Entre espoir et déception

par Jean-Claude Ravet

 


Benoît XVI a publié sa première encyclique sociale en juillet dernier : Caritas in veritate. Elle était très attendue. Le pape l’avait annoncée il y a plus d’un an, en précisant qu’il s’y exprimerait sur les grands enjeux de notre époque. Sa publication a été d’ailleurs retardée afin de tenir compte de la crise économique et financière que nous connaissons tous – elle était initialement prévue en mars pour coïncider avec la date anniversaire de la publication de l’encyclique Populorum progressio de Paul VI (1967), un texte de référence dans la doctrine sociale de l’Église.

Ce n’est évidemment pas le lieu d’en faire une analyse critique et détaillée – un prochain numéro s’y attellera certainement car elle aborde, sur certains aspects, des thèmes d’une grande pertinence et avance même parfois des propositions audacieuses. Un problème d’importance la traverse cependant qui en émousse grandement la portée – ce qui est bien dommage, car les temps sombres que nous traversons auraient mérité au contraire une parole mordante qui fasse écho à l’urgence des défis.

Ce problème concerne le choix d’une rhétorique théologique abstraite et doctrinale, qui confine l’encyclique à des cercles catholiques restreints. Celle-ci voulait pourtant s’adresser à tous, catholiques, croyants et non-croyants. Benoît XVI part de la Vérité, de la Doctrine, pour s’intéresser ensuite à la réalité humaine. Détonnant pour qui veut s’inscrire dans la foulée de Populorum progressio et en constituer une actualisation. Paul VI, en effet, partait de la réalité souffrante et grandement problématique du monde pour ensuite juger celle-ci à la lumière de l’Évangile, de la Tradition et des sciences humaines, et proposer des pistes d’action. Cet écart entre les deux n’est pas anodin. Il reflète une vision de Dieu et du monde passablement différente. Chez l’un, Dieu accompagne en retrait l’action humaine, chez l’autre, il la détermine. Chez l’un, l’autonomie du monde est suggérée et voulue par Dieu, chez l’autre, farouchement relativisée. Du coup, l’insistance de Benoît XVI sur l’adhésion à la foi catholique comme facteur déterminant, pour ne pas dire indispensable, dans le développement humain est omniprésente dans l’encyclique. Et aucun texte de laïcs n’est évidemment cité…

Pourtant Populorum progressio témoignait de la manière évangélique de parler à tous des grands enjeux de société : être l’écho de « l’appel des peuples souffrants » (no 86). Être la voix des sans-voix, comme on l’a dit de Mgr Romero, de dom Hélder Câmara, de Mgr Casaldáliga et de tant d’autres pasteurs à qui les pauvres ont enseigné l’Évangile. Cette voix là prend nécessairement parti, bouleverse le statu quo. Au lieu de cela, Benoît XVI opte plutôt pour une dissertation académique qui ménage les maîtres du monde en rappelant que tous sont coupables de la crise actuelle, riches et pauvres, dominants et dominés confondus… Au point où celle-ci, sous son regard, résulte de dysfonctionnements, certes graves, mais qui laissent intacte la valeur du système économique capitaliste dont jamais, par ailleurs, il ne nomme le nom. Mais cette manière de faire, souligne le pape, n’est pas idéologique. Vraiment?

*

Le problème avec le Vatican, comme avec toute institution de pouvoir, c’est qu’il se sent la plupart du temps au-dessus de tout soupçon – le Vatican plus que les autres peut-être, la conviction d’être voulu par Dieu aidant. Mais la foi ne préserve pas de la condition humaine. Assumer cela permettrait à l’institution ecclésiale de se dépouiller humblement de ses atours autoritaires et de questionner l’héritage acquis de sa longue fréquentation des gens de cour et de pouvoir. Ce qui contribuerait à la rapprocher de sa mission si actuelle de témoigner d’un Dieu incarné, solidaire des exploités, des exclus, des opprimés.

Relations – revue portée à bras-le-corps par les jésuites – y contribue à sa manière, en rappelant qu’au cœur de la foi se loge le combat pour la justice et la dignité humaine. Depuis 1941, elle noue une profonde solidarité avec tous ceux et celles disposés à être solidaires dans ce combat incessant.

Pour participer à cette tâche, Amélie Descheneau-Guay se joint à l’équipe de rédaction. Elle assumera désormais la tâche de secrétaire de rédaction. Sa formation de sociologue et son travail dans l’édition nous seront d’un grand apport. Mais, cette nouvelle arrivée se fête dans la tristesse d’un départ. En effet, Marco Veilleux, rédacteur en chef adjoint, un précieux artisan de la revue depuis sept ans, à la plume sensible, nous quitte pour relever de nouveaux défis. Il reste proche de nous en tant que nouveau délégué à l’apostolat social chez les jésuites et membre du Centre justice et foi. Catherine Caron prend son relais comme rédactrice en chef adjointe.

La nouveauté ne s’arrête pas là. Une nouvelle chronique voit le jour avec le Carnet de Bernard Émond, anthropologue et cinéaste de talent. Celui-ci nous y livrera ses réflexions sur la vie, la culture, la société.

Nous inaugurons aussi une nouvelle chronique littéraire, La forme du jour, avec l’écrivaine et poète Élise Turcotte; l’artiste Chloé Surprenant en sera l’illustratrice.

Amis lecteurs, amies lectrices, bonne rentrée!

 

Référence : Ravet, Jean-Claude,« Entre espoir et déception » , Relations, septembre 2009 (735), p. 3.

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septembre 2009