par Raphaëlle de Groot
En mars dernier, la jeune artiste montréalaise Raphaëlle de Groot a présenté, à la galerie Occurrence, à Montréal, une exposition constituée de dessins réalisés - toujours à l'aveugle, sans regarder la feuille de papier - de sa main ou de celles de surs de la congrégation des Hospitalières de Saint-Joseph. Comme l'indique le titre de cette exposition, Dévoilements, elle permettait ainsi de lever le voile, de façon originale, sur une réalité souvent méconnue des jeunes générations. Mme de Groot nous a livré quelques impressions sur cette expérience menée avec les Hospitalières.
En mai 1998, je commençais un projet de recherche au Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu, à Montréal. Je m'intéressais alors au fonctionnement des musées, plus particulièrement au cheminement des objets, de leur arrivée dans la collection jusqu'à leur mise en exposition. Avec l'accord de la directrice de l'institution, j'ai travaillé pour le musée bénévolement, à temps plein, pendant huit mois. Supervisée par un laïc en charge des collections, je faisais l'inventaire, le catalogage et l'emballage des objets de la réserve, située dans la maison mère de la congrégation des Hospitalières.
Les 72 dessins présentés dans l'exposition Dévoilements ont été réalisés après ce stage, lors d'une activité que j'ai proposée aux surs. J'avais alors l'intention de réaliser un livre d'artiste qui rendrait compte, après mon expérience d'immersion dans la maison mère, de la rencontre entre leur génération et la mienne. L'activité était en fait un prétexte pour pouvoir échanger avec elles; en même temps, je recueillais une forme de témoignage à travers leurs dessins.
Pour les convaincre, je leur ai épargné la peur de mal faire en leur demandant de dessiner à l'aveugle, sans regarder leur main. Elles n'avaient qu'à observer attentivement des objets de la collection du musée en transcrivant simultanément ce qu'elles voyaient. " La ressemblance n'est pas importante, leur ai-je expliqué. Ce qui m'intéresse, c'est le trait que vous laissez sur le papier. D'une certaine manière, il est l'empreinte de votre regard et c'est cela qui est beau à voir. " Pendant qu'elles dessinaient, je faisais leur portrait en travaillant moi aussi à l'aveugle. Nous discutions ensuite ensemble. Après l'entretien, je dessinais à nouveau, à deux ou trois reprises, chacune des surs rencontrées mais cette fois de mémoire, en fermant les yeux.
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Pendant mon stage, j'étais entourée d'objets donnant un corps et une odeur à la vie passée et privée des religieuses. Devant traiter ces artefacts avec un détachement clinique, il me fallait adopter une méthode objective pour incorporer chacun des fragments d'existence dans la base de données du musée. Toutefois, dans l'univers particulier de la maison mère, il m'était difficile de ne pas être ébranlée par la force évocatrice et la proximité du " sujet/objet " à l'étude.
Je m'occupais de vieux objets fascinants, conservés pour assurer la mémoire d'une communauté religieuse vieillissante. En même temps, j'observais les surs de cette congrégation vivre et travailler dans leur environnement, au quotidien. De la réserve du musée au réfectoire - où j'allais prendre la collation avec les surs - je voyais se dérouler en alternance la vie passée et présente de la communauté. Au fil des jours, le travail que je faisais auprès des objets a influencé le regard que je posais sur les religieuses : elles semblaient se " muséifier " sous mes yeux. La réserve du musée a graduellement pris la forme d'un carrefour où la vie et la mort des surs, le présent et le passé de la communauté se fondaient l'un dans l'autre. Je retrouve curieusement cette distorsion dans les dessins faits et recueillis auprès des religieuses.
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Certaines personnes ne comprenaient pas que je puisse mener un projet dans une communauté religieuse, étant convaincues qu'il n'y avait rien d'intéressant à trouver de ce côté-là. Je sentais même une répulsion chez certains, ce qui n'était pas mon cas, mais j'avais un préjugé, certainement. Pour moi, toutes les surs étaient pareilles, taillées dans un même moule. Il n'y avait pas d'individus. Elles étaient anonymes, même si elles ne portent plus l'habit aujourd'hui : leur façon d'être, de bouger, de parler étaient pour moi, au départ, l'équivalent du costume de la communauté, qui enlevait à mes yeux toute personnalité, qui " réduisait " la femme au statut de sur, de membre d'un ordre. J'étais étrangère à la fois à l'univers de la vieillesse et à celui de la religion. Des reliques, je ne savais pas ce que c'était, et voir tout ça de près, ça m'impressionnait.
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Pendant les mois où j'ai été au musée, plusieurs surs sont décédées. J'entendais parler des décès, puis un jour, on a reçu la caisse d'une des surs qui venait de mourir. Pour le responsable des collections, c'était quelque chose de coutumier : la caisse contenait les effets personnels de la sur, les surs désirant que ces objets-là intègrent, d'une manière ou d'une autre, la collection du musée. Je sentais que ces vieilles femmes construisaient le musée pour assurer, d'une certaine façon, leur survivance.
