Un pape devrait-il démissionner?

par Gilles Routhier et Marco Veilleux

 

Dans le débat public actuel, la question de l'éventuelle démission d'un pape est souvent mal posée; pourtant, le droit de l'Église autorise une réflexion sereine et ouverte sur cette question

Gilles Routhier
L'auteur est professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval

On prend souvent comme prémisse que la démission d'un pape est juridiquement impossible et que toute initiative en ce sens représenterait une transgression par rapport à ce qui est permis ou possible. En partant de l'« impossibilité » de la chose comme point de départ de la réflexion, on est vite conduit à conclure que cela ne se fait pas et n'est donc pas envisageable.

Ce que dit le droit canon
Pourtant, le droit actuel (canon 332 § 2) est clair à ce sujet : « S'il arrive que le Pontife romain renonce à sa charge, il est requis pour la validité que la renonciation soit faite librement et qu'elle soit dûment manifestée, mais non pas qu'elle soit acceptée par qui que ce soit. »Le cas est donc clairement envisagé par le législateur qui ne fait pas un tabou de la renonciation du pontife romain à sa charge. Cela (et je ne parle pas du cas où le siège serait empêché en raison d'incapacité) devrait être suffisant pour libérer les esprits et pour ouvrir une discussion neuve sur le sujet.

Le poids de la coutume
Toutefois, un autre élément bloque la réflexion : la coutume. On conclut que cela ne se fait pas parce qu'un tel acte représenterait une rupture par rapport à la pratique habituelle. Les cas de démission d'un pape sont si peu fréquents dans l'histoire qu'on finit par penser qu'il s'agit là de cas singuliers, exceptionnels, et que cette pratique ne peut être envisagée autrement que dans des circonstances extrêmement rares. Mais, dans la situation actuelle, je ne crois pas qu'il soit aidant de réfléchir à partir de la « coutume ».

Une situation nouvelle
Dans son encyclique Ut unum sint, Jean-Paul II invitait théologiens et responsables ecclésiaux à chercher avec lui « une forme d'exercice de la primauté ouverte à une situation nouvelle ». Nous sommes précisément en présence d'une situation nouvelle. Être pape aujourd'hui, alors qu'il y a plus d'un milliard de catholiques dispersés sur les cinq continents, près de 5000 évêques, des offices curiaux sans cesse plus nombreux et abordant des questions de plus en plus complexes, alors que les médias électroniques comptent davantage et que les voyages sont devenus de plus en plus importants (pour me limiter à ces éléments) ne représente pas du tout la même charge qu'autrefois, alors qu'il n'y avait que quelques millions de catholiques, moins de 1000 évêques, etc.

De nos jours, le ministère du pape est différent et il commande, pour la personne qui est appelée à cet office, une vitalité bien plus grande que celle qui était jadis requise de celui qui occupait cette charge. Dans la « situation nouvelle » qui est la nôtre, on ne peut plus réfléchir simplement en recourant aux « coutumes »qu'il ne faut pas confondre avec la tradition. D'ailleurs, la tradition la plus constante (depuis le Nouveau Testament, relayé par les rituels d'ordination ou d'installation dans une charge, en passant par le droit) lie étroitement l'exercice d'un office ou d'un ministère à l'aptitude ou à la capacité d'un candidat. Le droit actuel, lorsqu'il traite de la question de la renonciation d'un évêque à sa charge (canon 401), de l'empêchement d'un siège épiscopal (canon 412) ou de la révocation d'un ministre à son office (canon 1741) en revient toujours à l'aptitude ou à la capacité d'une personne à exercer la charge qui lui est confiée. Voilà donc un critère sûr de discernement et toute la discussion sur la démission ou non d'un pape devrait considérer prioritairement ce critère.

On répète sans cesse à quel point le service primatial représente une lourde charge, un ministère essentiel, une fonction capitale dans l'Église catholique. Il faut donc en tirer les conséquences : ce ministère si essentiel et si lourd doit être accompli par une personne qui soit en mesure de l'exercer, autrement, le ministère n'est pas vraiment honoré.

La « situation nouvelle »commande une réflexion neuve. Il ne faut donc pas exclure de revoir à nouveaux frais la question de la démission d'un pape sans être paralysés dans notre effort de réflexion par la coutume qui ne nous indique pas le droit. Il faut le faire avec sérénité, sans acrimonie, mais avec toute la liberté que permet le droit de l'Église catholique.

 

 

 

 

Bien que le bon sens puisse nous faire spontanément répondre oui à une éventuelle démission, cette possibilité soulève néanmoins de sérieuses
questions.

