par Bernard
Élie
L'auteur
est professeur d'économie à l'UQAM
La faiblesse du dollar canadien par rapport à son vis-à-vis américain nous fait souvent oublier que cette précarité n'est pas le lot de notre seule devise. Mais pourquoi le dollar des États-Unis est-il si fort? Et qu'implique l'abandon de sa monnaie, par un pays, au bénéfice de la monnaie d'un autre pays, comme certains analystes invitent le Canada à le faire?
La dollarisation se retrouve de plus en plus souvent à l'ordre du jour. Le terme " dollarisation " est un raccourci pour désigner l'utilisation par un pays de la monnaie d'un autre pays. La dollarisation revêt plusieurs formes et est plus ou moins officielle. Une monnaie peut être ancrée à une autre comme l'ont été les monnaies du Sud-Est asiatique, de 1994 à 1998, ou comme l'est le peso argentin depuis 1996 face au dollar. Il s'agit ici de tenter de fixer le taux de change essentiellement par le jeu des taux d'intérêt. Un État, comme l'a fait l'Équateur, peut abandonner sa monnaie (ici le sucre) pour le dollar. Le mouvement peut être populaire, un abandon de fait d'une monnaie pour une autre, comme dans les Balkans pour le mark allemand. La dollarisation est plutôt une défaite. La situation est par contre tout autre dans le cas de l'euro, une nouvelle monnaie que douze pays ont décidé d'utiliser après négociations.
La faiblesse incompréhensible de notre dollar, devant celui de nos voisins, porte plusieurs à voir dans son abandon la solution à la perte du pouvoir d'achat de notre monnaie. La situation du Canada est cependant loin d'être aussi dramatique que celle d'autres pays, comme l'Équateur, l'Argentine, le Brésil ou encore le Venezuela. Même l'euro est sous-évalué face au dollar américain, de l'avis de tous les experts.
Le dollar roi
Les États-Unis sont bien sûr dominants aux plans financier, technologique et militaire. On ne peut toutefois expliquer la longévité de cette domination par une simple fatalité de l'histoire, par le génie d'un peuple ou encore par la volonté divine. Comment expliquer, malgré la montée du Japon et de l'Europe, que les États-Unis et leur dollar, avec un déficit chronique dans leurs échanges internationaux, soient toujours en tête? Comme sous un régime féodal, la suprématie des États-Unis relève de causes structurelles et de la soumission des autres États. D'ailleurs, en évoquant le dollar, on parle souvent de seigneuriage. La notion ancienne de seigneuriage correspondait au bénéfice tiré par le prince de la différence entre le coût de production des pièces de monnaie et leur pouvoir d'achat décrété (qui est supérieur). Le dollar bénéficie de certains avantages dont les coûts supportés par ses vassaux sont de plus en plus élevés, surtout dans un contexte de libéralisation croissante des mouvements de capitaux.
Même s'il est bien mort depuis 30 ans, le système monétaire international, établi à Bretton Woods en 1944, a donné au dollar américain un statut très privilégié. Ne disait-on pas que le dollar était aussi bon que l'or? Chaque pays s'engageait alors à fixer et à maintenir la parité de sa monnaie par rapport au dollar. Les autorités monétaires de chaque pays se devaient d'intervenir sur le marché des changes pour respecter cet engagement. Mais ces interventions ne se font qu'avec le dollar seul, l'unique liquidité à détenir pour ces opérations. Par exemple, si l'Allemagne et la France, chacune de leur côté, assurent leur parité face au dollar, la parité entre le mark et le franc est respectée. Le dollar est donc la liquidité internationale, c'est-à-dire celle détenue par les autorités officielles, qui permettait et qui permet encore d'ajuster le taux de change, bien que cela soit de plus en plus difficile. Bien que l'ordre de Bretton Woods soit depuis longtemps caduc, le rôle central du dollar est demeuré et s'est même renforcé.
