QUEL AVENIR POUR LES RELIGIEUSES DU QUÉBEC

par Nicole Laurin


Ces derniers temps, les ventes de couvents et même de maisons mère à des promoteurs immobiliers font la manchette des journaux; serait-ce le signe avant-coureur de la débâcle générale des communautés? On aurait tort de s'en convaincre.


Un compte rendu de la situation actuelle des communautés religieuses féminines peut-il être autre chose qu'un hommage posthume? Un nouvel Adieu mes sœurs, pour reprendre le titre d'un documentaire récent1. Je suis allée rencontrer des religieuses, je suis revenue sur mon terrain comme on dit dans le jargon des sociologues. Il y vingt ans, j'ai parcouru le Québec, de maison mère en maison mère, à la recherche de documents et de témoignages, pour reconstituer la grande époque des communautés féminines, les années 1900 à 1970. Tout cela est loin…

Après 1970, on le sait, les communautés ont changé. Elles ont remis aux laïcs une grande partie des services scolaires, sociaux et hospitaliers dont elles assumaient traditionnellement la charge. L'Église post-conciliaire le voulait ainsi. Le nouvel État québécois, issu de la Révolution tranquille, l'exigeait, à toutes fins pratiques. Au surplus, les effectifs des communautés avaient diminué, les départs s'étant multipliés au cours de la décennie précédente. Une première fois, les sœurs se sont donc reconverties : certaines sont devenues salariées, d'autres ont changé de métier, plusieurs ont acquis une nouvelle formation. Des œuvres inédites ont vu le jour dans des champs d'action non investis par l'État ou dans les services d'Église. On était au début d'un temps nouveau mais les vocations n'ont pas suivi et depuis lors, les communautés ont vieilli, terriblement vieilli.

Les statistiques de la Conférence religieuse canadienne permettent de se faire une idée de la situation démographique2. Actuellement, il y aurait environ 15 000 religieuses au Québec; c'est un nombre considérable, exactement le même qu'en 19113. À cette époque, les communautés québécoises amorçaient la phase ascendante de leur développement qui a atteint son sommet au début des années 1960, avec une population de 40 000 membres. Toutefois, en 1911, plus de la moitié des sœurs avaient moins de 40 ans alors qu'aujourd'hui, l'âge moyen se situe près de 74 ans. Quelques centaines de religieuses seulement ont moins de 55 ans. Par ailleurs, le recrutement est très faible, mais les données disponibles ne permettent pas de l'évaluer avec exactitude. Ainsi, en janvier 2000, par exemple, il y avait quelques dizaines de postulantes et de novices dans les communautés, au Québec. Bien peu persévèrent toutefois jusqu'au moment de prononcer leurs vœux. Et chaque année, des centaines de religieuses décèdent. Le déclin apparaît donc irréversible. Une étude réalisée par la firme Samson Bélair prévoit d'ailleurs l'extinction complète des communautés en 2035, si la tendance démographique se maintient4.

Dans une organisation ordinaire, une grande entreprise, une fédération syndicale ou une université, des conditions analogues entraîneraient une série de démissions, la contestation de l'autorité et une baisse de la productivité; une ambiance de morosité et de pessimisme prévaudrait, le moral serait au plus bas. Je savais les sœurs tenaces, courageuses mais je ne m'attendais certes pas à ce qu'elles me parlent avec enthousiasme, comme elles l'ont fait, du présent et même de l'avenir. Je n'ai pu dissimuler mon étonnement. " Qu'est-ce que vous avez pensé? ", me dit l'une d'elles, non sans un soupçon d'ironie, " que nous allions rester assises, là, les bras croisés, en attendant que ça meure? ". Nous ne sommes pas encore en 2035, nous en sommes loin. Le message est clair : les sœurs n'ont pas envie de prendre leur retraite, les communautés n'ont pas envie de mourir.

Le slogan publicitaire " Liberté 55 " n'est pas à l'honneur dans les couvents; on travaille jusqu'à un âge avancé, selon ses capacités. Les statistiques démontrent que le tiers seulement des religieuses sont vraiment à la retraite. Les religieuses actives représentent donc les deux tiers des effectifs. Cependant, une proportion importante de ces " actives " travaillent à l'intérieur de leur communauté, où elles sont mobilisées par les tâches de l'administration ou par les services dispensés par la communauté à ses membres. Seulement le quart des religieuses travaillent à l'extérieur de leur communauté; ce sont elles qui sont le plus directement engagées dans la " mission ", bien que toutes les autres s'y intéressent et y contribuent à leur manière. Il est clair toutefois que la mission ne pourra rester vivante sans l'aide des laïcs.

