Dialogue avec des musulmans d’Occident

par Gregory Baum
L’auteur est théologien

La relecture des textes sacrés par les musulmans d’Occident – comme celle de Présence musulmane à Montréal – reflète, selon le théologien Gregory Baum, la volonté d’amorcer un dialogue avec la société moderne et à y contribuer en promouvant, au nom de leur foi, les valeurs universelles de justice et de paix.


Présence musulmane est une association musulmane de Montréal qui tient des réunions mensuelles auxquelles j’ai assisté plusieurs fois. Ses membres se demandent comment rester fidèles à leur foi et, en même temps, devenir des citoyens responsables au Québec et au Canada. La plupart de ces hommes et de ces femmes se considèrent comme des « musulmans d’Occident », selon l’expression de Tariq Ramadan à la pensée duquel ils se réfèrent. Ce philosophe musulman, né en Suisse, est un personnage controversé en France. Invité plusieurs fois à s’adresser à Présence musulmane, il souligne que, dans le passé, les musulmans faisaient une distinction entre dar al-islam (la demeure de l’islam) et dar al-harb (la demeure de guerre). Cette distinction rappelle l’époque où le monde musulman était entouré de cultures hostiles et où les quelques musulmans vivant hors de leur groupe d’appartenance étaient considérés comme des étrangers ou des ennemis. Mais, selon Ramadan, cette distinction n’a plus de sens à l’époque contemporaine où des millions de musulmans vivent dans les pays d’Occident et où l’ancien monde musulman est fortement affecté par le capitalisme et la technologie occidentale. La question qu’ils se posent aujourd’hui est donc la suivante : comment vivre en musulmans fidèles dans la société moderne d’Occident?

Un non-croyant sera tenté de suggérer aux musulmans de relativiser leur tradition, de trouver des compromis convenables, de faire des concessions et de s’assimiler à la culture de la majorité. Mais une telle idée les fait sourire. Ce qu’ils veulent, ce ne sont ni les compromis ni les concessions, mais être fidèles à la révélation divine dans la nouvelle situation historique dans laquelle ils sont plongés.

De nouvelles interprétations

Pour rester fidèles, plusieurs musulmans d’Occident font une relecture de leurs textes sacrés et scrutent leur tradition religieuse à partir d’un nouveau contexte historique, avec de nouvelles questions en tête et guidés par une sensibilité affectée par leur vie dans la société moderne. Cette relecture les convainc très vite que les textes sacrés contiennent des énoncés contrastés qui ne sont pas toujours faciles à harmoniser. Certains textes prétendent que l’amour de Dieu est offert à la seule communauté des croyants; d’autres déclarent que l’amour de Dieu embrasse tous les êtres humains. Certains textes exigent que les fidèles se protègent contre toute influence venant du dehors; d’autres encouragent les fidèles à assimiler tout ce qui est vrai et bon dans les cultures qui les entourent. Certains textes disent que les femmes sont sous la tutelle des hommes; d’autres soulignent l’égalité entre hommes et femmes. La question qui se pose est la suivante : auxquels de ces textes faut-il donner la priorité?

Dans l’histoire des religions, les textes sacrés ont été interprétés selon les expériences spirituelles vécues par des fidèles dans des situations culturelles différentes. Pour certains, l’étude de la tradition nourrit le conservatisme. D’autres trouvent dans cette même étude une grande liberté, découvrant que le cadre de la religion héritée de leurs parents n’est pas unique, que les croyants du passé ont exprimé leur fidélité à la révélation de façons diverses et que, pour savoir ce que signifie la fidélité dans un nouveau contexte, il faut une certaine créativité spirituelle.

S’ensuit que la fidélité à la révélation divine n’est pas exercice de répétition, mais œuvre d’interprétation. Dans ses livres, Tariq Ramadan cherche à définir les règles d’interprétation devant guider les musulmans d’Occident dans la lecture de leurs textes sacrés. Certains commentateurs, étonnés par son grand désir d’obéir au Coran, accusent Ramadan de cultiver le côté agressif de la religion islamique. Par contre, le lecteur chrétien que je suis se rend très vite compte que l’approche théologique de Ramadan – la relecture des textes sacrés dans une nouvelle situation – a des points communs avec les méthodes utilisées dans la théologie chrétienne.