L'utilisation du dollar ne se limite pas aux marchés des changes, mais à la plupart des marchés, licites ou pas (matières primaires, titres, drogues). Le dollar, bien que monnaie nationale, joue un rôle international. Le système monétaire américain fournit les liquidités nécessaires au reste de la planète pour leurs échanges, même si les États-Unis n'y sont participent pas. Les États-Unis ont le privilège d'émettre la monnaie internationale : ils sont à la fois État, banque centrale et banque de dépôt.
Arrêtons-nous un instant sur la signification de ce privilège. Les milliers de milliards de dollars (des billions en français et des trillions en anglo-américain) détenus par les non-Américains sont autant de dette de l'économie des États-Unis envers le reste du monde. Lorsqu'un non-résident possède un dollar, il a en effet en main une créance sur l'économie américaine : avec ce dollar, il peut se procurer une marchandise produite aux États-Unis. Mais lorsque les étrangers utilisent entre eux ces dollars, ils ne demandent pas d'être remboursés. Les Américains n'ont donc plus à rembourser cette dette contre des actifs nationaux (marchandises ou titres).
Au seul titre des réserves officielles des États, les chiffres sont impressionnants. Ainsi, en 1999, les États-Unis détenaient dans leurs réserves officielles des devises étrangères pour une valeur de 32,1 milliards en équivalent dollar. Par contre, le reste de la planète avait engrangé, pour sauvegarder la valeur des différentes monnaies nationales non-américaines, un total de 1 170 milliards de dollars. Sur la base des seules réserves officielles, les Américains bénéficiaient ainsi de prêts de plus de 1 100 milliards, pour lesquels le remboursement n'est pas exigé!
En ajoutant aux réserves officielles mondiales les titres internationaux et les créances transfrontalières des banques libellés en dollars, le stock des dollars internationaux s'établissait à 12 100 milliards, en 1999. Les dollars qui circulent sur la planète, émis par le système monétaire américain et détenus surtout par des non-Américains, représentent ainsi plus que le PIB des États-Unis (9 299 milliards en 1999)! Nous ne tenons pas compte des billets verts en circulation hors des États-Unis.
L'affaire ne s'arrête pas là. Pour acquérir ces dollars, il faut un surplus commercial avec les États-Unis : donc, vendre plus aux Américains que ce qu'on leur achète. Ce qui revient à dire acheter des dollars avec des marchandises produites, bien réelles, ou vendre une partie du patrimoine national contre des dollars. Ainsi, l'augmentation de la liquidité internationale, le dollar, exige des États-Unis un déficit extérieur. Sans oublier que les États-Unis peuvent payer leurs achats à l'étranger (marchandises, actions, titres) avec leurs dollars en sachant qu'une bonne partie de ces mêmes dollars ne seront pas utilisés pour acheter des produits ou des titres américains, mais seront gelés dans les coffres des banques centrales ou privées du reste du monde. Les Américains se retrouvent dans la situation de pouvoir acheter sans vendre alors que les autres doivent vendre pour acheter. En quelque sorte, les États-Unis se font entretenir par le reste de la planète : comme des seigneurs féodaux, ils perçoivent le cens. Ils possèdent ainsi un véritable droit seigneurial sur toutes les autres nations.
Un dollar de plus en plus puissant
Le dollar n'a pas seulement un statut royal : il est maintenu dans cette position par ses vassaux. Remontons seulement au début des années 90. Le déficit commercial annuel des États-Unis a, bon an, mal an, toujours été supérieur à 300 milliards. Le record a été atteint en l'an 2000 avec 435,4 milliards (près de la moitié du PIB du Canada). De ces milliers de milliards de dollars en déficits accumulés, une partie est utilisée par les non-Américains pour leur propre commerce international, comme nous l'avons vu. Une autre partie revient aux États-Unis où elle est tout simplement transformée en titres (actions, obligations et investissements directs). Ces dollars sont de retour aux États-Unis, mais ils appartiennent toujours aux étrangers.
