Les salariés pris dans l’engrenageEntrevue avec Éric Pineault |
Professeur au Département de sociologie de l’UQAM, Éric Pineault est aussi directeur du Collectif d’analyse de la financiarisation du capitalisme avancé (Cafca). Il a dirigé, avec Michel Freitag, la publication de l’ouvrage collectif Le monde enchaîné. Perspectives sur l’AMI et le capitalisme globalisé (Nota Bene, 1999). Il a bien voulu répondre à nos questions sur les impacts de la financiarisation sur la vie quotidienne des gens.
Éric Pineault : L’endettement est certainement une des causes principales de la crise. C’est même le nœud du problème, car le développement de l’économie financiarisée s’est fait en grande partie grâce à l’expansion du crédit à la consommation au point où celle-ci est devenue une composante essentielle à la bonne marche du système.
Rappelons-nous ce qui a déclenché la crise financière. En août 2007 éclate une crise de confiance dans les PCAA (papier commercial adossé à des actifs). Et qu’est-ce que les PCAA, sinon une pure création des marchés financiers? C’est l’exemple de l’endettement devenu source lucrative de spéculation et de capitalisation. Des paquets de dettes de ménages transformés en titres spéculatifs, à très court terme (moins d’un an) – censés rapporter des rendements très élevés – et achetés sur les marchés boursiers par des investisseurs institutionnels (la Caisse de dépôt et placement, des fonds de retraite, des fonds communs de placement, etc.). Il a suffi qu’un grand nombre de ménages ne soient plus à même de payer leur hypothèque pour que la bulle immobilière crève et que le château de cartes s’écroule. C’est le principe de la patate chaude. Tant que ces dettes « titrisées » circulent dans le marché, elles créent de la valeur, mais si quelqu’un reste pris avec, il se brûle. C’est ce qui est arrivé à quelques gros investisseurs dont la Caisse de dépôt et placement du Québec.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir à la logique qui régule l’économie financière depuis quelques décennies déjà. Cette logique consiste à transformer tout – en l’occurrence la relation qu’entretient la banque avec son client – en liquidités (en titres) susceptibles d’être déversées immédiatement dans le marché spéculatif.
La monnaie, les taux d’intérêts, les céréales, la viande, le bois, le pétrole, toutes les matières premières ont été transformées ainsi en titres, achetables à l’année longue. La palette des produits n’a cessé de s’étendre. Ces produits n’importent pas en tant que tels. Ce ne sont que des moyens d’alimenter l’économie financiarisée qui en vient à subordonner l’économie réelle à sa logique spéculative et à dicter les termes des échanges réels.
Prenons l’exemple du marché des changes, créé au début des années 1970. Initialement, il avait pour but de protéger contre des fluctuations du marché, en rendant possible l’achat à l’avance des devises. Or, en 1975, la logique s’est inversée : la spéculation sur les marchés des futures (contrats à terme) s’est mise à déterminer la variation en temps réel de la monnaie. Toutes les entreprises ont été ainsi contraintes d’acheter des produits de couverture pour se protéger contre cette spéculation. Ce qui était à l’origine une garantie contre la spéculation est devenu une source de spéculation.
L’exemple des céréales est aussi éclairant. Le marché des grains est vieux comme le monde. Les cultivateurs s’en servaient pour pouvoir acheter à l’avance leurs semences. Le marché est ici à la remorque de l’activité agricole. À partir de 2006, des fonds hautement spéculatifs (hedge funds) font leur entrée dans ce marché, entraînant une spéculation selon une logique essentiellement monétaire. La récolte de blé, par exemple, n’importe plus. Ce qui compte, c’est de jouer le dollar contre l’euro, en se servant du blé. Ce faisant, le prix du blé en vient à fluctuer sans aucun rapport avec la production réelle. Cette situation force les producteurs à augmenter leur participation dans les contrats à terme pour protéger leurs ventes éventuelles contre les fluctuations engendrées par ce même marché. C’est maintenant l’activité agricole qui est à la remorque d’un marché financier qui modèle tout et tous à sa logique spéculative.
Rel. : C’est donc dans cette logique qu’on en est venu à faire de l’endettement une source lucrative de la spéculation?
É. P. : L’endettement – converti en titres boursiers – se présentait, en effet, comme une étape de plus dans ce processus de « titrisation » qui semblait sans limites et qui avait pour but d’injecter de la liquidité dans les marchés financiers.
Les institutions financières « couraient après » les ménages pour les endetter. Cela incluait évidemment les prêts hypothécaires mais aussi beaucoup d’autres dettes : prêts auto, prêts étudiants, etc. Même les cartes de crédit. Car l’argent dépensé par le biais de celles-ci correspond, pour les banques, à un prêt, à un actif qui leur est dû. Pourquoi alors, se disaient-elles, ne pas s’en servir aussi comme d’une liquidité dans les marchés financiers? D’où la prolifération de cartes de crédit entretenue activement par les différentes banques qui se sont livrées à une véritable course pour accaparer ce marché, sans s’embarrasser du fait que ceux à qui elles en offraient pourraient être obligés, pour rembourser leur crédit, d’avoir recours à une ou plusieurs cartes de crédit offertes par d’autres banques.
