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La culture religieuse à l’école par
Élisabeth Garant |
L’option retenue pour le milieu scolaire d’une laïcité ouverte au fait religieux et d’une formation commune de base en éthique et culture religieuse, répond aux défis actuels et futurs de la société québécoise à l’égard du pluralisme religieux.
Le système scolaire québécois a été la toute dernière de nos institutions publiques à être laïcisée. Ce n’est qu’en 1997, en effet, que les commissions scolaires confessionnelles ont été remplacées par des commissions scolaires linguistiques francophones et anglophones. La laïcisation des autres structures scolaires a suivi, trois ans plus tard, avec la Loi modifiant diverses dispositions législatives dans le secteur de l’éducation concernant la confessionnalité (loi 118). Toutefois, un enseignement confessionnel au primaire et au premier cycle du secondaire était maintenu, ce qui obligeait le gouvernement du Québec à continuer de recourir à la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et libertés de la personne.
Ce n’est qu’avec l’adoption de la loi 95, en juin 2005, que le processus fut complété. Le gouvernement prenait alors la décision de ne renouveler la clause dérogatoire que pour un dernier terme limité à trois ans. Du coup, il s’engageait à introduire dans toutes les écoles primaires et secondaires du Québec, à l’automne 2008, un cours d’éthique et de culture religieuse. Les programmes de ce nouveau curriculum sont actuellement en expérimentation à travers quelques projets pilotes et ils font l’objet d’une consultation auprès des intervenants du milieu scolaire ainsi qu’auprès de différents groupes religieux. La réflexion et les choix réalisés au cœur de ce processus de transformation de l’école nous semblent éclairants pour le débat actuel visant à redéfinir la place de la religion dans l’espace public.
C’est principalement au cours des consultations sur la place de la religion à l’école – à la fin des années 1990 – que la société québécoise a vraiment eu à expliciter le type de laïcité qui pouvait le mieux correspondre à son évolution historique et au rapport qu’elle souhaitait établir entre l’État québécois et le fait religieux. En effet, la laïcisation des autres institutions publiques s’étant mise en place plus tôt dans la foulée de la Révolution tranquille, elle n’avait pas été l’occasion d’énoncer aussi clairement les principes ou d’approfondir la portée des décisions prises en regard du pluralisme religieux et de la sécularisation.
Les débats dans le milieu scolaire ont donc tenté, à la fois, de tenir compte d’une demande de cohérence avec une société séculière et de répondre à la préoccupation d’offrir une école commune, dans un contexte croissant de diversité religieuse. L’option de privilégier une laïcité ouverte au fait religieux permettait alors de « reconnaître l’importance de la religion dans la vie humaine et la contribution des religions à la société québécoise »1 tout en assurant le respect de la liberté de conscience et le droit à l’égalité.
Ainsi, c’est dans la perspective de cette prise en compte du fait religieux en tant que réalité humaine importante et en tant qu’élément culturel et social incontournable, qu’une formation à la culture religieuse pour l’ensemble des élèves s’implantera – à partir de la rentrée scolaire 2008 – dans l’école québécoise. Ce choix fondamental est une reconnaissance que la vie, dans une société traversée par la diversité culturelle et religieuse comme la nôtre, exige l’acquisition de nouvelles connaissances et compétences visant à favoriser le vivre-ensemble. L’actualité récente – entourant les accommodements raisonnables – confirme la pertinence des objectifs de ce nouveau programme qui sont basés sur la reconnaissance de l’autre dans une perspective de recherche du bien commun.
Ce sont fort probablement des raisons administratives qui ont amené le gouvernement à remplacer les enseignements confessionnels catholique et protestant par un programme regroupant l’éthique (antérieurement l’enseignement moral) et la culture religieuse. Bien sûr, cette intégration des deux matières n’est pas sans risque d’un traitement inéquitable d’un des deux pôles. Si elle est bien faite, elle peut cependant s’avérer féconde. En effet, la possibilité d’aborder un fait de société ou de culture et de réfléchir aux liens qui existent entre la dimension religieuse et la dimension éthique répond à une des préoccupations du nouveau cours qui est de sensibiliser les jeunes à « l’influence réciproque du religieux, de la culture et de la société »2.
En outre, la culture religieuse n’est pas uniquement faite de croyances, de rites et de symboles. Les religions proposent un sens à la vie ainsi que des valeurs sur lesquelles peut aussi se fonder et s’enrichir un discernement éthique. La réflexion éthique, quant à elle, peut interpeller de manière critique les cultures religieuses, par le biais d’une présentation des courants de pensée séculiers et en favorisant la délibération entre différentes visions du monde sur une question de préoccupation commune.
