Le temps de la liberté

par Rolande Pinard
L'auteure est sociologue


Lors de la dernière campagne électorale provinciale, la semaine de quatre jours promise à certains parents a été assimilée à la récupération de 20 % de son temps, au prix de 20 % de son salaire. C'est là un exemple éloquent de notre conception du temps marqué par le travail : un temps quantifiable, mesurable, divisible et multipliable, que l'on peut additionner et soustraire, vendre et acheter, qui présente des valeurs variées selon le type d'activité exercé. Ainsi, 20 % de temps de travail peut être transformé en 20 % de temps familial, au gré des parents.

Cette façon comptable d'aborder la question de la conciliationfamille-travail, attrayante par sa simplicité, occulte toute la dimension socialement organisatrice du temps de travail, ainsi que la dimension politique des luttes pour s'y soustraire. Les ouvriers et les ouvrières du XIXe siècle ont, en effet, opposé une résistance farouche à la discipline du temps imposée par la mécanisation et par l'organisation capitaliste du travail – ponctualité, assiduité, productivité –, synonyme d'enfermement dans la sphère privée du patron (la fabrique, l'atelier, l'usine). Ce n'est qu'au XXe siècle que les salariés accepteront véritablement de se plier à cette discipline et, paradoxalement, cela sera finalement motivé par la promesse d'un emploi stable, c'est-à-dire l'enfermement dans une même organisation pour la plus grande partie de sa vie. Avec cet emploi venaient aussi des avantages sociaux qui avaient pour conséquence de rythmer et de déterminer les formes du temps hors travail : vacances, congés divers, retraite. La sécurité d'emploi et le perfectionnement de la société de consommation ont imposé un temps linéaire, marqué par une progression constante de la condition matérielle des salariés des grandes entreprises.

Puis vint la crise de cette forme d'organisation des entreprises et du travail. La sécurité, devenue trop coûteuse, sera remplacée par la flexibilité. Celle-ci se traduit par une concurrence ravivée entre employés comme instrument d'augmentation de la performance; par la constitution d'une zone tampon entre l'organisation et son environnement, constituée de salariés qui absorbent les coûts liés aux incertitudes et à l'imprévisibilité du marché. La flexibilité provoque une diffusion du temps de l'organisation (du travail et de l'entreprise) en dehors du milieu de travail. Plutôt qu'un temps linéaire formé de segments distincts (journée et semaine de travail, week-end, vacances, retraite), qui donnait une impression de continuité malgré sa fragmentation, la flexibilité introduit un nouveau temps cyclique, qui englobe travail et non-travail, ce qui a pour effet de dissoudre leur distinction dans le temps. C'est pourquoi il semble plus approprié de parler ici de temps organisationnel plutôt que de temps de travail. Par exemple, on peut dire que les employés précaires subissent une réduction du temps de travail, mais du seul point de vue du capital : par la réduction du travail nécessaire à la production, c’est-à-dire la hausse de la productivité, qui a pour effet d'entraîner un temps hanté par le travail, non pas libéré du travail. De leur point de vue subjectif, ces employés font plutôt l'expérience d'une intensification du temps organisationnel puisque celui-ci s'immisce dans leur temps (en apparence) hors travail, exigeant une disponibilité et un assujettissement quasi permanents.

L'organisation envahit la sphère privée pour y puiser de nouvelles ressources de temps, et pas seulement celui de ses employés. Par exemple, quand un employeur exige de ses employées qu'elles mobilisent leurs proches pour assurer la garde de leurs enfants (parce que la flexibilité de l'horaire interdit le recours aux services de garde), la sphère familiale élargie devient une sorte d'annexe de la sphère du travail. Les différents aspects de la vie en société ont graduellement pris la forme de sphères privées semblables au travail (loisirs, consommation, garde des enfants, etc.). Cette privatisation de la vie en société crée une atomisation et une individualisation particulièrement menaçantes pour notre capacité d'action politique.

Les ouvriers du début du XIXe siècle, enfermés dans les fabriques 16 heures par jour, réclamaient une réduction du temps de travail « pour sortir au grand jour ». Il ne s'agissait pas, pour eux, de retourner à la sphère privée domestique, mais d'obtenir une place reconnue dans la société, comme citoyens. Aujourd'hui, le temps organisationnel nous enferme dans sa logique sans que nous ayons à être enfermés dans un espace physique particulier. Sa réduction s'applique autant aux sans-emploi et aux employés précaires qu'à ceux et celles qui travaillent à temps plein. Comme par le passé, c'est notre capacité d'exercer la liberté qui est ici en jeu. Non pas la liberté des libéraux, qui s'exerce chacun pour soi, chacun chez soi, mais la liberté collective qui s'exerce dans un espace-temps commun, l'espace public.

 

Référence : Pinard, Rolande, « Le temps de la liberté », Relations, juillet-août 2003 (686), p. 17-18..

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18 juin 2004