L'ÉCOLE CATHOLIQUE AUJOURD'HUI

par Julien Harvey


C'est sans doute l'approche des États généraux de l'éducation au Québec qui relance de façon aussi vive le débat sur la confessionnalité ou la laïcité scolaires. Commencé dans les quotidiens et dans les revues des divers groupes professionnels du monde de l'éducation (surtout de la CEQ et de l'Alliance des professeurs), la question entière nous revient dans un important document du Comité épiscopal de l'éducation, L'école catholique aujourd'hui (10 avril 1995), suivi d'un document d'appui du Comité catholique du ministère de l'Éducation, Le point sur l'école catholique (19 avril 1995) et d'un deuxième, publié par l'Association des religieuses enseignantes du Québec, Message de l'AREQ (25 avril 2995). Ce sont des documents engagés, mais en même temps proches du terrain et bien documentés, qui invitent à continuer le dialogue.


J'essaie d'abord de résumer ces trois documents en espérant ne pas les trahir. Pour leurs auteurs, l'école est une institution qui doit répondre à tous les besoins importants des jeunes, quelles que soient leur origine et leur tradition familiales. Au Québec, les parents et les élèves sont très majoritairement chrétiens catholiques et ils ont toujours accepté ou demandé des écoles confessionnelles, même s'ils n'ont plus de pratique liturgique ni d'unanimité dans leur option chrétienne; la situation de la métropole est finalement peu différente de celle des autres régions. Par ailleurs, le vécu des écoles a été soigneusement exploré et l'enquête prouve que l'école confessionnelle, catholique comme protestante, sait s'ouvrir et s'adapter aux nombreuses options religieuses d'aujourd'hui, tant dans le monde immigrant que dans celui de la population ancienne.

Par conséquent, les principes et les institutions de la convergence culturelle s'appliquent ici comme dans les autres domaines de la vie sociale au Québec : les nombres comptent d'abord et avant tout, l'option de la majorité assure une école de bonne qualité, les structures confessionnelles actuelles ne sont pas parfaites, on l'admet, mais sont toujours les meilleures et savent intégrer toutes les minorités; la création de services nouveaux, non confessionnels ou confessionnels d'autres religions, est possible, surtout dans les grandes villes, même là où la constitution semble exiger le contraire (art. 93 de l'AANB vs art. 240 de la L.I.P.). Donc, et surtout parce que les parents l'exigeront, même aux États généraux de l'éducation qui auront lieu l'an prochain, le statu quo confessionnel, avec des améliorations à la mesure de l'évolution de la situation, est la solution la plus valable, surtout si on sait formuler des réponses adaptées à des situations régionales diverses, réponses qui distinguent les régions plus homogènes au plan religieux et les régions plus multireligieuses telle la métropole montréalaise. On concède que les chartes des droits et libertés font parfois difficulté, mais que des accommodements raisonnables seront cherchés et trouvés.

Pour qui connaît bien le Québec, on ne peut nier que c'est là une position solide. Les Québécois et Québécoises qui forment le centre de gravité (amérindien, français et anglais) de ce pays savent qu'ils ont survécu depuis quelques siècles grâce à cette façon de comprendre leurs contacts culturels. Je suis bien peiné quand je rencontre des personnes ou des courants de pensée qui se moquent de l'histoire d'ici. Mais je tiens aussi à respecter la réalité de l'évolution communautaire, je tiens à la réalité du vivre ensemble. Je suis également conscient de la qualité très inégale du vécu confessionnel de nos écoles. C'est pourquoi je désire introduire dans le débat ce qui suit.

Convergence culturelle ou culture publique commune?

D'abord, la convergence culturelle est-elle la formule de contact culturel adaptée à la situation religieuse du pays du Québec et en particulier du Grand Montréal? Je rappelle que la convergence culturelle est une forme de contact culturel qui privilégie le patrimoine de la majorité, l'art de vivre qui a été pratiqué ici depuis longtemps, et qui invite les minorités, en particulier les arrivants, à s'y conformer tout en conservant leur propre art de vivre autant que possible. Cette formule a été choisie et élaborée par le Parti québécois depuis le début des années 80 (Autant de façons d'être Québécois). C'est une alternative à l'intégration pluraliste, la méthode préférée aux États-Unis, qui intègre ses minorités en projetant en avant un idéal de société, le rêve américain, plutôt qu'un patrimoine.

J'ai pendant plusieurs années favorisé la convergence culturelle pour le Québec, en me basant surtout sur le fait qu'une communauté minoritaire ne peut survivre que si elle est aimée par la grande majorité de ceux et celles qui la composent. La majorité, elle, peut s'imposer par le prestige. Mais je soumets à la discussion, y compris à celle des États généraux de l'éducation, que la recherche active de la fraternité, de la culture publique commune, est devenue plus importante pour le Québec de la fin du XXe siècle. Surtout parce que la Révolution tranquille (1960 et suivantes) l'a fait renoncer à l'unanimité, en devenant ce qu'on est convenu d'appeler une société ouverte. Ceci a entraîné une grande diversité d'options religieuses, tout en conservant un attachement fortement majoritaire aux valeurs religieuses profondes, en particulier dans la formation scolaire des jeunes. À quoi il faut ajouter, surtout pour la métropole, l'impact d'une immigration assez importante (aux alentours de 40 000 personnes par année) et de plus en plus multireligieuse, tout en étant en légère majorité chrétienne.