Toutefois, la formulation actuelle du programme n’énonce peut-être pas suffisamment les arguments favorables à cette intégration des deux disciplines. Elle a donc besoin d’être plus explicite quant aux liens pouvant être proposés entre l’éthique et la culture religieuse aux différentes étapes d’apprentissage des élèves.
Les orientations données à ce nouveau programme par le ministre de l’Éducation, en 2005, accordent une préséance claire à une connaissance des traditions religieuses qui ont façonné l’histoire du Québec : les traditions chrétiennes (catholiques et protestantes), le judaïsme et les spiritualités autochtones. On y ajoute, par la suite, une ouverture aux autres traditions religieuses présentes aujourd’hui au Québec, ainsi qu’une capacité à se situer face aux nouveaux mouvements religieux.
Le contenu du projet de programmes propose donc des éléments permettant aux jeunes de s’approprier l’héritage religieux du Québec, et ce, à tous les niveaux de la formation. Par contre, la formulation actuelle des programmes disperse ces éléments au sein d’une multitude de pratiques religieuses, parfois mêmes très marginales, sans faire ressortir une nécessaire hiérarchisation au sein de la culture québécoise. Un travail important de resserrement des contenus religieux nous semble donc indispensable.
Enfin, au-delà des informations factuelles concernant les différentes traditions religieuses, ce cours de culture religieuse vise à favoriser un vivre-ensemble en contexte de diversité religieuse. Ce cours doit donc permettre de parler de l’expérience religieuse contemporaine, même en contexte non confessionnel. En effet, le fait religieux n’est pas seulement un héritage culturel à mieux connaître. Il s’incarne dans des hommes et des femmes qui, encore aujourd’hui, vivent et réfléchissent leur foi. La possibilité d’initier les jeunes au dialogue entre eux ou avec d’autres personnes sur cette dimension de la vie humaine est donc essentielle.
Le cours d’éthique et de culture religieuse s’adressera simultanément, dès 2008, à tous les niveaux d’enseignement – contrairement à d’autres réformes réalisées dont l’introduction avait été progressive. Les ajustements nécessaires pour améliorer le projet de programme sont certainement réalisables dans les échéanciers prévus et, souhaitons-le, pour compléter la production du matériel didactique correspondant. Le défi principal demeure toutefois l’appropriation adéquate du nouveau programme et la formation d’appoint du personnel enseignant. Ce dernier doit, en effet, mettre en œuvre des approches pédagogiques et des dynamiques de classe facilitant l’acquisition de connaissances et de compétences complexes par les élèves.
La qualité de l’enseignement est une des clefs majeures de la réussite de ce nouveau programme. Les exigences pour les enseignantes et les enseignants sont donc réelles. Le contenu religieux de ce cours fait appel à un plus grand nombre de connaissances sur le fait religieux lui-même, sur la diversité de ses manifestions ainsi que sur les éléments culturels et sociaux que l’on souhaite valoriser. Le contenu éthique, pour sa part, accorde une place importante aux visions séculières du monde et fait donc davantage référence à la démarche, à la réflexion et aux fondements philosophiques. De plus, le programme exige aussi beaucoup de doigté de la part du personnel enseignant. Il doit faire saisir la vitalité de l’expérience religieuse ou du discernement éthique sans aucun prosélytisme. Il y a donc, pour les professeurs, un travail nécessaire d’autocritique sur leurs valeurs, positions et convictions personnelles.
C’est pourquoi les ressources financières et les modalités de soutien à l’implantation de ce cours doivent être à la hauteur des exigences attendues, mais aussi de la volonté politique de compléter la redéfinition de la prise en compte du fait religieux dans l’école québécoise.
Malgré quelques lacunes à corriger, ce nouveau programme offre la possibilité de mieux préparer les jeunes à participer, à interagir respectueusement et à se situer de façon critique en tant que citoyennes et citoyens d’une société où la religion continuera d’être un héritage culturel incontournable, de même qu’une référence significative pour une partie importante de la population. Grâce à ce nouveau cours, les tensions inévitables et la recherche de nouveaux consensus seront peut-être, à l’avenir, vécues plus sereinement. Les adultes de demain pourront, en effet, s’appuyer sur une connaissance et une reconnaissance réciproques amorcées au sein du milieu scolaire.
1.Centre justice et foi, Pour une laïcité ouverte au phénomène religieux, mémoire présenté dans le cadre de la consultation sur la place de la religion à l’école, 1999, p.11.
2. Ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports, Projet de programme Éthique et culture religieuse, document de travail, p. 8.
Référence : Garant, Élisabeth, «La culture religieuse à l’école », Relations, mai 2007 (716), p.25-26.
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mars 2008