Invité par Présence musulmane à participer à une table ronde avec Tariq Ramadan, j’ai eu l’occasion d’expliquer la logique du développement de l’intelligence des dogmes dans le catholicisme. Je voulais montrer que, dans leurs réflexions théologiques, musulmans et catholiques suivent des méthodologies semblables. J’ai proposé l’exemple de l’évolution de l’enseignement catholique sur les droits humains.

Au XIX e siècle, l’Église catholique s’identifiait encore avec l’ordre aristocratique, rejetant sans équivoque les principes de la société libérale, comme la démocratie, les droits humains et la liberté religieuse. Les papes croyaient que le Christ leur demandait de protéger les fidèles contre les erreurs qui les entouraient. Selon la doctrine officielle de l’Église, les catholiques vivant en minorité dans un pays devaient réclamer la liberté religieuse pour servir la vraie foi. Par ailleurs, les catholiques majoritaires dans leur pays devaient demander au gouvernement la protection de l’Église catholique et la restriction des chrétiens hétérodoxes. Ce fut là la position catholique jusqu’à l’arrivée du pape Jean XXIII et du concile Vatican II.

Après la Deuxième Guerre mondiale, ses bombardements, ses génocides, ses humiliations de peuples et ses immigrations forcées, bien des catholiques, y compris le futur pape Jean XXIII, ont été fortement impressionnés par la Déclaration universelle des droits de l’Homme, promulguée par les Nations unies en 1948. Pour vérifier si les catholiques pouvaient approuver les droits humains, le pape Jean XXIII, suivant les exégètes catholiques, a fait une relecture de la Bible, spécialement celle du livre de la Genèse, dans lequel on peut lire que l’homme et la femme ont été créés à l’image de Dieu. Nous lisons dans le Nouveau Testament que Jésus est proclamé « nouvel Adam » révélant la nature et le destin de tous les humains, pas seulement des chrétiens. Et le pape continue : si les humains sont créés à l’image de Dieu et si leur destin est révélé dans le Christ, ils sont des sujets personnels d’une grande dignité que les gouvernements et les institutions doivent respecter. La relecture de la Bible avec une nouvelle sensibilité a fourni au pape le fondement théologique permettant d’affirmer, dans son encyclique Pacem in terris (1963), les droits humains et la liberté religieuse. L’Église était prête à apprendre de la société moderne, non en faisant des concessions par rapport à la Révélation, mais en cherchant dans les Écritures des réponses à des questions nouvelles.

La recherche de la paix et de la justice

Les musulmans, eux aussi, font une relecture de leurs textes sacrés. Selon Tariq Ramadan, le message central du Coran est que Dieu est Un et que cette unité de Dieu est reflétée dans l’orientation vers l’unité de toute la création. Les êtres humains sont créés par le souffle de Dieu, et puisque ce souffle reste avec eux, ils sont capables de découvrir la présence de Dieu, d’obéir à sa volonté et d’adorer sa gloire. L’humanité toute entière est ainsi appelée à s’abandonner au Dieu unique et à reproduire dans son existence historique l’image de cette unicité de Dieu. Se basant sur cet enseignement coranique, Ramadan explique que l’islam a du respect pour tous les humains, quelle que soit leur origine ou leur religion. La vision morale et les valeurs de l’islam ont donc une portée universelle : leur but est de réconcilier l’humanité dans la justice et dans la paix, de l’unir à son Créateur.

Parce que les gens se perdent facilement dans les activités et les soucis de tous les jours, le Dieu miséricordieux a révélé dans le Coran un ensemble de règles et de pratiques; il a défini un mode de vie qui reconduit les êtres humains à leur source et leur permet de s’abandonner pleinement à la volonté de Dieu. Les musulmans se réjouissent de cette révélation toute particulière. Mais ils affirment – surtout ceux qui vivent en Occident – que cette révélation n’annule en rien le message universel du Coran et la pertinence universelle des valeurs islamiques. Selon cette lecture, le Coran oblige les musulmans à s’engager dans le monde pour promouvoir la justice, l’égalité et la paix. Les musulmans occidentaux sont convaincus que la pratique de l’islam sera une contribution importante à la société grâce à la coopération avec les autres citoyens en faveur des valeurs universelles.

Pour les musulmans, la foi n’est jamais une aventure privée; elle s’exprime toujours dans une vision sociale et s’incarne dans un mode de vie collectif. Pour ceux d’Occident, l’engagement de foi implique fidélité aux pratiques islamiques et accomplissement de leur responsabilité de bons citoyens. Selon Ramadan, les valeurs universelles de l’islam exigent que les musulmans coopèrent avec les autres dans l’appui à la justice et à la paix. Dans ce contexte, le philosophe suisse prend position contre l’effort de certains groupes islamiques de demander au gouvernement ontarien la permission d’établir leur propre cour coranique d’arbitrage. Ramadan préfère, en effet, que les musulmans s’engagent socialement en solidarité avec les autres citoyens qui aiment la justice et la paix.