Une redéfinition de la mission

La mission représente l'œuvre propre à une communauté, qui s'inspire de l'esprit de sa fondation, c'est-à-dire de son " charisme ". Sous ce rapport, une seconde reconversion a eu lieu. Au cours des dix dernières années, les communautés ont redéfini leur mission en privilégiant les actions et les prises de position susceptibles de contribuer à la justice et à la solidarité. Cette démarche s'inscrit dans le mouvement progressiste, au sein de l'Église, inspiré par la théologie de la libération et plus largement par " l'option en faveur des pauvres ". Plusieurs communautés se sont engagées radicalement dans cette voie. Il suffit pour s'en convaincre de lire leurs " énoncés de mission " et les déclarations de leurs associations représentatives, telle que la Conférence religieuse canadienne, région du Québec, dont le site sur Internet est particulièrement éloquent à cet égard5. Le vocabulaire des communautés a changé, il ressemble d'une manière étonnante à celui de la gauche. À l'ordre du jour : participer à la transformation de la société, agir en faveur des exclus et des opprimés, contribuer à la résolution des problèmes du tiers monde et à la préservation de l'écosystème. Comment mettre en pratique ces positions de principe? On m'a expliqué que les sœurs, dans chaque communauté, y ont réfléchi, en ont discuté; différentes réponses ont germé.

Plusieurs communautés ont redécouvert leur mission auprès des femmes, dont elles se devaient de soutenir, à leur manière, la démarche de libération. Ainsi, des maisons d'hébergement pour les femmes en difficulté ou victimes de violence ont ouvert leurs portes, des centres de jour, des organisations apportant un soutien aux mères sans conjoint. Il en va de même de la mission éducative. Certaines enseignantes de carrière ont conçu des projets inédits qui rejoignent des enfants de milieu populaire : accueil à la sortie de l'école, aide aux devoirs, initiation des tout-petits à la spiritualité, ateliers de réflexion sur la violence dans la société, sans oublier l'accompagnement des adolescents qui ont des problèmes scolaires. Le travail auprès des personnes démunies prend plusieurs formes : cela va des grandes entreprises comme les soupes populaires et les refuges jusqu'à la simple présence de quelques religieuses au cœur d'un quartier défavorisé, dans un HLM, ou dans une petite localité en région. Cette présence peut se prolonger dans l'action bénévole au sein de la paroisse et des organismes communautaires. La mission auprès des malades et des personnes âgées demeure d'actualité : pastorale en milieu hospitalier, visites à domicile ou au centre d'accueil, soutien des malades mentaux " désinstitutionnalisés ", etc. Comment passer sous silence le travail des communautés québécoises dans les pays du Sud? L'action missionnaire, me dit-on, s'inspire désormais d'une nouvelle perspective, axée sur le témoignage plutôt que le prosélytisme, et s'efforce de contribuer activement à l'effort de développement.

La participation récente des communautés et de leurs membres à l'action citoyenne est sans doute une de leurs initiatives les plus surprenantes. Désormais, la lutte pour la transformation des conditions de vie des femmes, des démunis, des personnes en difficulté et des populations du tiers monde est menée aussi sur la scène politique. Au cours des dernières années, en effet, les sœurs ont été de toutes les manifestations, ont signé toutes les pétitions, ont participé à toutes les tables de concertation et à toutes les coalitions ayant pour enjeu des questions liées à la justice et au progrès social. " Parmi 1 000 manifestants ", me signale une religieuse, " vous trouverez toujours une centaine de sœurs. " Qui l'eût cru? 10 000 d'entre elles ont signé la pétition en faveur du projet de loi pour l'élimination de la pauvreté. Un grand nombre ont participé à la Marche des femmes. La Conférence religieuse québécoise a réalisé des études et présenté des mémoires sur divers sujets d'intérêt social, le dernier portant sur les forêts. Pour maximiser l'impact de leurs analyses et de leurs recommandations, les communautés choisissent souvent de se rattacher à des regroupements et à des réseaux nationaux ou internationaux qui militent en faveur du changement. " Quelque chose d'important pour le sort de l'humanité se joue actuellement ", affirme une religieuse, " et les communautés ne peuvent plus rester à côté. " L'exemple vient de haut : l'Union des supérieures générales réunie en congrès à Rome, en mai dernier, s'est intéressée tout particulièrement à la dette du tiers monde, à l'écosystème planétaire et à l'esclavage sexuel des femmes et des enfants. Cet engagement tous azimuts me laisse un peu perplexe. Certes, la réputation de conservatisme des religieuses s'en trouve modifiée, mais est-ce bien le rôle prioritaire des communautés de s'impliquer dans tous les débats économiques et politiques?

