par Nathalie Laforce et Jean-Philippe Perreault
Après Buenos Aires, Saint-Jacques-de-Compostelle, Czestochowa, Denver, Manille, Paris et Rome, c'est Toronto qui accueillera, en juillet, les prochaines JMJ. Ce rassemblement, présidé par le pape, réunit depuis 1987 des centaines de milliers de jeunes venus de tous les continents. Deux jeunes nous offrent un point de vue différent sur la signification à donner à ce gigantesque pèlerinage institué par Jean-Paul II.
Les
JMJ sont une école de solidarité, de fraternité, de foi
et d'entraide.
par Nathalie Laforce
L'auteure est animatrice de pastorale en paroisse
Chaque Journée mondiale de la jeunesse est précédée
par une préparation qui s'étale sur une période d'un an.
Durant cette préparation, j'ai découvert que vivre sa foi demande
de s'engager concrètement afin de relever plusieurs défis. J'ai
dû prendre des responsabilités et vivre le passage du statut de
consommatrice à celui de participante. Tout projet demande des efforts,
des initiatives, de la constance. La préparation est un moyen pour y
arriver. J'ai pris conscience qu'en travaillant en équipe, on pouvait
réaliser de grands projets. Nombreux sont les jeunes qui ont continué
à s'engager auprès de leur communauté chrétienne
ou dans des associations pour aider les démunis, les personnes âgées,
après avoir participé à une JMJ. C'est une occasion d'apprendre
à être un adulte responsable dans sa foi et un agent de changement
dans sa communauté chrétienne. J'ai dû apprendre à
vivre des situations difficiles et conflictuelles, sans baisser les bras, sans
abandonner, mais en cherchant avec les autres les solutions possibles afin de
réaliser ce projet.
Un grand pèlerinage
Le fait de vivre cette expérience en couchant sur le sol et en partageant les repas avec d'autres me rappelle que la foi peut se vivre simplement et apporter le bonheur. Cela m'invite à évangéliser ma façon de vivre dans une société de consommation. En parcourant des kilomètres avec mon sac sur le dos, j'ai pris conscience que je transportais des objets superflus, trop de vêtements, trop de maquillage. Plusieurs de mes compagnes et compagnons ont découvert qu'ils portaient trop d'attention à certains biens de consommation, des séchoirs à cheveux, des jeux électroniques, par exemple. L'expérience de la marche au cours d'un pèlerinage enseigne davantage que les grands discours et les gros livres.
Participer aux JMJ m'a permis de rencontrer d'autres jeunes de différents pays : Italie, Philippines, Venezuela, France, Allemagne. J'ai pu connaître leur pays, leur culture, leurs coutumes et découvrir que les médias ne reflètent qu'une petite partie de la réalité de ces pays. J'ai pu connaître des gens qui parlent d'autres langues que la mienne et vivent sur d'autres continents. J'ai créé des liens qui se poursuivent grâce à Internet avec des Allemands, des Français et des Italiens. Depuis ces journées, je suis plus attentive lorsque survient un événement majeur dans ces pays, car ces gens ne sont plus des étrangers.
J'ai découvert que nous étions nombreux à vivre la foi. C'est impressionnant de réaliser qu'une seule personne, au nom de Jésus Christ, peut réussir à rassembler deux millions de jeunes. C'est beau de voir autant de jeunes être artisans de paix, de justice. J'ai senti une volonté réelle des jeunes de travailler à détruire les barrières du racisme, de l'égoïsme et de l'indifférence.
Ouverture à la différence
Dans ce rassemblement, j'ai vécu
cette phrase de saint Paul : " Il n'y a plus ni Juifs, ni Grecs; il n'y
a plus ni esclaves, ni hommes libres. " Cela me confirme dans l'idée
que les êtres humains peuvent arriver à vivre ensemble, en se respectant
et en reconnaissant la complémentarité de leur différence.
.
Actuellement, nous sommes près de 30 personnes, sur 76 ayant composé
notre délégation à Rome, à préparer les XVIIe
JMJ. Nous sommes des ambassadeurs auprès de notre diocèse, des
paroisses et des associations pour promouvoir la nécessité de
faire une place aux jeunes dans l'Église et dans notre société.
Je découvre que les JMJ sont actuellement un outil qui illustre la nécessité
de transformer notre Église locale afin qu'elle s'ouvre à accueillir
des jeunes en son sein. Plusieurs communautés chrétiennes se sont
mises en route afin d'accueillir les pèlerins venant des quatre coins
du monde et de soutenir les jeunes dans leur désir de participer à
cet événement ecclésial. Sans les JMJ, toute l'énergie
de nos communautés serait centrée sur la restructuration des paroisses
et le passage catéchétique. Elles développent une nouvelle
expertise qu'elles avaient perdu au cours des dernières décennies.
La préparation de l'accueil des pèlerins étrangers aide
les paroissiens à découvrir que l'Église, ce n'est pas
seulement la Belle Province, mais aussi des communautés chrétiennes
qui vivent sur les cinq continents.
Les JMJ sont un lieu d'apprentissage, pas seulement pour les jeunes, mais aussi pour toute la communauté qui s'ouvre à la différence, au partage et à la solidarité. Nous découvrons que la foi peut se vivre de multiples façons et que c'est dans le dialogue vécu avec des personnes venant de tous les coins du monde que nous découvrons un visage renouvelé de notre foi en Jésus Christ.
