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Retraite incertaine par
Martine D’Amours |
Un fossé se creuse entre, d’un côté, une minorité de travailleurs âgés qui accèdent à une retraite digne ou persévèrent dans le marché du travail dans des conditions qui leur sont favorables et, de l’autre, ceux, en grand nombre, qui s’y maintiennent, coûte que coûte, pour survivre ou sont contraints à une retraite dans l’indigence.
Entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990, au Québec comme ailleurs en Occident, les travailleurs et travailleuses de 55 ans et plus ont assumé plus que leur part des conséquences des restructurations économiques. Parfois par le biais de la préretraite, mais souvent par la forme plus insidieuse du chômage de longue durée1, ils ont été amenés à quitter le marché du travail bien avant l’âge habituel de la retraite. À titre d’exemple, entre 1976 et 1995, le taux d’emploi des hommes de 55 à 64 ans est passé de 70,9 % à 56,1 % au Québec. Cela s’est produit dans des conditions très variables, certains avec des revenus tirés de régimes privés de retraite, d’autres réduits à vivre de l’assistance sociale après avoir épuisé les prestations d’assurance-emploi, dans l’attente du moment où les rentes publiques deviendraient accessibles.
En dix ans à peine, la question du vieillissement au travail s’est renversée. Les statistiques récentes indiquent, en effet, que cette tendance à la mise à l’écart massive des travailleurs âgés a cessé, et même qu’un léger redressement est en train de s’opérer : plus d’un Canadien sur cinq (22 %) ayant pris sa retraite entre 1992 et 2002 à l’âge de 50 ans ou plus est retourné – par intérêt ou par nécessité – au travail. La tendance est encore plus prononcée aux États-Unis, où l’on estime qu’entre 10 % et 30 % des individus travaillent au-delà de 65 ans. Dans un contexte où l’on craint une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et une crise de financement des régimes de retraite, tant le discours politique que celui des directions d’entreprise prônent le maintien en emploi de ceux qu’on appelle maintenant les travailleurs « d’expérience ». Faut-il s’en réjouir? Pas si sûr ou, du moins, pas pour tous.
Si certains groupes de travailleurs âgés demeureront ou retourneront au travail dans d’excellentes conditions, d’autres, cependant, en plus grand nombre, n’auront d’autre choix que d’accepter des conditions passables ou mauvaises. De la même manière, certains auront les moyens de choisir de quitter le marché du travail alors que beaucoup seront contraints d’y rester, en l’absence de ressources financières leur permettant une retraite digne.
Cette diversité de destins entre les individus appartenant au même groupe d’âge s’explique par une conjugaison de différents facteurs : les transformations du travail et de l’emploi, des protections sociales, des itinéraires de transition entre l’emploi de carrière et la retraite. Les femmes, par exemple, sont de plus en plus scolarisées – une caractéristique associée au maintien en emploi –, mais cet élément doit être mis en balance, entre autres, avec les statuts d’emplois atypiques qui sont surreprésentés chez les travailleuses et associés à des conditions de rémunération beaucoup moins favorables. En outre, le développement de ces formes atypiques a pour effet de faire diminuer le nombre de travailleurs ayant accès à des régimes de pension privés et à une pleine rente des régimes publics (en raison d’une durée et d’un niveau de contribution plus faible). Compte tenu de leur faible rémunération, les travailleurs, dans ce type d’emplois, seront également de moins en moins capables de se constituer une épargne personnelle en vue de la retraite.
Dans un tel contexte, une part de plus en plus grande des travailleurs – et surtout des travailleuses – âgés risque d’être obligée de demeurer en emploi à un âge avancé. La question est de savoir dans quelles conditions : les recherches ont bien mis en évidence l’impact des conditions de travail sur le vieillissement, et notamment le fait que les travailleurs soumis à des cadences extrêmes ou encore à des horaires atypiques vieillissent moins bien que les autres. Inversement, la possibilité de se maintenir en emploi, tout en préservant sa santé, suppose un aménagement adéquat des horaires et des conditions de travail ainsi que l’accès à une formation continue. Ces mesures qui visent à adapter les milieux de travail au vieillissement de la main-d’œuvre sont de plus en plus connues, mais elles sont rarement mises en pratique.
À partir de la diversité de ces nouvelles trajectoires de fin de carrière, associée au genre et à l’origine ethnique, à la scolarité et à l’expérience de travail antérieure, on peut identifier trois principaux sous-groupes parmi les travailleurs âgés : les « compétitifs », les « précaires » et les « protégés »2.
