par Jean Pichette
En août dernier, quelques jours avant la rentrée des classes, on apprenait que la Fédération des commissions scolaires du Québec souhaitait voir ses établissements se doter de la norme internationale ISO. Le temps serait venu d'étendre à l'éducation l'emprise de l'Organisation internationale pour la standardisation, grande prêtresse du contrôle de la qualité. Faut-il vraiment s'étonner qu'on rêve désormais de jauger l'éducation à la même aune que les ampoules électriques et les télévisions? Après tout, notre ministre de l'Éducation, François Legault, n'a jamais caché sa conception entrepreneuriale de l'éducation, où le moindre idéal devrait s'effacer derrière les " compétences à acquérir ".
On connaît le rôle central joué par l'éducation dans la construction de la figure moderne du citoyen, appelé à participer, dans l'espace politique, aux choix présidant à l'avenir de la société. Il n'y a donc rien de surprenant de constater que la vision étriquée de l'éducation du gouvernement Bouchard trouve un écho dans la triste idée que le ministre des Relations avec les citoyens et de l’Immigration, Robert Perreault, semble avoir de la citoyenneté. Le Forum national sur la citoyenneté et l'intégration, tenu en septembre dernier, en témoigne avec éloquence.
Le document de consultation soumis à la " discussion " – les guillemets s'imposent, tant le temps imparti à l'exercice était court – laisse pantois. La question du statut politique du Québec est à ce point présente dans le document, comme un contrepoint plus ou moins avoué, qu'elle donne souvent l'impression que la participation citoyenne ne constitue pas l'enjeu réel de la réflexion. Voilà une belle occasion manquée d'ouvrir un chantier menant à un véritable débat sur le genre de société que nous voulons construire!
La citoyenneté fait aujourd'hui partie de ces concepts – comme celui de " société civile " – qui, à force d'être répétés comme un mantra, finissent par ne plus rien vouloir dire. Il est désolant de devoir rappeler que citoyenneté et politique se conjuguent au même temps. L'une ne va pas sans l'autre. Aussi les appels incessants à la participation citoyenne, servis dans un discours ne remettant aucunement en question la logique de la mondialisation, résonnent-ils aujourd'hui comme une vulgate idéologique voilant le sacrifice du pays réel, pour reprendre l'idée du beau livre de Gérard Beaudet (Le pays réel sacrifié).
On ne peut vider le politique de toute sa substance, au nom d'une nécessaire adaptation au libéralisme mondialisé, sans dérober à la citoyenneté sa capacité de peser de façon signifiante sur les grandes orientations de la société. Du coup, la citoyenneté se trouve réduite à un exercice devant simplement permettre aux " citoyens " de s'adapter localement à une misère qui se développe selon une logique sur laquelle ils n'ont aucune prise — et sur laquelle on ne semble vouloir leur en donner aucune, les décisions étant "naturellement" prises au-dessus de leur tête, dans un no man's land transnational érigé en ultime garant de la démocratie.
Faut-il alors s'étonner que le document de consultation trahisse une telle obsession pour l'intégration des immigrants? Ici, citoyenneté et liberté ne semblent pas du tout rimer : un bon citoyen est d'abord un citoyen obéissant, respectueux des lois au point de ne pouvoir les remettre en question, même dans l'arène politique. L'immigrant bien intégré est donc celui qui a renoncé à participer aux vrais débats politiques, ceux sur lesquels s'érige un pays, pour se fondre dans un moule où des citoyens standardisés s'affairent à conquérir leurs parts des marchés mondiaux. Cela, convenons-en, est un travail accaparant, laissant bien peu de temps pour réfléchir à ce que pourrait être l'envers d'un pays réel sacrifié.
On devine ce qu'un tel projet (a-)politique peut avoir d'" exaltant " pour les nouveaux arrivants au Québec. Cela justifie-t-il pour autant l'impression désagréable que laisse la lecture de ce document, traversé par l'idée qu'un immigrant bien intégré serait au fond un immigrant souverainiste? Plutôt que d'enrôler les citoyens d'ici ou d'ailleurs dans une cause d'autant plus brandie comme un hochet qu'on la vide de son contenu, il est temps de leur redonner un véritable espace pour qu'ils puissent, collectivement, politiquement, reprendre en main leur destinée. Le Forum de septembre dernier n'aura été, dans cette optique, qu'un magistral coup d'épée dans l'eau.
Référence : Pichette, Jean, "Des citoyens ISO", Relations, novembre 2000 (664), p. 3.
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10 février 2003