Même si elles ont des retombées positives, les JMJ ont aussi des allures de lifting d'une Église vieillissante et ridée.
par Jean-Philippe
Perreault
L'auteur est étudiant à la maîtrise en théologie
à l'Université de Montréal
Les JMJ apparaissent pour certains comme une brèche d'espérance dans la morosité inquiétante d'une Église questionnée et délaissée, comme un espace autre à l'abri de la corrosion de la sécularisation, comme l'accolade tant attendue entre les jeunes et le catholicisme. Ces jeunes venus d'un peu partout réconforteront les âmes inquiètes et les fidèles d'un catholicisme triomphant. Cela dit, ceux et celles qui s'intéressent au phénomène religieux ne peuvent s'empêcher de sentir l'artifice ou les risques de pétards mouillés.
Transmission d'une foi désincarnée
Les efforts pour que les JMJ soient un lieu de transmission de la foi chrétienne, un espace d'inscription dans une communauté planétaire, dans une lignée croyante et spirituelle, sont louables. Ils s'enracinent dans le rôle et la nature de ce qu'est une institution religieuse. Cependant, si ce rassemblement apparaît comme étant en parallèle du pays réel où les jeunes sont pratiquement absents de la vie ecclésiale et semblent indifférents aux choses religieuses, n'y a-t-il pas danger de favoriser l'émergence d'une foi en retrait des enjeux du monde? En ressentant le besoin de créer un regroupement aussi grandiose pour se faire accroire que le monde n'a pas tant changé, en profitant de ce lieu atemporel pour faire mémoire de Celui qui s'est pourtant incarné, ne risquons-nous pas d'engendrer et de renforcer des identités croyantes schizophrènes où le religieux se vit dans l'extraordinaire?
Transmettre n'a rien à voir pas avec le fait de transvider des savoirs et des valeurs d'une culture dans un récipient, aussi ouvert soit-il. C'est bien entendu partager ce que l'on croit valable, riche de sens et d'espérance, ce qui ne correspond en rien à des produits préfabriqués, vendables dans un festival de la consommation religieuse, dans un kiosque d'exposition d'une espérance prête-à-porter, (je caricature ). La transmission exige une réappropriation, une interprétation, un certain nombre de ruptures saines et de conflits de générations vécus.
Les impacts des JMJ
À ce sujet, deux hypothèses. D'abord, nous pouvons penser que les jeunes se gaveront du discours de l'Église et deviendront de bons croyants fidèles, sortes d'automates religieux, bien modelés, en rupture avec Vatican II. Naïfs serions-nous de croire que la majorité des jeunes adhèrent aussi facilement à un monopole de propositions de sens. La jeunesse contemporaine se caractérise par des cultures éclatées, mobiles et changeantes qui cadrent assez mal avec la rigidité à peine subtile de l'institution romaine.
La deuxième hypothèse me semble tout aussi porteuse d'avenir qu'irréaliste : l'Église officielle finira par jouer pleinement le jeu de la transmission en acceptant de se laisser transformer par la vitalité de la jeunesse. Ainsi, elle fera de la place aux jeunes dans ses structures, dans son organisation et ce, avec confiance... Certains diront que c'est trop risqué. Qu'avons-nous encore à perdre?
Défis lancés
Chose certaine, la valeur véritable des JMJ repose sur ses suites, non pas comprises en termes d'ecclésiocentrisme mais comme ouverture à l'altérité. L'identité chrétienne ne peut se construire pleinement dans un environnement contrôlé ni l'originalité du christianisme être transmise dans le sein rassurant de la colonie de ses semblables. L'adulte naît lorsqu'il confronte les acquis de son enfance à la rencontre du monde qu'il ne pouvait imaginer aussi grand, lorsqu'il prend conscience qu'il est colocataire de l'univers et responsable des comptes à payer, du ménage à faire, des relations d'humanité à entretenir, et que sa mère - l'Église - ne le fera plus pour lui.
Comment retrouver dans les JMJ la puissance de l'incarnation de la foi? Comment éviter de faire croire que le christianisme se vit uniquement dans la célébration émotive, alors qu'il s'articule d'abord à travers les défis quotidiens de justice, dans un monde aux prises avec des quêtes de sens mortelles et les violations de la dignité humaine? Comment ces jeunes, dans leurs pays respectifs, seront-ils des témoins d'espérance auprès de ceux dont la vie n'en a plus, des bâtisseurs de justice qui osent nager en eaux troubles, des acteurs de luttes sociales et politiques pour faire de leurs coins de terre un jardin de résurrection?
Comme toute célébration rituelle, les JMJ devraient s'inscrire dans le temps de ce qui est déjà là, au sein d'une communauté de sens, durable et de taille humaine. Le réel pourra ainsi être scruté à la loupe de la conscience morale et spirituelle, dans l'intelligence du monde et la reconnaissance des " grandeurs et des misères " de notre époque comme de l'institution religieuse à laquelle nous appartenons.
Référence : Laforce, Nathalie et Perreault, Jean-Philippe, "Faut-il des Journées mondiales de la jeunesse?", Relations, juin 2002 (677), p. 28-29.
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10 février 2003