Enfin, la pratique du multiculturalisme (depuis 1971) a fait que la conscience de la diversité et de ses droits a pris le pas sur la conscience de la solidarité. Si bien que la recherche et la valorisation d'une culture publique commune, où se retrouvent tous les citoyens et citoyennes du Québec, sont plus vitales pour la paix et le progrès social que la prédominance de la majorité française de longue tradition. À mon avis, c'est ce qui fait défaut dans les trois documents en question. L'école publique québécoise ne peut plus s'organiser autour de la convergence culturelle, en faisant de la synthèse chrétienne le noyau privilégié autour duquel toutes les options doivent se retrouver. Ce qui ne signifie pas la libre entrée dans les programmes de phénomènes comme l'astrologie ou la numérologie, comme on a eu récemment la malheureuse expérience.

Transmettre la dimension religieuse de la culture

Les mêmes trois documents, en raison de leur première option, doivent affirmer que les cadres confessionnels, surtout catholiques en raison de la forte majorité, sont assez souples pour accueillir autant les jeunes catholiques que les croyants des autres religions et les incroyants. Plusieurs travaux récents du Comité catholique et de la CÉCM vont dans le même sens. Cela pose deux questions : jusqu'où va l'élasticité d'un cadre institutionnel comme l'école de l'une ou l'autre des confessions, surtout lorsqu'il veut servir toutes les confessions? Et jusqu'à quel point le fait de privilégier le christianisme, comme religion plus universelle que pratiquement toutes les autres, dans les programmes et dans le personnel, favorise-t-il le développement spirituel de tous les jeunes?

Deux attitudes ont surtout été développées devant ce défi contemporain, en particulier dans les grandes villes : le choix libre d'un enseignement éthique non-confessionnel et l'enseignement, pour tous les étudiants et étudiantes, de la dimension culturelle des diverses religions. Le document du Conseil catholique est particulièrement bien informé sur ces questions (p. 33-38). La première formule a été pratiquée au Québec depuis de nombreuses années. Elle regroupait en 1994 16% des élèves catholiques des écoles catholiques, 66% des élèves protestants, 72% des élèves d’autres religions et 76% des élèves sans religion de ces mêmes écoles, au primaire et au secondaire. Cela représente environ 170 000 jeunes, sur un total d’environ 846 000 au Québec. Il faut ajouter que la demande d’option morale non confessionnelle se fait surtout au secondaire, avec un sommet en secondaire III. La difficulté principale de cette option est que pour garantir la confessionnalité de l’enseignement religieux aux trois-quarts de la population scolaire catholique, un quatrième quart de ces mêmes jeunes catholiques ne reçoit aucun enseignement qui lui assurerait une culture religieuse; un enseignement de la morale est valable, mais ne remplace pas la culture religieuse.

C’est une des raisons principales pour lesquelles je crois devoir plutôt appuyer l’autre réponse celle qui distingue des domaines, celui de l’école et celui de la paroisse et de la famille : l’école a pour objectif spécifique de transmettre la culture, y compris la dimension religieuse de la culture, et cela pour tous les étudiants et étudiantes. La raison fondamentale est que l’on ne peut pas vivre socialement en ignorant la culture religieuse qui caractérise la vie de presque tous ceux et celles qui nous entourent, que l’on soit athée ou de quelque religion que ce soit1. Par ailleurs, la catéchèse et l’engagement chrétien ne peuvent plus être confiés à l’école d’ici, et souvent ne le sont déjà plus, surtout en milieux urbains, à moins de créer des écoles officiellement pluriconfessionnelles ou, pire encore, de fragmenter encore plus, par des écoles séparées, la société que nous avons déjà tant de peine à former en ces temps de néo-libéralisme.

Conserver la dimension culturelle dans l’enseignement religieux scolaire veut dire concrètement instaurer une laïcité à contenu religieux culturel, ce qui signifie : assurer une initiation critique à l’expérience religieuse, une connaissance du monde des symboles, une exploration du patrimoine culturel, surtout chrétien ici, une connaissance de l’essentiel des grandes religions qui se sont établies parmi nous et des religions amérindiennes du Québec, avec une animation spirituelle de l’école, animation elle aussi non confessionnelle ou transconfessionnelle2. J’ajoute que des accommodements raisonnables doivent exister, mais que l’idée de séparer complètement les principes et les institutions scolaires de Montréal et de celles des régions me semble peu réalisable, trop coûteux et peu adapté à un monde de communications aussi centralisé que le nôtre.