Les associés

La moisson est abondante, on le voit, et les ouvrières trop peu nombreuses. Pour pallier ce manque, les communautés recourent à une main-d'œuvre laïque, majoritairement féminine, salariée ou bénévole. D'une part, les cadres et les employés de plusieurs établissements charitables sont rémunérés par la communauté. Celle-ci est représentée majoritairement au sein du conseil d'administration. Ce mode d'organisation sera de plus en plus courant; on m'assure toutefois que " les œuvres seront gérées autrement mais l'esprit va rester le même ". D'autre part, un grand nombre de personnes travaillent gratuitement avec les religieuses, à titre de collaboratrices ou d'associées. Elles représentent en quelque sorte une armée de réserve sur laquelle on fonde en ce moment certains espoirs. Parmi elles, des anciennes élèves des sœurs auxquelles se joignent parfois leurs conjoints, des anciennes novices, des personnes à la recherche d'une forme d'accompagnement spirituel par la communauté, des retraités, des jeunes auxquels on versera, à l'occasion, une rémunération.

Certaines communautés ont d'ailleurs conçu un programme de " formation à la mission " à l'intention de ces personnes. D'autres communautés font l'expérience de nouveaux projets à visée sociale ou pastorale, réalisés entièrement ou partiellement par des collaborateurs et des associés, ici ou à l'étranger. Cependant, le problème du vieillissement pourrait faire échouer ces initiatives, la majorité des laïcs impliqués ayant plus ou moins le même âge que les sœurs actives.

Pour assurer la pérennité de la mission, les communautés veulent s'associer à des groupes issus des milieux populaires, qui œuvrent à l'extérieur du champ d'action habituel des religieuses. On m'a parlé avec ferveur de cette nouvelle orientation. Selon certaines de mes interlocutrices, ces groupes populaires sont " des lieux porteurs de vie ", où " se font entendre des voix nouvelles ", où " se formulent des intuitions nouvelles ". […] " Ici, au Québec, la solidarité, la justice sociale, la paix, ça se joue hors de l'Église. Ce sont ces groupes désormais qui s'occupent des exclus et qui sont à l'affût des besoins du milieu, donc investissons là. " […] " Les gens (de milieu populaire) ne vont plus à l'église; il faut être là où l'Église institutionnelle ne rejoint plus son monde. " Les religieuses ne semblent pas se défier de l'État qui, lui, rejoint son monde, et dont l'ombre prédatrice plane sur le mouvement communautaire. Il n'en demeure pas moins que l'enjeu de cette nouvelle politique des communautés pourrait bien être le partage, entre l'Église et l'État, d'une certaine influence sur ces milieux. Les groupes populaires deviendront-ils ainsi les héritiers légitimes des communautés québécoises?

Un double héritage à transmettre

Les communautés affirment vouloir transmettre l'argent et les " valeurs ". Déjà, depuis plusieurs années, elles redistribuent une partie de leur capital financier. Ainsi, au cours de l'année 2000-2001, des organisations communautaires québécoises ont reçu une somme de deux millions et demi de dollars sous forme de dons destinés à la réalisation de projets divers. Le comité de priorité pour les dons, créé par la section québécoise de la Conférence religieuse canadienne, analyse les demandes adressées aux communautés (environ 500 annuellement) et en recommande ou non l'acceptation, selon des critères explicites : les groupes ne doivent pas être financés par l'État; ils doivent œuvrer au service des défavorisés et à la défense de leurs droits, leur démarche doit s'appuyer sur la participation de ces personnes en s'efforçant de les rendre autonomes; elle doit se situer dans une perspective de transformation sociale et avoir un impact sur le milieu. La plupart de ces conditions, me semble-t-il, ne diffèrent pas significativement de celles qu'imposent les différentes agences d'aide gouvernementales ou non gouvernementales. On exige désormais des gens (et même des pays) qu'ils changent leur mentalité, améliorent leur situation et, surtout, qu'ils se rendent indépendants de l'aide. Qu'en est-il toutefois de ceux et celles qui en sont incapables, pour toutes sortes de raisons, et qui porteront la responsabilité de l'échec?

