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Un pape devrait-il démissionner?par Gilles Routhier et Marco Veilleux |
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Dans le débat public actuel, la question de l'éventuelle démission d'un pape est souvent mal posée; pourtant, le droit de l'Église autorise une réflexion sereine et ouverte sur cette question Gilles Routhier On prend souvent comme prémisse que la démission d'un pape est juridiquement impossible et que toute initiative en ce sens représenterait une transgression par rapport à ce qui est permis ou possible. En partant de l'« impossibilité » de la chose comme point de départ de la réflexion, on est vite conduit à conclure que cela ne se fait pas et n'est donc pas envisageable. Ce que dit le droit canon Le poids de la coutume Une situation nouvelle De nos jours, le ministère du pape est différent et il commande, pour la personne qui est appelée à cet office, une vitalité bien plus grande que celle qui était jadis requise de celui qui occupait cette charge. Dans la « situation nouvelle » qui est la nôtre, on ne peut plus réfléchir simplement en recourant aux « coutumes »qu'il ne faut pas confondre avec la tradition. D'ailleurs, la tradition la plus constante (depuis le Nouveau Testament, relayé par les rituels d'ordination ou d'installation dans une charge, en passant par le droit) lie étroitement l'exercice d'un office ou d'un ministère à l'aptitude ou à la capacité d'un candidat. Le droit actuel, lorsqu'il traite de la question de la renonciation d'un évêque à sa charge (canon 401), de l'empêchement d'un siège épiscopal (canon 412) ou de la révocation d'un ministre à son office (canon 1741) en revient toujours à l'aptitude ou à la capacité d'une personne à exercer la charge qui lui est confiée. Voilà donc un critère sûr de discernement et toute la discussion sur la démission ou non d'un pape devrait considérer prioritairement ce critère. On répète sans cesse à quel point le service primatial représente une lourde charge, un ministère essentiel, une fonction capitale dans l'Église catholique. Il faut donc en tirer les conséquences : ce ministère si essentiel et si lourd doit être accompli par une personne qui soit en mesure de l'exercer, autrement, le ministère n'est pas vraiment honoré. La « situation nouvelle »commande une réflexion neuve.
Il ne faut donc pas exclure de revoir à nouveaux frais la question
de la démission d'un pape sans être paralysés dans notre
effort de réflexion par la coutume qui ne nous indique pas le droit.
Il faut le faire avec sérénité, sans acrimonie, mais
avec toute la liberté que permet le droit de l'Église catholique.
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Bien que le bon sens puisse
nous faire spontanément répondre oui à une éventuelle
démission, cette possibilité soulève néanmoins
de sérieuses Marco Veilleux
En fait, un pape peut démissionner. Cette éventualité - bien qu'elle soit plutôt rare dans l'histoire - est prévue par le droit de l'Église au canon 332 § 2. Cependant, si l'on en faisait une discipline normale et habituelle, il faudrait revoir en profondeur les conditions d'exercice et la théologie de la papauté. Un âge canonique de démission? Puisque le ministère du pape est une fonction élective (contrairement aux autres évêques qui sont nommés), la limite d'âge viendrait brouiller la liberté du processus électoral. En effet, les cardinaux se détourneraient-ils d'un candidat jugé excellent, mais trop près de la retraite pour être élu? Ou, au contraire, pourraient-ils influer sur « l'orientation gouvernementale »de Rome en plaçant sur le siège de Pierre un homme condamné par son âge à jouer le rôle d'un pape « de transition »? On voit les dangers de prêter flanc à des tentatives de manipulation et d'influence indues. Quelle liberté aurait le nouvel élu, s'il sait qu'il n'en n'a que pour un nombre limité et précis d'années à occuper sa fonction? Même en pleine possession de ses moyens, aurait-il toute l'autorité morale nécessaire à sa charge - tant à l'interne qu'à l'externe de l'Église - à partir du moment où il approche de la retraite? On accuse déjà la curie romaine d'usurper trop de pouvoir; comment un pape pourrait-il affirmer et maintenir son autorité sur cette « bureaucratie »qui deviendrait alors l'unique incarnation d'une continuité institutionnelle que le mandat papal limité ne serait plus en mesure de représenter? Et « l'ancien »pape? Le symbolisme de la fonction C'est, en effet, tout le ministère du pape - trop souvent présenté et vécu comme celui d'un « super évêque » et d'un empereur - qui devrait être repensé. Au fil des siècles (et particulièrement depuis Vatican I) on a tellement exalté la papauté qu'on voit mal comment celui qui est considéré comme « le vicaire du Christ » sur terre puisse, à moins d'une situation d'exception, renoncer à sa charge avant sa mort. Au fond, c'est la remise en question de ce type de papauté, conçu sous le mode d'une monarchie de droit divin, que soulève la question de la démission. C'est pourquoi, tant qu'on ne s'attaquera pas à cet immense chantier de réflexion ecclésiologique, la démission d'un pape risque de demeurer exceptionnelle et sans effet sur les enjeux profonds. |
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Référence : Gilles Routhier et Marco Veilleux, « Un pape devrait-il démissionner? », Relations, février 2004 (690), p. 28-29.
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2 mars 2005