La mobilisation politique des musulmans au nom de leur foi fait peur à certains observateurs qui y voient un acte agressif visant l’introduction des pratiques islamiques dans la société. Selon ces voix critiques, la foi religieuse est respectée dans la société moderne parce qu’elle est une affaire de cœur, strictement privée. J’ai de bons amis laïcs qui croient sincèrement que la religion ne devrait pas être mêlée aux débats de la vie publique. D’un côté, ils déplorent – comme moi – la rhétorique chrétienne du président Bush. D’un autre côté, ils pensent que Pie XII aurait dû s’opposer à la politique d’Hitler et condamner la persécution génocidaire des juifs. Il est tout à fait légitime, me semble-t-il, de s’inquiéter quand des citoyens s’engagent, au nom de leur foi, dans la vie politique, sauf si cet engagement promeut des valeurs universelles comme la justice, l’égalité et la paix. Je me suis réjoui, tout récemment, quand les auditeurs de CBC au Canada anglais ont reconnu comme le plus grand Canadien, Tommy Douglas, socialiste chrétien promoteur de la médecine sociale dans l’Ouest canadien durant les années 1940. Quand, dans ses livres et ses conférences, Tariq Ramadan explique ce que devrait être l’engagement social des musulmans, je m’étonne de la similarité de ses propos avec l’enseignement social catholique actuel : appui pour la social-démocratie, solidarité avec les victimes, défense des droits humains et respect du pluralisme religieux.

Un différend

Malgré le respect que j’ai pour la foi musulmane, je ne peux pas me réconcilier avec le peu de place accordée aux femmes dans les sociétés musulmanes ni même dans bien des familles musulmanes qui se sont installées dans les sociétés occidentales. Selon moi, la question des femmes reste une zone grise, une question non réglée qui devra être abordée non pas seulement dans son aspect individuel et religieux, mais aussi dans sa dimension sociale et politique.

Présence musulmane critique la position assignée aux femmes dans bien des pays musulmans. L’exclusion des femmes de l’éducation en particulier est contraire aux directives du Coran. Mais dans leurs critiques de ce qui se passe dans certains pays musulmans, les membres de Présence musulmane préfèrent s’exprimer de façon modeste, adoptant un vocabulaire qui convainc tous les musulmans où qu’ils soient dans le monde, montrant qu’ils parlent à l’intérieur de la foi musulmane et qu’ils ne trahissent pas la grande tradition de l’islam.

Aux réunions de Présence musulmane, quelques femmes portent le voile islamique, d’autres non. La position de Ramadan sur le port du voile est ambiguë. Il a exprimé son désaccord avec la nouvelle loi française qui défend aux élèves de porter à l’école des signes religieux ostensibles. Le mal fait par cette loi n’est pas, selon lui, l’atteinte à la liberté des jeunes musulmanes, mais la consécration du préjugé contre l’islam répandu dans la population française. Étant donné que le voile est une coutume très ancienne en islam, remontant à son origine, Ramadan reconnaît que bien des musulmanes le portent, poussées par leur foi. Mais il reconnaît aussi que, dans d’autres régions, les femmes ne le mettent pas. Il propose donc qu’on laisse les femmes décider elles-mêmes la façon dont elles veulent exprimer leur foi. Ni les mollahs, ni le gouvernement ne devraient dire aux femmes ce qu’il faut porter; ni la communauté musulmane, ni l’opinion publique ne devraient exercer une pression sur elles.

Les réformateurs de l’Église catholique ont le même problème : ils veulent ouvrir de nouvelles voies et montrer en même temps leur fidélité à la tradition. Dans les années 1950, les catholiques qui s’opposaient publiquement à Franco, dictateur catholique d’Espagne, se voyaient dénoncer comme hérétiques. Pour ouvrir une religion aux nouveaux défis, il faut une patience éprouvée.

Référence : Baum, Gregory, «Dialogue avec des musulmans d’Occident », Relations, juin 2005 (701), p. 30-32.

Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations


Qui sommes-nous? / nouveau numéro / Archives / Soirée Relations / liens / abonnement / Centre justice et foi

www.revuerelations.qc.ca
16 mai2006