Marco Veilleux

 

En fait, un pape peut démissionner. Cette éventualité - bien qu'elle soit plutôt rare dans l'histoire - est prévue par le droit de l'Église au canon 332 § 2. Cependant, si l'on en faisait une discipline normale et habituelle, il faudrait revoir en profondeur les conditions d'exercice et la théologie de la papauté.

Un âge canonique de démission?
Selon l'usage disciplinaire, les évêques doivent démissionner à 75 ans. Or, le pape est l'évêque de Rome. Certains croient donc qu'il devrait démissionner lui aussi à 75 ans. Mais alors, que faire des règles actuelles du conclave qui élit le pape? Les cardinaux ont le droit de vote jusqu'à 80 ans. Est-ce à dire que, parmi les cardinaux électeurs, seuls ceux âgés de moins de 75 ans seraient éligibles à la fonction? Ou alors faudrait-il aussi abaisser l'âge des cardinaux ayant le droit de vote à 75 ans? Ou bien encore fixer l'âge de démission d'un pape à 80 ans, âge auquel les cardinaux perdent présentement leur droit de vote? Mais pourquoi l'évêque de Rome devrait-il démissionner à 80 ans (où à n'importe quel autre âge) si c'est 75 ans pour tous les autres évêques? Ce serait encore deux poids, deux mesures.

Puisque le ministère du pape est une fonction élective (contrairement aux autres évêques qui sont nommés), la limite d'âge viendrait brouiller la liberté du processus électoral. En effet, les cardinaux se détourneraient-ils d'un candidat jugé excellent, mais trop près de la retraite pour être élu? Ou, au contraire, pourraient-ils influer sur « l'orientation gouvernementale  »de Rome en plaçant sur le siège de Pierre un homme condamné par son âge à jouer le rôle d'un pape « de transition »? On voit les dangers de prêter flanc à des tentatives de manipulation et d'influence indues.

Quelle liberté aurait le nouvel élu, s'il sait qu'il n'en n'a que pour un nombre limité et précis d'années à occuper sa fonction? Même en pleine possession de ses moyens, aurait-il toute l'autorité morale nécessaire à sa charge - tant à l'interne qu'à l'externe de l'Église - à partir du moment où il approche de la retraite? On accuse déjà la curie romaine d'usurper trop de pouvoir; comment un pape pourrait-il affirmer et maintenir son autorité sur cette « bureaucratie »qui deviendrait alors l'unique incarnation d'une continuité institutionnelle que le mandat papal limité ne serait plus en mesure de représenter?

Et « l'ancien »pape?
De plus, on peut se demander si un pape nouvellement élu aurait toute l'autonomie et la liberté nécessaire alors que son prédécesseur serait encore vivant. Le pape retiré, même soumis à son devoir de réserve, aurait-il encore des partisans au sein de la curie et de l'Église? Participerait-il à l'élection de son propre successeur? Servirait-il toujours de référence et de comparaison? Les médias chercheraient-ils à obtenir son opinion sur les décisions du nouveau pontificat? On pourra rétorquer : cette situation se pose déjà dans les diocèses lorsque l'évêque démissionnaire est encore vivant. Mais un pape est entouré d'une telle aura symbolique et universelle, que cette situation n'aurait pas de commune mesure avec ce qui peut se passer au sein d'une Église locale.

Le symbolisme de la fonction
On le voit bien, on ne peut traiter le ministère du pape de la même manière qu'on traite un président de multinationale ou un premier ministre dans une démocratie parlementaire, car au-delà d'une règle disciplinaire, nous touchons ici au symbolisme de la fonction. Avant d'instituer un âge de démission pour un pape, ou de faire de cette démission une chose normale et habituelle, il faudrait donc, en plus de réformer le conclave et la curie, réviser en profondeur la théologie de la papauté.

C'est, en effet, tout le ministère du pape - trop souvent présenté et vécu comme celui d'un « super évêque » et d'un empereur - qui devrait être repensé. Au fil des siècles (et particulièrement depuis Vatican I) on a tellement exalté la papauté qu'on voit mal comment celui qui est considéré comme « le vicaire du Christ » sur terre puisse, à moins d'une situation d'exception, renoncer à sa charge avant sa mort. Au fond, c'est la remise en question de ce type de papauté, conçu sous le mode d'une monarchie de droit divin, que soulève la question de la démission. C'est pourquoi, tant qu'on ne s'attaquera pas à cet immense chantier de réflexion ecclésiologique, la démission d'un pape risque de demeurer exceptionnelle et sans effet sur les enjeux profonds.

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Référence : Gilles Routhier et Marco Veilleux, « Un pape devrait-il démissionner? », Relations, février 2004 (690), p. 28-29.

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2 mars 2005