Certains projets retenus par les communautés nécessitent un partenariat financier; ainsi, une douzaine de communautés se sont regroupées pour acheter la Maison Parent-Roback dans le Vieux-Montréal, qui permettra de loger de 12 à 16 associations et réseaux nationaux de femmes. À l'instigation des communautés, le mouvement Desjardins s'est associé à cette transaction en consentant un prêt pour une période de 20 ans.

Tout le monde demande de l'argent aux communautés et elles en donnent beaucoup. D'une part, elles font des dons internationaux importants. D'autre part, elles soutiennent toutes sortes d'organisations et de projets au sein de l'Église, ce qui représente des sommes très considérables. Ainsi, elles subventionnent largement l'Entraide missionnaire, les secrétariats nationaux de l'Action catholique, les Journées mondiales de la jeunesse, pour donner quelques exemples. À elle seule, l'éducation religieuse, dans le contexte créé par la nouvelle laïcité scolaire, exigera la mise en place par l'Église d'un grand nombre de projets dans lesquels les communautés s'apprêtent à investir 19 millions, à la demande de l'épiscopat. Chaque communauté soutient aussi ses propres œuvres et des projets intercommunautaires qui bénéficient d'un financement commun. Par exemple, ce réseau en voie de formation, composé de bénévoles et de salariées qui se consacreront à visiter les malades à domicile, dans plusieurs régions, auquel 10 à 12 communautés offriront ensemble un capital de départ de cinq millions. Au cours d'une seule année, au Québec seulement, les communautés distribuent plusieurs dizaines de millions de dollars, jusqu'à 40 ou 50 millions. D'où vient cet argent?

Il a sa propre histoire. Lorsque les communautés se sont retirées de leurs institutions, après 1960, plusieurs religieuses ont continué d'y exercer leur emploi. Les salaires qu'elles ont remis à leur communauté ont généré d'importantes épargnes. En effet, il en coûte peu pour subvenir aux besoins des religieuses, elles pratiquent depuis longtemps ce qu'on appelle aujourd'hui la simplicité volontaire. En outre, plusieurs communautés ont vendu des immeubles dont elles étaient propriétaires (collèges, hôpitaux, hospices, orphelinats, etc.) à l'État ou à des organismes publics, à des prix inférieurs à leur valeur réelle mais qui représentaient néanmoins des sommes importantes. Elles ont investi le produit de ces transactions au cours des années 1970 et 1980, à des taux d'intérêt relativement élevés, en prenant soin de diversifier leurs portefeuilles et de protéger leurs fonds. En plus, les communautés ont reçu et reçoivent toujours des dons de particuliers, d'entreprises privées et d'organismes d'aide non gouvernementaux. Elles font aussi des campagnes de financement au profit de certaines de leurs œuvres qui bénéficient de la faveur populaire.

La plupart des communautés sont des organismes de charité légalement reconnus, auxquels les trois paliers de gouvernement accordent l'exemption fiscale. Autrement dit, elles ne paient pas d'impôt sur leurs propriétés. En revanche, elles sont autonomes financièrement, elles assurent la subsistance de leurs membres et se chargent entièrement du soin des sœurs âgées, malades ou invalides. Leurs infirmeries et leurs résidences pour séjours de courte ou longue durée ne sont pas subventionnées par l'État, bien que le coût des salaires et des infrastructures nécessaires soit très élevé. Le gouvernement provincial a songé à proposer de l'aide à cet effet, mais les sœurs préfèrent s'en passer. Depuis quelques années, certaines communautés ont accueilli et hébergent, à leurs frais, plusieurs communautés très petites, sans ressources et dont les membres sont trop âgées pour assurer leur subsistance.

