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Le Dieu dissident par
John Coleman |
L’univers religieux des États-Unis semble sous la coupe d’une droite conservatrice omniprésente. Pourtant, il existe des groupes chrétiens et religieux progressistes dont les actions et les préoccupations rejoignent celles de la gauche.
Qu’en est-il des croyants de gauche aux États-Unis? Avant d’entreprendre un inventaire des formes et des tendances des groupes chrétiens de gauche, il est important de faire deux précisions. Premièrement, la gauche chrétienne n’est pas du même ordre ni de la même ampleur que la droite chrétienne. Elle n’a pas les mêmes moyens ni les mêmes ressources. Les fondations Olin, Bradley et Scaife, qui soutiennent les organisations de la droite religieuse, n’ont pas d’équivalent au sein de la gauche religieuse. Aucun parti politique, non plus, ne les courtise avec autant de ferveur que le fait le parti Républicain à l’égard des organisations de croyants de droite. La gauche libérale est demeurée prisonnière du mépris traditionnel pour la religion et n’a pas su prêter une oreille attentive aux questions spirituelles. Cela a pour conséquence que les groupes et les militants religieux de gauche sont souvent invités, pour être admis dans le cercle de la gauche, à laisser leurs croyances religieuses et spirituelles à la porte.
Une deuxième précision concerne la difficulté de traduire en langage religieux, de façon adéquate, les termes politiques « gauche » et « droite ». Certains groupes de la gauche chrétienne tels que Sojourners, Evangelicals for Social Action et The Catholic Worker, ont des positions qui divergent de la gauche libérale sur l’avortement ou le mariage des personnes homosexuelles. Par ailleurs, les Évangélistes de droite viennent de découvrir, bien que tardivement, que l’aide aux pauvres et la protection de l’environnement renvoyaient aussi à des impératifs évangéliques. D’ailleurs, peu de groupes religieux se désignent eux mêmes comme de « gauche ». Ils préfèrent l’expression « progressiste » (par exemple : The Center for Progressive Christianity) ou encore le vocable « justice et paix ».
Il faut dire que le terme « gauche » est aussi tabou aujourd’hui aux États-Unis que celui de « socialisme » il y a une centaine d’années. Ce sont principalement les opposants acharnés à la gauche chrétienne – ou considérée telle – qui accolent à cette dernière cette étiquette devenue péjorative. Sous-entendant ainsi, bien entendu, qu’ils sont dans l’erreur au plan doctrinal ou encore qu’ils sont les chevaux de Troie de la dissidence qui cherchent à miner les croyances authentiques du christianisme.
Quelles formes prend cette gauche chrétienne? Il est possible de regrouper sous cette appellation certains groupes engagés en faveur d’un renouveau de l’Église (Call to Action, Voice of the Faithful). Mais elle embrasse surtout les groupes religieux qui ont comme principales préoccupations la lutte anti-guerre et la gestion non violente des conflits; l’écologie; les droits et la justice des travailleurs, tant aux États-Unis qu’à l’étranger; l’opposition à la peine de mort et les réformes pénales; les politiques touchant la pauvreté et l’immigration; une mondialisation plus humaine – en somme, toutes les causes concrètes qui ont des assises profondes dans la foi religieuse et les textes sacrés, ou encore l’enseignement social de l’Église pour les catholiques.
Certains noms viennent à l’esprit lorsqu’il est question de la gauche chrétienne. Par exemple : Helen Prejean, du mouvement contre la peine capitale; Joan Chittister, bénédictine et théologienne engagée, entre autres dans le mouvement pour la paix et en faveur de l’ordination de femmes dans l’Église catholique ; Greg Boyle, jésuite vivant depuis des années en contact quotidien avec les jeunes délinquants de Los Angeles et fondateur d’un centre de formation professionnelle pour jeunes délinquants . Des organismes nationaux méritent aussi d’être cités : Sojourners; Pax Christi USA; The Catholic Worker; Evangelical for Social Action; United for Peace; Progressive Christians Uniting; The Faith and Policy Conference of the Center for American Progress; Bread for the World; Call to Renewal; Jubilee 2000; Earth Ministry; The Clergy and Laity Leadership Network; etc. À ces groupes chrétiens s’ajoutent des coalitions interreligieuses : Faith Voices for the Common Good; The Harvard Religion and Ecology Forum; Interfaith Alliance; Interfaith Worker Justice (organisation prosyndicale qui lutte pour les droits des travailleurs).
En plus de ces organisations religieuses œuvrant davantage à l’échelon national, il y a des regroupements paroissiaux et même des Églises (comme Baptist Fellowship for Peace) qui œuvrent plus au plan local et diocésain en soutenant, par exemple, des comités de justice et paix. Il faut souligner, en particulier, des groupes populaires confessionnels de lutte à la pauvreté tels que Industrial Areas Foundation, The Gramaliel Foundation et Pacific Institute for Community Organization (PICO), qui réussissent à mobiliser plus de trois millions de pratiquants en faveur de logements abordables ou de meilleures écoles dans les quartiers défavorisés.
Durant les années 1960 et 1970, il était encore possible de parler, sans hésitation, d’une gauche chrétienne et, plus largement, d’une mouvance religieuse de gauche engagée dans les luttes pour les droits civiques et l’opposition à la guerre du Vietnam. De même, durant les années 1980, contre la prolifération du nucléaire et la guerre « sale » en Amérique centrale – ce qui a engendré le mouvement des sanctuaires, qui consiste à accorder le refuge dans des églises à des demandeurs d’asile menacés de déportation. Cependant, on pourra continuer à parler d’une telle mouvance, aux États-Unis, seulement si les croyants de gauche arrivent à mettre de l’avant leur propre ordre du jour, en s’appuyant sur une forte base populaire et en cessant d’être des partenaires de second ordre au sein des grandes coalitions. Dans une lettre d’opinion publiée l’an dernier dans The Long Island News, Laura Olson soulignait que « les progressistes religieux ne sont pas suffisamment en relations les uns avec les autres ni avec les représentants des principales organisations qui partagent les mêmes préoccupations politiques ». En effet, les groupes religieux progressistes sont en retard de 25 ans. Ils n’ont pas encore su construire un soutien populaire important. Les croyants de gauche ont donc un gros travail de réseautage et d’organisation devant eux.
Tout de même, la gauche chrétienne arrive parfois à surprendre et à retenir l’attention du public. Soulignons, en ce sens, la campagne qu’a lancée PICO, bien implanté à La Nouvelle-Orléans, pour soutenir les victimes de Katrina et contrer la braderie des contrats de reconstruction de la ville à des entreprises qui n’ont aucune obligation d’offrir le salaire minimum. Récemment, le cardinal Roger Mahony, archevêque de Los Angeles – avec d’autres évêques – a publiquement et énergiquement demandé une réforme en profondeur des lois de l’immigration pour qu’elles soient plus humaines et morales. Mahony est allé jusqu’à menacer de recourir à la désobéissance civile si des éléments de la réforme de l’immigration déposée par les Républicains – tels que ceux qui criminaliseraient toute assistance aux sans-papiers et toute personne qui ne les aurait pas dénoncés – demeuraient dans le libellé final de la loi.
Malgré ses carences, la gauche chrétienne a un avantage : elle n’est pas cooptée, comme la droite chrétienne, par des politiciens cyniques et à courtes vues ne cherchant qu’à remporter leurs élections. Cet avantage lui permet d’affermir ses contributions au combat pour la paix, la justice et le respect de l’environnement, en toute liberté.
Référence : Coleman, John, «Le Dieu dissident», Relations, juin 2006 (709), p.25-27.
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janvier 2008