Thaïlande : histoire d’une oligarchie

par Dominique Caouette
L’auteur est professeur adjoint au Département de science politique et chercheur à la
Chaire de recherche du Canada en études asiatiques de l’Université de Montréal

L’histoire contemporaine de la Thaïlande est caractérisée par une succession de dictatures militaires et par le règne d’une oligarchie financière qui plonge le pays dans une grave crise sociale.


Souvent présentée comme étant le seul pays de la région à n’avoir pas connu une expérience coloniale, la Thaïlande – avec sa population de près de 64 millions d’habitants – est un pays aux immenses contrastes. Derrière ses magnifiques plages et ses temples bouddhistes aux charmes mystiques, se cachent un tourisme sexuel grandissant, des réseaux de prostitution juvéniles imposants – estimés à près de 2,8 millions de femmes thaïs, dont le tiers sont des mineures – et une marginalisation croissante de certaines régions du pays.

Le gouvernement actuel, dirigé d’une main de fer par le puissant et richissime homme d’affaires Thaksin Shinawatra, maintient solidement le cap sur le modèle économique néolibéral à l’ombre duquel fleurit l’industrie touristique prête à tout pour attirer les devises étrangères. S’il innove par son style populiste combiné à une utilisation adroite des médias, sa réélection récente s’explique parfaitement par le rôle central que jouent les puissantes familles du pays dans l’arène politique.

De la monarchie à la dictature

En 1932, la monarchie des Rama, qui régnait sur la Thaïlande jusque-là, est renversée par un coup d’État dirigé par un petit groupe de civils et de militaires, sur la base du nationalisme et de l’inauguration d’une démocratie constitutionnelle. Dans ce pays rural dont la seule institution solide était l’armée et où la classe ouvrière et la bourgeoisie à peine naissantes étaient essentiellement composées d’immigrants chinois, c’est plutôt à une succession de dictatures militaires que l’on assiste jusque dans les années 1970.

Au tournant de ces années, en effet, le pouvoir quasi absolu des militaires est progressivement remis en question. Plusieurs facteurs expliquent ce virage. Tout d’abord, l’alignement de la Thaïlande sur les États-Unis, lors de la guerre du Vietnam, a pour effet l’arrivée massive de capitaux, non seulement pour le développement de l’armée, mais aussi pour les télécommunications et les infrastructures économiques. La présence de 50 000 soldats américains sur son territoire – avec la prostitution et le trafic de drogue qu’elle entraîne – aura également pour effet d’intensifier le sentiment nationaliste et d’encourager Pékin et Hanoi à mobiliser le parti communiste thaï jusque-là relativement marginal. L’accès à l’éducation supérieure a élargi aussi de manière significative une classe moyenne composée de Thaïs, indépendante de la bureaucratie gouvernementale. Par ailleurs, de nombreux étudiants thaïs partis étudier aux États-Unis reviennent au pays. Ayant connu le mouvement pacifiste américain et même milité au sein de celui-ci, ils deviennent de plus en plus critiques face à la position du gouvernement thaïlandais qui agit dans la région à titre de satellite de Washington.

Devant ce climat d’effervescence politique, les deux généraux alors au pouvoir décident de rédiger eux-mêmes une nouvelle constitution et de rétablir les élections. Grâce au contrôle qu’ils exercent sur l’appareil militaire et policier et sur le ministère de l’Intérieur, les militaires obtiennent une large majorité des sièges dans les campagnes mais perdent de manière magistrale dans la capitale, où la bourgeoise thaïe et sino-thaïe et la majorité de la classe ouvrière émergente résident. Ils ne peuvent contenir longtemps la grogne populaire qui ne cesse de croître. À l’automne 1973, les demandes pour une nouvelle constitution et des élections, lancées par un petit groupe d’étudiants libéraux et d’enseignants universitaires, font boule de neige et près de 500 000 personnes sortent dans les rues, une véritable explosion de participation démocratique sans précédent dans l’histoire de la Thaïlande. La dictature militaire s’effondre et un régime intérimaire dirigé par le professeur Sanya occupe le pouvoir jusqu’à la tenue d’élections en février 1975.

Démocratie fragile

Les élections de 1975, les plus compétitives jamais organisées, donnent un parlement où pour la première fois des partis de gauche modérés sont représentés. Des partis conservateurs font également leur apparition et serviront de base au gouvernement. Le pays expérimente alors une importante période de participation politique, avec l’ouverture de la presse, la formation de véritables syndicats et d’organisations paysannes, l’exercice du droit de grève ainsi qu’une mobilisation grandissante pour le retrait de la présence américaine.