De plus en plus de communautés seront forcées de vendre leurs maisons, devenues trop vastes et dont l'entretien est onéreux. La récente décision du gouvernement provincial d'imposer aux édifices religieux les normes de sécurité régissant les édifices publics pourrait d'ailleurs précipiter ces ventes. En effet, les aménagements requis sont très coûteux; ils touchent dans plusieurs cas des immeubles qui venaient tout juste d'être rénovés en conformité avec les normes précédemment en vigueur. Certaines communautés feront les travaux nécessaires, bien d'autres y renonceront; les promoteurs immobiliers ou l'État n'auront plus qu'à acheter les immeubles. Il n'est pas rare désormais que des petites communautés doivent se disperser. Un exemple parmi bien d'autres : ces moniales qui ont vendu leur unique monastère, très ancien, pour entreprendre une fondation modeste, au bout d'un rang désert dans un coin perdu de la Beauce. Leurs sœurs les plus âgées ont été accueillies par une autre communauté, dans Charlevoix. Les grandes communautés, pour leur part, doivent se restructurer, s'organiser sur de nouvelles bases. Ces décisions sont prises, m'assure-t-on, après mûre réflexion et d'un commun accord, mais elles n'en sont pas moins douloureuses. " Gérer le vieillissement en étant fidèle à la mission ", comme le dit une religieuse, est une lourde responsabilité pour celles qui ont la charge d'une communauté.

Les sœurs, au Québec, sont de brillantes gestionnaires. Elles se sont transmis ce savoir-faire de génération en génération. À l'époque où les femmes étaient exclues du monde des affaires, elles ont édifié un empire pour mener à bien leur action charitable. Comment? En investissant et en empruntant sur les marchés financiers, (elles ont même émis leurs propres actions), en hypothéquant des immeubles pour en bâtir d'autres, en recueillant des legs et des dons, en utilisant au service des pauvres les profits réalisés auprès des riches, en arrachant des octrois, des cotisations, des subventions à un État avare de politiques sociales. La situation n'est plus la même et les communautés ont changé mais pas autant qu'on pourrait le croire; la machine fonctionne toujours à plein rendement.

La place des communautés dans l'univers financier n'est donc pas marginale. Hors de ce contexte, certains termes employés par les religieuses pourraient choquer - investissement, rentabilité, marketing, partenariat financier, projet exportable… Ils contrastent avec la terminologie humanitaire des énoncés de mission. Soulignons, par ailleurs, le rôle d'avant-garde des communautés dans le récent mouvement pour la responsabilisation sociale des entreprises. Il s'agit d'un regroupement militant dont les membres refusent d'investir dans des entreprises qui ne respectent pas les droits et la dignité des personnes ou l'environnement. Ils s'efforcent d'imposer aussi, à titre d'actionnaires, la prise en compte des finalités sociales de l'investissement, notamment dans les pays en voie de développement.

Quelles sont ces valeurs qui font partie aussi de l'héritage? Celles de l'Évangile, affirment mes interlocutrices : " Les valeurs évangéliques sont portées par beaucoup de gens, mais ils ne les nomment pas, ne les identifient pas comme telles ". Il en serait ainsi de la justice, de la dignité de la personne, de la solidarité. Toutefois, elles ne mentionnent pas la charité et l'amour du prochain, peut-être par pudeur. Intriguée par ce silence, je leur demande s'il y a une manière particulière, propre aux sœurs, de s'approcher des personnes souffrantes, une manière de se pencher sur la misère. On hésite, on a du mal à définir ce qui, sans doute, concerne la vie intime : " Ça fait partie intégrante de ce qu'on est ", " ça fait partie de donner sa vie ". Qui aujourd'hui est prête à donner sa vie? Pour qui et comment? C'est tout le problème de la vocation auquel se butent les communautés. Dans les pays du Nord, faut-il le préciser, car au Sud, dans les anciens pays de mission, le recrutement ne fait pas défaut.

Quelle relève?

En effet, multinationales bien avant la lettre, plusieurs communautés québécoises ont maintenant des novices et de jeunes professes dans un grand nombre de pays, sur tous les continents. La relève est assurée mais elle est ailleurs : au Brésil, au Cameroun, au Japon, au Vietnam, etc. Dans certains cas, ces sœurs de l'extérieur deviendront bientôt majoritaires, ce qui pourrait changer le visage actuel de leur communauté. Une seule chose paraît certaine : l'avenir des communautés ne passe pas par le Québec, du moins dans l'immédiat. Pour expliquer l'absence de vocations, plus marquée ici qu'elle ne le serait en France ou aux États-Unis, par exemple, on invoque différentes raisons.

