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Faut-il quitter l’Église?par David Piché et Marco Veilleux |
Les catholiques de gauche se font souvent demander par des non-croyants : « Pourquoi restez-vous dans l’Église? » Ils se font aussi dire par des catholiques de droite : « Partez si vous n’êtes pas contents! » Faut-il quitter cette institution lorsqu’on conteste ses prises de position? Tout dépend de notre conception de l’Église et des positions dont on parle.
Face aux impasses éthiques et structurelles de l’Église catholique, quitter cette institution peut apparaître comme une décision profondément évangélique. David Piché Au printemps dernier, les médias nous apprenaient que, par le biais d’une lettre adressée à leurs évêques, dix-neuf prêtres catholiques québécois inscrivaient leur dissidence relativement aux positions de leur Église sur le mariage gai et l’ordination des homosexuels. Cette initiative – dont je salue la pertinence et le courage – exprime parfaitement ce qui est au cœur de l’interrogation autour de laquelle se joue la présente controverse. Il n’est pas question, ici, des dogmes qui font l’objet de la profession de foi des baptisés. Le débat porte plutôt sur l’ensemble de ces directives autoritaires par lesquelles les plus hautes instances ecclésiastiques entendent imposer aux fidèles leurs « positions » concernant des enjeux moraux et disciplinaires – couvrant un spectre allant de la contraception au sacerdoce des femmes, en passant par le célibat des prêtres. L’Église qui est visée par la présente interrogation est « catholique et romaine ». Il n’est pas inutile de le souligner. En effet, des positions comme celles contre lesquelles s’insurgeait à juste titre « le groupe des dix-neuf », sont adoptées par des têtes dirigeantes dont l’édifice mental se construit sur deux socles idéologiques, qui relèvent respectivement de la « catholicité » et de la « romanité ». Deux socles idéologiquesLe premier socle consiste à ériger en loi naturelle de droit divin ce qui n’est en vérité qu’une norme établie par la majorité dominante ou qu’une croyance reposant sur une tradition historiquement contingente. Cette conception de la « catholicité » se traduit en prétention illégitime à l’universalité. Le second socle consiste à construire la communauté chrétienne sur le modèle d’un empire au sein duquel ce qui est « au-dessus » exerce sa domination sur les mœurs et les consciences de ce qui se trouve « en dessous ». Cette conception de la « romanité » se présente sous la forme d’une structure de pouvoir hiérarchique et centralisatrice. Le refus d’accorder aux femmes l’accès à la prêtrise, tout comme celui de reconnaître la légitimité des amours entre personnes de même sexe, constituent des cas de figure exemplaires de l’application effective de ces deux principes – lesquels, faut-il le rappeler, sont absolument incompatibles avec les fondements de notre modernité éthique et politique que sont l’autonomie des consciences et l’égalité des personnes. Un risque de complicitéC’est pourquoi, à moins d’envisager la possibilité d’une réforme de l’Église catholique romaine sous le double rapport de l’éthique (pour une nouvelle conception de la catholicité) et de l’ecclésiologie (pour une pratique collégiale et non impériale de la romanité), et de travailler activement à l’avènement d’une telle réforme – par des prises de parole vigoureuses et une série de gestes efficaces et de mesures concrètes –, toute personne « de bonne foi » devrait, me semble-t-il, se faire un devoir moral de quitter cette institution. Ne pas le faire serait alors devenir complice de propos et de décisions qui contribuent, entre autres, à perpétuer d’injustes discriminations à l’endroit des femmes et des gais. Ce serait fournir tacitement son appui à un discours qui non seulement fait violence aux femmes et aux gais sur le plan des représentations symboliques, mais sert aussi de facto à légitimer des actes sexistes et homophobes. Ce serait donner son assentiment à des affirmations outrageantes et indécentes, comme celles qui soutiennent, à mots couverts ou de façon explicite, qu’une femme en tant que telle est indigne de la fonction ministérielle et qu’une personne gaie en tant que telle est porteuse d’une inclination objectivement désordonnée conduisant à de graves dépravations. De ce point de vue, quitter l’Église catholique romaine m’apparaît comme une décision profondément évangélique, s’il est vrai que l’Évangile est parole de libération et de compassion. À moins qu’une voie alternative, à l’instar de celle empruntée par « le groupe des dix-neuf », ne soit praticable? Une voie qui ne conduirait peut-être pas à l’extérieur de l’Église, mais mènerait plutôt vers l’authentique intériorité du corps ecclésial, là où un Christ aimant, vivifiant et libérateur est toujours à l’œuvre pour inspirer les véritables changements auxquels aspirent tant de catholiques. |