Les crises financières de la dernière décennie ont été autant d'occasions d'investissements aux États-Unis à la recherche d'un refuge sûr. Ainsi, le déficit commercial des États-Unis fut largement comblé par les entrées de capitaux. Ce déficit commercial, selon la théorie économique traditionnelle, aurait dû faire chuter la valeur du dollar pour réduire les importations (plus chères) et augmenter les exportations (bon marché) et ainsi rétablir le compte courant des États-Unis. Les entrées de capitaux ont au contraire propulsé le dollar bien au-delà de sa valeur réelle, sous-évaluant du même coup les autres monnaies. Les capitaux de la planète ont convergé vers les États-Unis. Le bilan des investissements internationaux des États-Unis nous confirme un endettement net de plus de 1 473 milliards face au reste du monde (Source : FMI, Statistiques financières internationales). En 1999, les États-Unis accaparaient 80 % de l'épargne mondiale!
Ces capitaux proviennent des quatre coins de la Terre. Depuis dix ans, les Canadiens (particuliers, banques et entreprises) sont devenus des investisseurs nets aux États-Unis. La faiblesse de notre dollar a pour cause ces flux de capitaux vers l'extérieur, annulant notre surplus commercial avec les États-Unis, en 2000 - de plus de 92 milliards de CAD (dollars canadiens). Ce phénomène est encore plus puissant dans les pays dits émergents, surtout d'Amérique latine.
Tant et aussi longtemps que les investisseurs internationaux croiront à la solidité de ce refuge et à sa capacité de s'endetter, le dollar restera fort. Mais si le doute s'installe, les investisseurs voudront préserver la valeur de leur portefeuille en liquidant leurs avoirs en dollars. Les observateurs se préoccupent des effets du ralentissement économique en cours aux États-Unis. Comment le dollar va-t-il évoluer? Actuellement (ces lignes sont écrites à la mi-août 2001), le dollar connaît de légers reculs. Pour l'instant, ça va!
Pourquoi la dollarisation?
En principe, la dollarisation permet d'éviter les crises liées à la monnaie ou à la balance des paiements : sans monnaie nationale, il ne peut y avoir de forte dévaluation, ni de menace de sorties soudaines de capitaux motivées par la crainte d'une dévaluation. La dollarisation est en fait un aveu d'impuissance d'un État quant à sa capacité à préserver sa monnaie et son indépendance. Comme un boxeur surclassé par son adversaire, les pays candidats à la dollarisation mettent le genou au sol. Les coûts économiques, sociaux et politiques pour garder une monnaie nationale sont insoutenables. Les coûts répétitifs qu'entraînent la spéculation, la fuite de capitaux et les inévitables dévaluations en chaîne ne peuvent plus êtres assumés par l'État. La petite dévaluation du dollar canadien en août 1998 (-7 % par rapport au dollar américain, USD) a nécessité des déboursés de plus de 22 milliards d'USD, que le gouvernement d'Ottawa a empruntés, augmentant ainsi sa dette pour le seul profit des spéculateurs. Depuis plusieurs mois, on s'attend à une crise très grave pour l'Argentine et son peso : déjà plus de 50 milliards d'USD ont été mobilisés. Est-ce suffisant pour contrer les marchés? Son partenaire du Mercosur, le Brésil, mobilise aussi ses forces et réclame une aide préventive pour contrer les effets de la crise argentine sur son real.
La dollarisation n'est pas uniquement l'abandon d'une monnaie, laquelle peut-être vue comme un simple symbole national. Il s'agit de remplacer la monnaie nationale par la monnaie d'un autre pays, en la rachetant avec des dollars que l'État doit emprunter. Au Canada, par exemple, les billets de la Banque du Canada en circulation ont une valeur de près de 37 milliards CAD, soit plus de 24 milliards USD. En plus de ce premier coût, un pays se priverait de toute possibilité d'avoir une politique monétaire et une politique de change autonome, y compris d'utiliser les crédits de la banque centrale pour injecter des liquidités dans son système bancaire. Vraiment, la dollarisation, c'est jeter la serviette.