D’ailleurs, comme je l’ai signalé auparavant, l’évolution de la mentalité des régions n’est généralement pas si différente de celle de la métropole. La transmission aux jeunes d’une culture religieuse dans une école laïque y jouera un rôle identique dans les régions et dans la métropole. Quant à l’objection classique qui dit que lorsque la majorité aura abandonné le contrôle entier de l’école confessionnelle toute signification religieuse sera perdue, comme dans la France de 1905, elle ne doit pas valoir en démocratie. La vigilance de tous, particulièrement des parents des élèves, et aussi des médias, continuera d’être nécessaire comme dans les autres institutions démocratiques.

Le rôle décisif des parents

Le rôle décisif des parents est central dans les trois documents que nous considérons. Il se retrouvait déjà au centre des textes épiscopaux des dernières années et il entend s’appuyer sur la Charte québécoise des droits et libertés, malgré la relativisation d’une clause importante de cette charte dans le monde scolaire actuel. Depuis quelques années, nous en sommes venus à un paradoxe : l’opposition entre une forte majorité des parents et un nombre important d’éducateurs et d’éducatrices, particulièrement à travers la CEQ et l’Alliance des professeurs. Malgré les divergences d’opinion, les premiers acceptent la confessionnalité, les seconds réclament la laïcité. Le document de l’AREQ, un organisme qui regroupe plus de 2000 religieuses enseignantes au Québec, est particulièrement clair sur ce point, contestant surtout le point de vue de la CEQ, et le contestant surtout pour les régions.

D’abord, comme le faisait récemment un journaliste montréalais, il est bon de rappeler une réflexion du grand pédagogue Noam Chomsky : " Quand il s’agit de façonner les mentalités et les comportements selon nos désirs, nous parlons d’éducation; mais quand il s’agit de les façonner selon des vues que nous ne partageons pas, nous parlons de propagende ou d’endoctrinement. " Dans le cas présent, il est devenu clair que la société québécoise doit se donner, dans ce domaine-ci comme ailleurs, des institutions qui correspondent au service qu’elles doivent rendre et qui soient capables de respecter les règles fondamentales de la démocratie. La CEQ comme l’Alliance des professeurs doivent trouver le plus tôt possible des accommodements raisonnables entre leur base et leurs cadres ou accepter des démissions et des remplacements.

Ceci dit, le recours au droit des parents ne va qu’à mi-chemin. S’il est vrai que la Charte des droits et libertés du Québec reconnaît, dans le cadre des programmes prévus par la loi, le droit d’exiger un enseignement religieux ou moral conforme aux convictions des parents (article 41), elle ne requiert aucunement que l’école soit confessionnelle, ni la commission scolaire. De même, l’affirmation de la Charte concernant la liberté de choix scolaire est un droit de " la deuxième génération ", qui implique nécessairement la possibilité d’un " nonobstant ". (Il est important de remarquer que la Charte comporte aussi une affirmation de la liberté religieuse (article 3) qui ne tolère aucune exception, comme les autres droits de " la première génération ".) Une telle dérogation à la Charte présume un débat public large et, par conséquent, cette question devrait se retrouver aux États généraux sur l’éducation.

C’est au niveau de l’école et de la commission scolaire que la volonté de la majorité des parents peut ou bien bloquer l’adaptation en s’appuyant sur la force du nombre ou bien en venir à mieux comprendre que la paix sociale et la solidarité exigent parfois d’aller au-delà des nombres et du 51% de la majorité. Aucun des trois documents que nous discutons ne rappelle cette double possibilité qui se présente aux croyants. Je crois qu’ils devraient le faire, et cela au nom du bien commun qui est valeur humaine et chrétienne importante dans notre tradition. D’autant plus que la question de la laïcisation évoluera beaucoup mieux si les croyants acceptent d’y jouer pleinement leur rôle. C’est aussi le lieu de rappeler qu’il n’est pas bon pour une école de devoir remettre en question, à tous les cinq ans, son orientation de base.

Faut-il ajouter qu’il est un peu regrettable que le comité de l’éducation de l’AÉQ, formé de six évêques, ne comprenne aucun évêque de Montréal? L’expérience du milieu compte beaucoup dans un tel domaine et, même si les régions ne sont pas si différentes, Montréal demeure la région où le pluralisme religieux est le plus élevé. Souhaitons que les diverses tendances soient mieux représentées aux États généraux et que les recommandations au ministère de M. Garon correspondent vraiment à la réalité et non pas au plus petit commun dénominateur ni aux réclamations de groupes turbulents, à droite comme à gauche. Une évolution aussi importante et pourtant nécessaire ne peut se faire que dans un climat de large consensus, qu’il faut souhaiter prochain.

1. J'ai présenté cette position de façon plus élaborée dans Relations, septembre 1992, p. 213-217.

2. Cette possibilité d'un enseignement culturel de la religion, dans une école confessionnelle ou non, a été approuvée au Québec de 1969 à 1983. Elle n'a presque jamais été utilisée, probablement parce qu'elle se présentait comme un îlot isolé dans un univers scolaire d'orientation différente.

 

 

Référence : Harvey, Julien, "L'école catholique aujourd'hui", Relations, juillet-août 1995 (612), p. 180-182.

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octobre 2007