Selon les dernières études, il y a actuellement plus de 70 millions de cartes de crédit au Canada, à savoir 2,6 en moyenne par habitant. Ce phénomène est tel que les gens n’arrivent plus à rembourser leurs dettes avec leur salaire. L’endettement moyen des Canadiens (incluant les prêts hypothécaires, prêts automobiles et prêts à la consommation) a atteint 123,5 % du revenu annuel net en 2006 (Statistique Canada), alors qu’il était à 75 % en 1990.
Ce n’est plus le salaire qui assure la base des dépenses du ménage nord-américain moyen, c’est le crédit. Le salaire sert à rembourser sa marge de crédit. Ce changement de cap se produit dans les années 1980 quand l’économie financière impose sa domination avec la stagnation des salaires et la précarisation du travail. Les entreprises engrangent alors des profits faramineux qu’elles injectent dans le marché financier. Si la stagnation des salaires signifie une perte significative de pouvoir d’achat des classes moyennes, elle n’est pas synonyme de diminution de la consommation, au contraire. Le ressort essentiel de la croissance – la surconsommation de masse – est maintenu grâce à l’expansion du crédit à la consommation et de l’endettement qui prend le relai du salaire. À partir de ce moment, l’endettement, jusqu’alors relativement marginal, devient un levier fondamental de l’économie financiarisée. Au détriment des intérêts des salariés eux-mêmes.
Cette dynamiquede dépossession des salariés, qui met le salaire au service de la finance au moyen de l’endettement, ne s’arrête pas là. Elle s’approprie aussi leur épargne. En effet, comme avec l’endettement, l’épargne des salariés est transformée en capital financier apte à alimenter la sphère financière et à soutenir son expansion. C’est la logique même des REÉR et des caisses de retraite. Des produits financiers sont vendus aux salariés sous forme de placements qui fluctuent selon la dynamique des marchés. Le salarié n’a plus le contrôle de son épargne. Elle est centralisée entre les mains d’un petit nombre d’acteurs financiers et de spéculateurs qui la gèrent dans des fonds de retraite, considérant que les salariés n’ont pas la connaissance requise pour être des acteurs financiers stratégiques. Ces fonds, comme les fiducies et les fonds de placements, sont une façon de gérer leurs placements à leur place en échange d’une promesse de rendement. Au Canada, cinq acteurs contrôlent plus de la moitié de l’actif des caisses de retraites.
Pendant que le taux d’épargne des ménages s’effondre et que le taux d’endettement des salariés ne fait que croître, le flux des salaires vers les fonds communs n’a jamais été aussi élevé : le système financier siphonne les salariés des deux bouts. Il empoche, d’un côté, des intérêts sur leurs cartes de crédit, leur prêt, leur hypothèque; puis, de l’autre, il prélève des frais pour la gestion de leur fonds de retraite, sans parler des profits sur leurs taux de rendement. Au moyen de l’endettement et de l’épargne, le salaire est ainsi transféré dans le circuit financier pour enrichir une élite.
Rel. : Comment en finir avec cette mainmise de la logique financière et notamment son emprise sur le salaire et l’épargne des ménages?
É. P. : Une réforme en profondeur de la loi sur l’usure (qui règlemente les taux d’intérêts) serait une manière de réduire considérablement l’endettement des ménages et, donc, de porter un coup dur à la financiarisation. Avec des taux d’intérêts plus bas, le poids de l’endettement des ménages se résorberait grâce à une diminution de la part qu’ils versent en intérêts et à l’augmentation du remboursement du capital.
Une autre mesure serait de nationaliser de manière permanente le secteur bancaire de telle sorte qu’il relève du contrôle publicet soit davantage au service de la collectivité.
En ce qui concerne l’épargne, il faudrait d’abord renoncer à vouloir exiger des rendements financiers de 20 et 30 % alors que le taux de croissance est de 2 ou 3 %. Il s’agirait de sortir l’épargne d’une logique spéculative qui contraint chacun d’entre nous à consolider un système qui nous dépossède et nous appauvrit collectivement pour enrichir une élite financière. Cela consiste donc à militer en faveur de meilleurs régimes de retraite publics qui assurent un revenu suffisant aux personnes retraitées. C’est là une question de volonté politique.
Mais les changements en profondeur ne pourront se faire sans que les salariés redeviennent des acteurs sociaux déterminants, capables de modifier la dynamique de l’accumulation du capital. Il faut qu’ils se réapproprient le pouvoir qu’ils ont abandonné aux acteurs financiers. Mais cette fois, en remettant en question la norme de consommation dominante qui fait écho à la surproduction, et en misant davantage sur le combat contre les inégalités sociales.
La socialisation de l’économie serait une autre étape. C’est loin d’être utopique. La propriété de la plupart des grandes entreprises cotées en bourse est, de fait, socialisée. Celles-ci appartiennent aux fonds de retraite des salariés, soit aux grandes corporations qui structurent l’économie canadienne. Les salariés sont, en quelque sorte, les véritables propriétaires du capital. La socialisation du capital est donc déjà, en grande partie, un fait accompli. Mais elle est pervertie par la logique financière qui a la mainmise dessus. Nous devons collectivement reprendre aux institutions financières les rênes du pouvoir économique, afin d’être en mesure de soutenir les secteurs économiques de notre choix et d’orienter les innovations technologiques dans un sens qui favorise la société et non un système financier qui parasite l’économie réelle.
Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet
Référence : Pineault, Éric , «Les salariés pris dans l’engrenage », Relations, juin 2009 (733), p. 21-24.
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