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Rester dans l’Église catholique est une façon de témoigner de la liberté radicale que confère le baptême et une manière de résister aux logiques institutionnelles contraires à l’Évangile. Marco Veilleux Les positions de l’Église catholique sur les questions sociales soulèvent peu de débats. Elles sont pourtant provoquantes! Que ce soit en matière de justice, d’immigration, de critique du néolibéralisme, d’engagement pour la paix et de respect de l’environnement, certaines encycliques papales autant que des lettres pastorales d’épiscopats nationaux sont souvent prophétiques. Or, ces prises de position, bien qu’audacieuses et progressistes, ne sèment pas la division dans l’Église et n’ont jamais exclu personne. Pourquoi? Deux poids, deux mesuresUne première réponse se trouve dans le fait que cet enseignement social est souvent méconnu ou considéré comme secondaire. Plus profondément, toutefois, c’est qu’en ces matières, le magistère de l’Église ne prétend pas définir des positions absolues et définitives qui « obligeraient en conscience ». Au contraire, cet enseignement se présente comme une interpellation contextuelle, tenant compte du légitime pluralisme des opinions. L’Église se fait, en ce domaine, humble participante aux recherches collectives. Sa « doctrine sociale », loin d’être « doctrinaire », se veut plutôt une contribution parmi d’autres aux débats. Elle y propose des balises pour alimenter la réflexion et le discernement des personnes et des peuples. Elle y rappelle fréquemment le principe de subsidiarité – voulant que les orientations concrètes et les décisions se prennent, normalement, au plus près des premiers concernés. Comme l’écrivait le pape Paul VI, « bien diverses sont les situations dans lesquelles […] les chrétiens sont engagés, selon les régions, les systèmes socio-politiques, les cultures. […] Face à des situations aussi variées, il nous est difficile de prononcer une parole unique, comme de proposer une solution qui ait valeur universelle. Telle n’est pas notre […] mission » (lettre Octogesima adveniens, adressée au cardinal Maurice Roy, 1971, n os 3-4). Nous sommes aux antipodes de cette attitude réaliste, sage et prudente lorsque le magistère prend position sur des questions de discipline interne ou de morale sexuelle. Bon nombre de catholiques ne le supportent plus. Par exemple, qu’au nom de la foi en l’Évangile, on s’oppose à l’usage du condom dans la lutte contre le fléau du VIH/Sida est, pour eux, « incroyable ». Qu’au nom de la fidélité au Christ, on puisse prétendre que les femmes doivent être exclues du sacerdoce est, pour eux, « impensable ». Qu’au nom de la Révélation divine, on s’entête à vouloir enfermer les personnes homosexuelles dans une morale inhumaine est, pour eux, une voie « impraticable ». Parce que les positions romaines sur ces questions, et sur tant d’autres, sont insoutenables, ces catholiques – souvent parmi les plus engagés – en viennent à quitter le navire. Peut-on le leur reprocher? La liberté baptismaleMais alors, pourquoi rester? Parce que, à côté de ces impasses éthiques et structurelles, on trouve aussi au sein du catholicisme une tradition vivante donnant accès à une profondeur de l’existence, à un trésor de réflexions sur la condition humaine, à des repères et à des solidarités pour l’action. Les catholiques qui sont d’un radical sens critique envers l’Église, et inébranlables dans leur appartenance à cette même institution, s’appuient sur leur dignité baptismale. Depuis Vatican II, ils ont découvert « qu’ils sont l’Église ». Cette dernière est leur maison et ils ne voient pas pourquoi ils en seraient expropriés. Surtout, ils refusent de « laisser le plancher » à ceux qui s’en prétendent les propriétaires ou les seuls légitimes occupants. Au nom de l’inaliénable liberté de conscience et de parole que leur confère leur baptême, ils contestent les logiques institutionnelles qui, à leur yeux, discréditent et dénaturent l’Évangile. Ils prennent au sérieux l’affirmation faite par Joseph Ratzinger en 1966 : « La conscience est le tribunal suprême et ultime de la personne humaine, même au-dessus de l’Église officielle; et c’est à elle que nous devons obéir. » Ces catholiques résistent grâce à la foi, l’espérance et l’amour qui les habitent depuis qu’ils ont été séduits par la figure du Christ. Au fond, on reste dans l’Église catholique parce qu’on croit, malgré tout, que cette institution – qui a tant marqué notre histoire – peut encore être signifiante et pertinente pour le présent et l’avenir du monde. |
Référence : Piché, David et Veilleux, Marco, « Faut-il quitter l’Église? », Relations, juin 2006 (709), p. 30-31.
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janvier 2008