L’extrême droite, extraparlementaire, exacerbée avec la chute de Saigon, en 1975, se mobilise et commande de nombreux assassinats de personnalités de la gauche et de leaders ouvriers et syndicaux. Le coup d’État sanglant d’octobre 1976 pousse un nombre important d’étudiants et de militants, la plupart membres du parti communiste thaï, à vivre dans la clandestinité ou à se réfugier dans les campagnes et à l’extérieur du pays. Cependant, le juge qui préside à une coalition entre l’aristocratie, les militaires et les politiciens de droite est si violent et absolutiste que les militaires le déposent en moins d’un an. Pour la première fois de l’histoire de la Thaïlande, un coup d’État se fait au nom de la restauration démocratique.

Durant plus d’une décennie, des élections sont organisées de manière régulière et produisent une série de parlements sans véritable représentation de la gauche, mais dominés par les entrepreneurs provinciaux et les généraux les plus puissants donnant à la démocratie thaïlandaise un caractère oligarchique.

Le saut du tigre

La croissance économique des « tigres » de l’Asie du sud-est (Thaïlande, Malaisie, Indonésie et Philippines) s’organise essentiellement autour de l’entrée massive de capitaux étrangers, de la libéralisation des marchés domestiques et d’un haut niveau d’intégration entre les marchés financiers nationaux et internationaux. L’arrivée massive d’investissements directs en provenance du Japon viendra prendre la relève des capitaux américains, à la suite de l’accord de Plaza, en 1985, qui force le gouvernement japonais à apprécier substantiellement la valeur du yen face au dollar US. Devant l’abondance de main-d’œuvre bon marché, les compagnies japonaises déplacent leurs processus de production vers l’Asie du sud-est. Graduellement, Taiwan, Hong Kong et la Corée du Sud imitent le Japon et investiront massivement dans la région.

Avec les premiers ralentissements de l’économie japonaise, au début des années 1990, l’élite thaïlandaise se tournera, afin de maintenir sa croissance économique, vers de nouvelles sources de capitaux provenant de l’OCDE, en gardant des taux d’intérêt à haut niveau et des taux de change fixe et en libéralisant les marchés boursiers pour faciliter l’entrée et la sortie de capitaux spéculatifs.

La libéralisation et la déréglementation rapide des marchés de capitaux débouchent sur une profonde crise d’endettement, à partir de juillet 1997. La dette extérieure de la Thaïlande passe de 21 milliards $US en 1988 à plus de 89 milliards $US en 1997, dont 80 % est de nature privée. Au moment de la crise, les arriérés des banques privées représentent alors près de 20 % du PNB.

Il importe de souligner le caractère particulier de cette crise : une grande partie des capitaux financiers qui sont entrés dans la région ont été investis dans l’immobilier pour la construction d’édifices à bureau, de condominiums, de gigantesques centres commerciaux, de complexes touristiques et d’innombrables terrains de golf (plus de 200!) qui n’ont contribué en rien à la consolidation des structures industrielles du pays. Par ailleurs, la crise a exposé au grand jour la collusion et la corruption des milieux des affaires et des politiciens et le manque de transparence du secteur bancaire.

Un des effets les plus significatifs de la crise a été de permettre l’acquisition à des prix de « vente de feu » d’un grand nombre de compagnies nationales, dont certaines étatiques, par des intérêts étrangers, en particulier les géants américains, japonais et plus récemment chinois. La Thaïlande constitue une véritable aubaine pour eux. La main-d’œuvre y est relativement peu dispendieuse, il existe un marché domestique potentiel pour certains biens de consommation et les politiques étatiques y sont des plus permissives.

La révolte du Sud

Depuis deux ans, on assiste à une escalade de la violence. Plus de 800 personnes ont péri au cours d’affrontements dans trois provinces du sud de la Thaïlande (Narithiwat, Pattani et Yalta) où vit la minorité musulmane qui constitue 8 % de la population du pays. La minorité musulmane a peu bénéficié du boom économique des années 1990 et reste très marginalisée dans l’appareil gouvernemental. La politique répressive de Bangkok – déclaration de la loi martiale, offensive de l’armée contre une mosquée vénérée de Pattani qui a fait 32 victimes, arrestations massives de supposés terroristes – même si elle est couplée à des promesses de développement économique et social, n’est pas pour apaiser une population musulmane de plus en plus mobilisée.

Référence : Caouette, Dominique, « Thaïlande : histoire d’une oligarchie », Relations, novembre 2005 (704), p. 24-25.

Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations


Qui sommes-nous? / nouveau numéro / Archives / Soirée Relations / liens / abonnement / Centre justice et foi

www.revuerelations.qc.ca
10 octobre 2006