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Des fantômes enfin rédimésJean-Claude Ravet |
Dans Le Quatuor d'Asbestos. Autour de la grève de l'amiante, paru aux éditions Varia en 2004, Esther Delisle et Pierre Malouf redonnent droit de cité à des acteurs clés, pourtant biffés cavalièrement de l'histoire, comme Jean-d'Auteuil Richard, premier directeur de Relations, et son collaborateur, Burton LeDoux.
En mars 1948, Relations lançait un pavé dans la mare avec la publication de l'article de Burton Ledoux, La silicose, coiffé d'un éditorial du directeur de la revue, le Jésuite Jean-d'Auteuil Richard, intitulé Les victimes de Saint-Rémi sont nos frères. Ces deux articles soulevaient les conditions de vie misérables des mineurs de ce petit village des Laurentides, le ravage que causait la poussière de la silice dans leurs rangs et la lourde responsabilité des propriétaires de la mine à cet égard. Cette dénonciation aussi implacable que fouillée allait bouleverser et indigner la société québécoise. La revue avait alors à peine huit ans d'existence. Nous ne sommes pas peu fiers d'être les héritiers de son fondateur, le père Richard, qui paya cher cet affront fait aux puissants propriétaires de la mine, le groupe financier Timmins, qui réussirent, après maintes magouilles en coulisse et menaces - avec la complicité d'alliés jésuites - à avoir sa peau. Il fut en effet démis de ses fonctions, par ordre de ses supérieurs, le 24 juin, et envoyé sur-le-champ en « exil » à Sudbury, en Ontario. Le directeur suppléant signait une rétractation en bonne et due forme - ce qu'avait toujours refusé de faire son prédécesseur - selon les ordres et les consignes des patrons, équivalent ni plus ni moins à leur baiser les pieds en demandant pardon.
Ce qui faisait le plus mal au groupe financier Timmins, c'était que
les Jésuites avaient joint leur voix à cette dénonciation
en règle. Ils conféraient ainsi à celle-ci, dans la société
très catholique qu'était le Québec d'alors, une audience
et une légitimité qui rajoutait au scandale, ce qu'il fallait
à tout prix endiguer. D'autant plus que l'Église avait plutôt,
à cette époque, une tradition de complaisance envers les pouvoirs
financiers tout autant que politiques. C'est ce qui explique la hargne des Timmins
et leur inflexibilité à exiger une rétractation humiliante
de la part de Relations : un vassal ne bafoue pas impunément ses
maîtres. Les menaces de traîner les Jésuites en procès
pour diffamation - ce qui aurait été un
« déshonneur » pour le supérieur des Jésuites
- comme celle de ne plus verser les donations promises aux uvres de l'Église,
en particulier au St-Mary Hospital (les Timmins en étaient de généreux
bienfaiteurs) ont fini par faire plier l'archevêque de Montréal
et le supérieur des Jésuites, plutôt enclins au début
à défendre la revue.
La rétractation eut l'effet escompté : l'humiliation des rédacteurs de Relations, mis au pas, de même qu'un message sans équivoque aux autres revues et institutions ecclésiales : ne faites pas trop de vagues socialement, vous risquez de vous en mordre les doigts. Dans un éditorial à la une du Devoir, Gérard Filion prend bonne note de la charge symbolique d'une telle capitulation dont l'Église s'est trop souvent rendue coupable devant les puissances financières et politiques : « Quand il s'agit de faire des discours et des conférences [ ] on les croirait presque révolutionnaires. Mais que survienne un cas concret : un conflit, une grève, une révolution, on les voit abandonner en vitesse leurs positions avancées, opérer un repli stratégique, se mettre prudemment à l'abri des coups. La bagarre terminée, on constate qu'ils ont été une fois de plus du côté des puissants, et contre les faibles sous prétexte de faire respecter l'autorité, de maintenir l'ordre » (p. 171).
C'est sur cet épisode déconcertant, très bien relaté et documenté, que s'ouvre cet ouvrage historique original de l'historienne Esther Deslisle, connue surtout pour ses études sur le fascisme au Québec, et de l'écrivain Pierre Malouf.
De prime abord rebutant par son étrange facture - étant constitué à 90 % d'extraits d'archives souvent inédits, mis bout à bout par ordre chronologique, les auteurs se contentant de commentaires de-ci de-là relativement modestes - il arrive vite à nous captiver. Sa mise en scène de voix entrecroisées nous plonge dans une époque pas si lointaine « aux odeurs de sacristie », dans une société livrée aux puissances financières et à la poigne de fer du gouvernement Duplessis, mais époque traversée aussi de forces sociales progressistes et plurielles - syndicales, intellectuelles, ecclésiales - en effervescence, résolument engagées dans la lutte contre les conditions de vie infra-humaines des travailleurs et pour la liberté.