Les femmes ont conquis une liberté et une indépendance nouvelles. Dans le contexte social actuel, l'engagement à long terme suscite des craintes et la rupture avec le mode de vie dominant est difficile. En effet, affirme une religieuse, " entrer dans une communauté, c'est s'inscrire dans une tradition, un écosystème; ça se tient, on ne peut pas enlever des morceaux. On doit acquérir une nouvelle identité. " Selon elle, il faudrait savoir " concilier la liberté avec la force d'une tradition ", un défi difficile à relever. De plus, les jeunes femmes ont une perception très critique de l'Église en tant qu'institution et, tout particulièrement, du statut des femmes dans l'Église; ce que corroborerait le nombre plus élevé de vocations masculines. Or, les communautés sont perçues comme un rouage de l'appareil ecclésial. Pour certaines religieuses, l'Église apparaît donc, paradoxalement, comme un obstacle à la vocation.

Les communautés elles-mêmes, dans leur forme actuelle, n'auraient aucun attrait pour des femmes de 20, 30 ou 40 ans. " Dans le temps, à 20 ans, si on était généreuse, si on voulait donner sa vie aux autres, on s'engageait par des vœux; aujourd'hui, des jeunes femmes comme celles-là sont militantes dans une organisation progressiste ", dit une religieuse. Dans ces groupes d'âge, faut-il le rappeler, les catholiques pratiquantes sont minoritaires. Toutefois, selon mes interlocutrices, les jeunes femmes qui côtoient des sœurs, dans la mission, sont heureuses de travailler avec elles. Elles seraient néanmoins très réticentes à partager la vie des sœurs, à entrer dans un monde de " vieilles ". " Ce qu'on leur propose aujourd'hui, c'est notre manière de vivre; ça ne marche pas ". Peut-on envisager une solution de remplacement?

Certaines religieuses ne s'en privent pas; ainsi, celle qui propose, par exemple, de " regrouper les jeunes femmes qui veulent travailler avec nous, qui ont la même vision que nous, pour qu'elles puissent développer leur propre manière de faire communauté ", comme " une pousse se développe à côté de l'arbre ". Faire communauté pourrait consister à vivre seule ou au sein de petits groupes reliés les uns aux autres, " dans le monde ", " à proximité du monde ". Ce serait une " vie risquée ", " une vie en marge, au désert ", " à la limite de la contestation ", affirme une autre religieuse. " L'institution n'en serait pas le centre ", ajoute-t-elle, on donnerait la priorité aux besoins des gens, à ceux et celles qui sont sans voix, sans défense. Une utopie ou un retour à l'origine des communautés? Plusieurs d'entre elles étaient issues de petits groupes de femmes. Elles se rassemblaient simplement pour secourir leur prochain. Souvent contre leur gré, les représentants de l'Église leur ont imposé une organisation canonique : les vœux, les règles, les constitutions. Ces fondatrices ont marqué plus de trois siècles de l'histoire du pays. Auront-elles des émules au XXIe siècle? À quelle source celles-ci puiseront-elles leur inspiration?

NOTES

  1. Adieu mes sœurs, scénario de Denise Bombardier, réalisé par Paul Bourgault. Les Productions Avanti. Téléfilm Canada 2000.
  2. " Statistiques des instituts de vie consacrée et des sociétés de vie apostolique au Canada, au 1er janvier 2000 ". Document de la Conférence religieuse canadienne, Ottawa. Ces statistiques regroupent l'ensemble des données canadiennes; celles qui se rapportent au Québec doivent être calculées par approximation.
  3. Les données démographiques de 1911 à 1960 proviennent de l'étude de Nicole Laurin, Danielle Juteau, Lorraine Duchesne, À la recherche d'un monde oublié. Les communautés religieuses de femmes au Québec de 1900 à 1970, Montréal, Le Jour, 1991.
  4. Samson, Bélair, Deloitte & Touche, Projections démographiques. Rapport sommaire,
    Document de la Conférence religieuse canadienne, Ottawa, 26 janvier 2001.
  5. Conférence religieuse canadienne, région du Québec. http://www.crcq.qc.ca

Référence : Laurin, Nicole, "Quel avenir pour les religieuses du Québec", Relations, juin 2002 (677), p. 30-34.

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10 février 2003