souverainiste – interrompu pendant 100 ans – a pu prendre un nouveau souffle et refonder l’identité nationale. C’est ce qui explique que l’écroulement du Canada français, comme référence collective des Québécois francophones, sera l’exact contemporain de la répudiation de l’Église catholique comme mode privilégié d’encadrement social.

L’Église catholique avait tenu symboliquement ensemble le Canada français en le munissant de traditions (fêtes, rites, etc.), de symboles (tels le drapeau du Sacré-Coeur) et de discours (le messianisme, l’agriculturisme, etc.). Elle l’avait aussi tenu institutionnellement par ses mouvements (tels l’ACJC), ses organisations et ses institutions (coopératives, écoles, etc.) et ses structures hiérarchiques (telles les paroisses). En dehors de l’institution cléricale, il n’y avait pas d’espace possible pour un Canada français. Un Canadien de langue française qui n’était pas baptisé était un non-sens, voire une anomalie. A contrario, les Juifs émigrant au pays – affirmera le premier ministre Taschereau – devaient apprendre l’anglais pour devenir de bons Canadiens; il ne lui serait jamais venu à l’idée de les inciter à apprendre le français pour devenir de bons Canadiens français.

Maintenant, qu’est-ce que la Révolution tranquille? Au plus simple, c’est le passage du Canada français au Québec étatique. Comme l’écrivait l’auteur Pierre Maheux, en 1963, dans la revue Parti pris, c’est l’avènement de l’homme québécois après 200 ans de règne du dieu canadien-français! Le Canada français est ce contre quoi les membres de la « nouvelle cléricature bureaucratique » se sont définis : pour mieux en refuser l’héritage, ils se sont acharnés à cultiver la honte de ce passé paysan, inculte, châtré et colonisé. Ils n’ont pas eu de mots assez durs pour rejeter aux oubliettes de l’histoire un monde dont ils sortaient à peine. Ils ont voulu creuser une opposition d’autant plus absolue entre un avant et un après que la fracture entre les deux mondes n’est pas nette. Déjà en 1963, avec la fondation de la revue Parti pris, percent des commentaires qui, parlant de 1958, affirment avec une bonne dose de naïveté : « On était-tu colon dans ce temps-là! »

Le catholicisme comme repoussoir identitaire

Nous percevons déjà quelques-unes des conséquences qui affecteront et continuent d’affecter le rapport des Québécois à l’Église catholique. Si le Canada français, c’est l’Église, et si le Québec s’est défini en opposition au Canada français, la première cible des discours nationalistes des révolutionnaires tranquilles n’a pu être, par un mouvement somme toute naturel, que l’institution cléricale.

Les Polonais peuvent affirmer que, sans l’action de l’Église catholique, il n’y aurait pas de Pologne. « Seulement sous cette croix / Seulement sous ce signe / La Pologne est la Pologne / Et un Polonais est un Polonais », écrivait le grand barde polonais, Adam Mickiewicz. De même, les Irlandais peuvent affirmer que, sans l’Église, il n’y aurait pas d’Irlande. On pourrait dire la même chose des Portugais ou des Espagnols. Ces derniers peuvent œuvrer aujourd’hui à séculariser leur pays; l’Espagne demeure toujours pour eux l’Espagne. Ils n’ont pas émigré au milieu du XX e siècle pour s’en aller coloniser un autre imaginaire. Les conflits d’interprétation modifient sans la dénaturer leur référence collective nationale. C’est ainsi que même les intellectuels les plus anticléricaux s’entendent pour dire que l’Église catholique fait partie de l’histoire espagnole, comme une page peut-être obscure, mais comme une page néanmoins du grand roman national.

La situation est bien différente dans le cas du Québec. Les membres de la « nouvelle cléricature bureaucratique », ceux et celles qui, dans les années 1960, se sont emparés des postes traditionnellement liés à l’Église, ne peuvent pas affirmer que, sans l’action de l’Église catholique, il n’y aurait pas de Québec. Bien au contraire : pour l’élite issue de la Révolution tranquille, ce qui a retardé la formulation d’une référence collective basée sur le territoire provincial et axé vers l’affirmation de l’État national, c’est justement l’Église catholique, puisque celle-ci est associée à la survivance et au développement du Canada français – une réalité que les révolutionnaires tranquilles ont farouchement et violemment répudiée.

Reconnaître l’action de l’Église catholique, ce n’est pas reconnaître le Québec. Reconnaître l’action de l’Église catholique, tout à l’opposé, c’est reconnaître une référence symbolique que le Québec a dû dénoncer pour pouvoir s’affirmer! Pour que le Québec « moderne » existe, il a fallu que les révolutionnaires tranquilles rejettent dans une espèce de Moyen Âge appelée « Grande Noirceur » l’institution qui informa pendant près de 100 ans la symbolique commune et l’encadrement social de la population francophone du Canada et de la Nouvelle-Angleterre.

La majorité des Québécois liés à la petite bourgeoisie des affaires et de l’État a donc un rapport trouble à l’histoire de l’Église pour une raison très simple. Sans l’Église catholique, il n’y aurait pas eu de Canada français. Mais, réciproquement, avec l’Église, il n’y aurait pas eu ce Québec dont ils sont devenus l’élite dirigeante. Ces Québécois le savent, et c’est pourquoi ils ont refoulé l’Église hors de leur conscience. Ce qu’ils aiment de l’Église, s’ils en aiment quelque chose, c’est justement de pouvoir en faire un épouvantail, un conte pour enfants, un bonhomme sept heures. Parlant des sociétés bouleversées par l’histoire, le comte de Chateaubriand écrivait : « Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut rester ce qu’il a été, le premier symptôme de sa maladie, c’est la haine du passé et des vertus de ses pères. » Au Québec, cette détestation du passé a trouvé dans l’Église son objet. En finir avec le damned canuck, comme le déclarait Gaston Miron, en finir avec l’infamie que représente le fait d’être Canadiens français, comme l’écrivait Paul Chamberland, c’était aussi, dans les années 1960, en finir avec l’Église.

Ce l’est toujours. L’aversion à l’égard de l’Église a donc devant elle un bel avenir.

Référence : Warren, Jean-Philippe ,« L’Église comme épouvantail », Relations, novembre 2005 (704), p. 28-30.

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10 octobre 2006