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Il y avait vraiment un fossé entre la génération des surs et la mienne. C'était une question d'âge, bien sûr, mais aussi de valeurs : quand tu vois des gens dévouer ainsi leur vie à Dieu, s'engager dans une uvre, tu te dis qu'ils ne peuvent pas mener leur vie comme tout le monde. Je ne sais pas si c'est suite à la Révolution tranquille, mais il y a eu une volonté rapide de repousser au plus vite toutes les valeurs que partageaient ces femmes. Ce rejet a fait qu'il n'y avait plus de communication possible avec ce qui en était venu à symboliser l'oppression et, par le fait même, avec les femmes qui se trouvaient sous l'habit. Les changements de valeurs et de société ont fait qu'entre elles et moi un vide immense s'est creusé. J'avais le désir de parler avec ces femmes, franchement, pour savoir ce qui les avait poussées à entrer en communauté, comment elles avaient vécu ces années de changements, comme celui, apparemment très simple, de l'abandon de l'habit. En discutant avec les surs, j'ai réalisé que chacune d'elles avait vraiment une démarche individuelle, même dans la spiritualité. La façon de croire, d'entrer en rapport avec Dieu, de donner suite à sa foi, variait beaucoup de l'une à l'autre.
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Quand on dessine en ne regardant pas sa main, le trait qu'on fait est très proche du corps, de son énergie première. La manière de tenir le crayon, de peser dessus est plus près de l'écriture personnelle que d'un désir de vouloir contrôler, de reproduire une image. C'est donc un trait qui parle, qui trahit, d'une certaine manière. En dessinant de cette façon, les surs acceptaient de prendre un risque, de se mouiller, de se mettre à nu d'une certaine façon. Et en les dessinant moi aussi à l'aveugle, c'est le regard que je portais sur elles qui était également mis à nu. Le visage comique, triste ou stressé que je dessinais, était-il vraiment devant moi ou dans le regard que je portais sur la femme que je dessinais? Beaucoup de non-dit se glissait dans les dessins parce que je ne cherchais pas à contrôler l'image que j'esquissais. Les religieuses parlaient à travers leurs dessins, se dévoilaient; et moi, en les dessinant, je dévoilais ma façon de les voir.
Ces dessins sont des traces d'une rencontre. Les religieuses dessinaient, étaient stressées parce qu'elles voulaient bien faire, et moi je les dévisageais, je les touchais avec mes yeux, c'était comme si je caressais leur visage, parce que c'est vraiment l'impression qu'on a en faisant ce genre de dessins : on entre dans les rides, dans la petite joue qui tombe, on contourne le nez, les lèvres, etc. En dessinant comme ça, on enregistre son regard, on capte le monde d'une façon détachée, tout en révélant quelque chose d'intime.
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Par leurs dessins, même si elles ne sont jamais nommées, les surs sortaient de leur anonymat. Et les conversations que nous avions, qui suivaient naturellement le partage de cette expérience, m'ont bien montré qu'elles n'étaient pas des êtres anonymes, perdus dans une communauté. Elles me racontaient leur vie, le choix qu'elles avaient fait d'entrer en communauté, comme d'autres avaient choisi de devenir secrétaire ou infirmière. Leurs récits ressemblaient à des histoires d'amour, ou de coup de foudre, au fond un peu banales - pas dans le sens péjoratif mais plutôt comme quelque chose de normal. En entendant les surs me raconter leur choix d'entrer en communauté, je me suis rendu compte que c'était un choix actif. Celles que j'ai rencontrées, en tout cas, ne m'ont pas dit qu'elles avaient dû entrer en communauté parce qu'elles étaient l'aînée de la famille, par exemple. Elles avaient toutes eu un appel et avaient fait le choix d'entrer en communauté. Certaines avaient fait ce choix par fierté, pour rester indépendantes. J'étais très étonnée d'entendre qu'on pouvait entrer dans un ordre religieux pour rester indépendante. J'ai compris que pour elles, c'était une façon non d'entrer dans l'anonymat mais de sortir de la masse, de devenir quelqu'un, alors qu'aujourd'hui, on a plutôt tendance à les reléguer aux oubliettes, même si certaines sont encore très actives. J'étais là, par exemple, pendant la construction d'un centre pour accueillir les gens de l'extérieur de Montréal qui veulent accompagner un membre de leur famille qui est très malade. J'ai été très impressionnée et émue par la chaleur qui se dégageait de tout ça. Et contrairement au préjugé que je pouvais avoir, tout ça n'est pas fait dans le but de convertir les gens. Elles offrent de l'aide, un soutien, en respectant les choix des gens.
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La religion est quelque chose qui m'est étranger, mais quand j'ai entendu la manière dont une des surs m'a parlé de Dieu, je me suis dit : il y a là quelque chose que je n'ai pas. J'ai ressenti un vide. Il y a toutes sortes de manières de ne pas croire, comme il y a plusieurs manières de croire. On peut simplement être indifférent, mais c'est déjà autre chose de vivre son absence de foi comme un manque. Pourtant, même si j'ai senti que cette religieuse était vraiment sereine dans sa foi, j'ai, curieusement, fait un dessin d'elle qui traduisait tout le contraire. Peut-être était-ce à cause de mes préjugés, ou tout simplement parce que notre conversation est venue après le dessin, je ne m'en souviens plus.
(Propos recueillis par Jean Pichette)
Référence : de Groot, Raphaëlle, "Esquisses de la vie religieuse", Relations, septembre 2001 (671), p. 32-35.
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10 février 2003