Les travailleurs âgés « compétitifs », minoritaires, sont fortement scolarisés et qualifiés. Ils occupent des emplois « post-carrière » bien rémunérés, mais pas toujours assortis d’une protection sociale. Ces emplois reprennent les caractéristiques de leurs occupations antérieures : comportant des exigences davantage intellectuelles que physiques, qui leur permettent d’exercer leur autonomie et leurs compétences. Ils ont la capacité de négocier des aménagements favorables à leur maintien en emploi et bénéficient de modalités de retraite graduelle. L’aménagement des horaires et de l’organisation du travail demeure, dans leur cas, un enjeu crucial. Et on peut faire l’hypothèse que les secteurs en pénurie qui comportent une proportion appréciable de travailleurs âgés « compétitifs » favoriseront de plus en plus ces pratiques d’adaptation qui tiennent compte du vieillissement de la main-d’œuvre.
Les « protégés », quant à eux, se rapprochent des « compétitifs » par leur haut niveau de scolarité mais s’en distinguent par le fait d’avoir exercé leur emploi de carrière dans des secteurs donnant accès à de bonnes conditions de retraite. Ils auraient tendance à opter pour la sortie définitive du travail aussitôt que sont réunies les conditions matérielles et institutionnelles d’accès à la retraite; certains toutefois reviennent en emploi, mais dans des formes marginales, ce qui témoigne davantage d’une quête de sens que d’un besoin de revenus.
Les « précaires », largement majoritaires, détiennent des emplois « post-carrière » faiblement qualifiés et peu payés. Peu scolarisés, ils ont détenu des emplois de carrière peu valorisants et soumis à un fort contrôle, ce qui ne signifie pas pour autant que ces emplois aient été précaires. Ils retournent au travail essentiellement pour des motifs économiques, en l’absence de conditions financières et matérielles favorables à une retraite digne. Il est à noter qu’une portion de travailleurs scolarisés, mais ayant travaillé dans des conditions ne permettant pas d’accumuler de revenu en vue de la retraite, se retrouvent dans les rangs des « précaires ».
Ces travailleurs âgés précaires peuvent l’être d’un double point de vue. Soit, ils sont forcés de continuer à travailler, à cause de leur condition financière, et le feront au détriment de leur santé en l’absence de mesures destinées à faciliter le vieillissement en milieu de travail. Soit, ils sont forcés de se retirer du marché du travail, à cause de leurs faibles qualifications, et alors ils seront pris en charge par des régimes qui les appauvrissent tout en leur attribuant le statut dévalorisant d’assistés sociaux.
Pour ce groupe de plus en plus majoritaire, il est nécessaire de créer des mécanismes qui rendent possibles pour eux tant le maintien en emploi, compatible avec la préservation de la santé, qu’une retraite digne.
En ce qui concerne le maintien en emploi, des mesures formelles d’aménagement de l’organisation et du temps de travail demeurent l’idéal à atteindre, mais à défaut de telles mesures, il est impératif qu’au moins l’organisation du travail soit suffisamment souple pour que les travailleurs âgés puissent exercer des stratégies permettant de protéger leur santé, comme celle, par exemple, de répartir les tâches au sein d’une équipe. Des programmes de formation sont aussi un élément déterminant. Pourtant, il semble que les employeurs tiennent pour acquis qu’ils ne sont pas à la portée de ces travailleurs et, par conséquent, ne leur offrent pas l’occasion d’y participer.
Par ailleurs, la possibilité d’une retraite digne – en particulier pour ceux qui sont usés par une vie de travail ou pour lesquels on a de bonnes raisons de croire que les programmes de formation ou d’employabilité seraient synonymes d’échec – pose la question de l’articulation du travail et de la protection sociale. Outre la mise sur pied de programmes offrant une indemnisation raisonnable et un statut légitime (tel le Programme d’adaptation des travailleurs âgés, dans l’industrie forestière), il serait intéressant de réfléchir à l’aménagement de transitions entre le travail et la retraite. Dans cette perspective, l’hypothèse de « marchés transitionnels du travail » est à étudier. Des individus peuvent, en effet, à certaines étapes de leur vie professionnelle, combiner certains types d’activités socialement utiles (travail et bénévolat; travail et formation; travail et éducation des enfants ou encore soin d’une personne dépendante) et certains types de revenus (salaire, prestations sociales, revenus de retraite).
Parce qu’elle évite de faire porter aux seuls individus la responsabilité de s’en sortir, cette solution apparaît d’emblée plus favorable aux travailleurs âgés précaires que celle qui consisterait à retarder l’âge de la retraite ou à augmenter la durée des cotisations donnant droit à la pleine pension, comme c’est le cas des politiques publiques dans plusieurs pays de l’OCDE.
1. Situation du chômeur à la recherche d’emploi depuis un an et plus, selon l’OCDE.
2. Voir Lesemann, F. et J. Beausoleil, « Les emplois post-carrière aux États-Unis : un bilan des connaissances », Retraite et Société, CNAV, no 42, 9-43, 2004.
Référence : D'Amours, Martine, « Retraite incertaine », Relations, janvier-février 2007 (714), p.12-13.
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décembre 2007