À travers cette vaste courtepointe archivistique, les auteurs cherchent à montrer que « l'enjeu principal sinon la cause principale » (p. 262) de la grève de l'amiante de février-juillet 1949 a été les problèmes d'hygiène industrielle liés à la poussière d'amiante. Et que cet événement ne peut être, à ce titre, dissocié du scandale de la silicose qui avait remué la société québécoise 11 mois plus tôt et qu'avait orchestré Relations et, après son musellement, Le Devoir par ses prises de position éditoriales. Cette campagne médiatique a culminé le 12 janvier 1949 avec la parution d'un long article de Burton LeDoux. Tout aussi incendiaire que le précédent sur la silicose, il mettait au grand jour les ravages de l'amiantose dans le petit village minier d'East Broughton en Estrie, littéralement étouffé par la poussière d'amiante.
Les auteurs prennent ainsi le contre-pied de la lecture qu'en a faite Pierre E. Trudeau, dans l'ouvrage dont il a été le directeur, La grève de l'amiante (éditions du Jour, 1956), qui a scellé dans la mémoire collective l'interprétation juste qu'il fallait en faire. Il a minimisé à outrance, selon les auteurs, pour ne pas dire escamoté toute référence tant à la polémique sociale autour de la silicose et de l'amiantose qu'à l'élimination de la poussière d'amiante qui constituait pourtant une des principales revendications des grévistes.
Pour Trudeau, en effet, la grève, « un moment charnière dans l'histoire du Québec, un grand moment de solidarité entre le peuple et la classe ouvrière » (p. 19), n'avait d'autre explication que « la fin d'un monde » caduc dans lequel les ouvriers étouffaient. La grève aurait pu éclater ailleurs qu'à Asbestos
Il est difficile, à la lumière des documents d'archives que les auteurs mettent à disposition pour soutenir leur thèse, de ne pas y souscrire globalement, quoique avec nuances. Nuances qu'ils semblent d'ailleurs approuver eux-mêmes - « cause nécessaire mais pas suffisante (il y en eut d'autres en effet) de la grève de l'amiante » (p. 487). L'apparition dans l'espace public de ces villages oubliés, ensevelis sous la poussière, « véritables abattoirs humains », et contraints à l'abnégation par les menaces soutenues des patrons soucieux d'exploiter sans éclaboussures leur richesse, ne pouvait être qu'un inestimable appui à la lutte des travailleurs pour sortir de la misère et jouer un rôle important dans le déclenchement de la grève.
On ne peut que s'interroger également, avec les auteurs, sur les raisons des omissions et des silences « suspects » de nombreux acteurs de l'époque qui relateront l'événement pour s'affranchir de ce contexte et faire de l'élimination de la poussière meurtrière d'amiante un facteur marginal. Le rôle courageux d'acteurs jésuites, la contribution essentielle d'un Franco-américain, Burton LeDoux, au mouvement ouvrier - par ailleurs particulièrement critique à l'égard des dirigeants syndicaux qui menèrent la grève -, n'étaient peut-être pas ce qu'on souhaitait mettre de l'avant dans un récit de combat « national » devant prendre valeur de mythe.
À lire la correspondance qu'il a entretenue avec son ami, le Père Cousineau, collaborateur de la première heure de Relations, Burton LeDoux a tout l'air d'un individu particulièrement polémique, comme peut l'être tout passionné. Il n'en reste pas moins, de toute évidence, un « sacrifié » de l'histoire officielle, et ce n'est pas sans un certain sentiment de revanche, comme un pied de nez au destin, qu'on le voit revivre dans ces pages et reprendre la place qui lui est due.
Sa biffure de l'histoire n'est peut-être pas étrangère non plus au fait que les mineurs d'Asbestos, de Thetford Mines ou d'East Broughton continueront, longtemps après la grève, à mourir silencieusement de l'amiantose - maladie connue partout dans le monde sous le nom d'asbestose - et ce, jusqu'en 1975 où, après une grève de l'amiante menée par la CSN, des mesures sérieuses seront enfin prises dans les mines pour enrayer la contamination de la poussière d'amiante. Cette poussière n'est peut-être même pas tout à fait retombée, à observer la mobilisation récente de l'Association des victimes de l'amiante qui joint sa voix à de nombreux organismes internationaux dénonçant le danger des produits à base d'amiante dont le Canada est encore un des principaux producteurs.
On saura gré aux auteurs de cet ouvrage d'avoir mis à la connaissance
de tous des documents pour la plupart inédits ou peu accessibles qui
jettent tout au moins du leste à des épisodes de notre histoire
qui semblaient clos. Même si cette façon de faire ne permet pas
une argumentation serrée - il en résulte parfois un flou qui dessert
la preuve, des digressions anecdotiques sans grande pertinence, sans compter
des formules sarcastiques qui laissent songeur -, elle ouvre des pistes nouvelles
dans la lecture des événements et rend justice à des oubliés
de l'histoire. Cela, cependant, ne pourra faire l'économie d'un travail
d'interprétation et d'argumentation davantage assumé.
Référence : Ravet, Jean-Claude, « Des fantômes enfin rédimés », Relations, décembre 2004 (697), p. 34-35.
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2 mars 2005