Dans une économie mondiale telle que nous la connaissons aujourd'hui, l'existence des petites monnaies sera de plus en plus difficile à assurer. Aussi les monnaies régionales sont-elles inévitables à terme. L'Europe a choisi la négociation en respectant tous les partenaires. Dans la zone dollar, le processus semble suivre le chemin d'une brutale et coûteuse soumission au dollar. Monsieur Bush, comme le disait si justement monsieur Chrétien à son discours de clôture du sommet de Québec, en avril dernier, sera vraiment le Président des Amériques!
Une situation impossible
Les années 90 ont été des années de crises de change spectaculaires (Mexique, en 1994, Asie du Sud-Est, en 1997, Russie et Canada, en 1998, Brésil, à l'hiver 1998-1999) et de la dépréciation de toutes les monnaies face au dollar américain. Même l'euro a plié devant le dollar avant de reprendre un peu de vigueur depuis quelques mois.
Le peso mexicain a perdu 55 % de sa valeur lors de la crise de 1994-1995 (de 3,44 à 7,66 pesos au dollar); le won coréen a perdu 45 % de sa valeur au cours du mois de décembre 1997; le real brésilien, lors de la seule crise de l'hiver 1998-1999, a perdu plus de 50 % de sa valeur par rapport au dollar américain. Durant cette période, l'euro et le dollar canadien ont perdu plus de 25 % de leur valeur face au dollar américain : notre dollar valait 0,857 USD le 31 décembre 1990 et seulement 0,635 USD le 4 avril 2001, alors que l'euro passait de 1,17 $, au 1er janvier 1999, à 0,87 $ à la fin de l'an 2000.
Imaginez le coût de la dette
extérieure du Brésil, libellée en dollar!
Imaginez la dépréciation du patrimoine national!
Imaginez la croissance des prix des importations!
Imaginez la perte du pouvoir d'achat des populations!
Imaginez le comportement des investisseurs nationaux!
Imaginez
Ces années ont été caractérisées par la mobilité des mouvements de capitaux (croissance des risques et libéralisation des mouvements de capitaux) et par son complément : l'instabilité des taux de change. Les crises survenues n'étaient pas des crises de solvabilité, comme dans les années 80, mais des crises de liquidités. Les crises ne survenaient pas pour cause de non-rentabilité des investissements, mais suite à des fuites spéculatives de capitaux placés à court terme.
Les capitaux seront d'autant plus à court terme que les investisseurs sont à la recherche de la liquidité qui permet une plus grande mobilité de leurs fonds et ainsi une réduction des risques de portefeuille. Plus un monde est complexe, plus les coûts d'information deviennent exorbitants. Les acteurs adapteront alors un comportement mimétique, la majorité fait la norme, " le marché ne peut se tromper ". Ce comportement va, peu à peu, élever à la normalité la spéculation. Ainsi, face à une information nouvelle, les investisseurs s'interrogent, non pas sur son contenu réel, mais sur la manière dont le marché va l'interpréter. Le comportement des intervenants repose donc sur l'anticipation du comportement des autres. Dès qu'un mouvement se dessine, tous suivent. Comment se conduit alors un marché où tous les intervenants se sont convertis à une rationalité spéculative?
Ni dans l'Accord de libre-échange Canada - États-Unis (1989), ni dans l'ALENA (1994) et encore moins dans l'Accord de la ZLEA (200?) il y a place pour un chapitre sur un accord monétaire. L'instauration du libre-échange ne fera qu'amplifier les désordres monétaires et financiers au profit des Américains. L'Union européenne est aussi une zone de libre-échange, mais avec un accord monétaire. Le mark allemand n'a pas écrasé les autres monnaies. Nous le redisons, dans un avenir plus ou moins long, de 10 à 30 ans, une dollarisation sauvage va déferler dans la ZLEA, à moins d'en arriver à un véritable accord monétaire. Le Président Bush est-il apte à comprendre qu'à long terme, il en va de l'intérêt même des États-Unis de négocier une véritable entente monétaire?
Référence : Élie, Bernard, "Le roi Dollar et ses vassaux", Relations, octobre-novembre 2001 (672), p. 32-35.
Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations
www.revuerelations.qc.ca
6 février 2003