L’œil de l’ouragan

par Jean-Marc Biron

Il y a quelques mois, en même temps qu’on annonçait une croissance continue de l’économie américaine, le bureau des statistiques des États-Unis notait que, pour la quatrième année consécutive, 1,1 million d’Américains de plus avaient rejoint la cohorte des plus pauvres, faisant monter leur nombre à plus de 37 millions. Parmi les États américains les plus lourdement affectés par la pauvreté, figuraient le Mississippi avec 17,7 % de sa population et la Louisiane avec 17 %.

C’est cette population pauvre qui a le plus souffert de l’ouragan Katrina. En les touchant, il a mis en évidence la fragilité interne du système économique américain qui, s’il fonctionne bien, en apparence, dans une perspective macro-économique, creuse toujours davantage l’écart entre riches et pauvres. Comment les plus pauvres parmi la population pouvaient-ils fuir le cataclysme quand on recommandait aux habitants de la Nouvelle-Orléans d’évacuer la ville au plus vite? Ils n’avaient ni moyens de transport, ni lieu où aller se réfugier. Après l’ouragan, livrés à eux-mêmes, sans toit, sans nourriture et sans eau, comment pouvaient-ils s’en sortir autrement qu’en prenant les victuailles là où elles se trouvaient, dans les magasins cadenassés, au risque d’être taxés de voleurs et de pillards?

C’est de cette même population dont parlait Barbara Bush, ancienne First Lady et mère du président actuel, lors de l’émission Marketplace, après sa visite à l’Astrodome de Houston : « De nombreuses personnes qui sont dans ce stade étaient de toute façon très défavorisées, aussi, tout cela n’est pas si mal pour eux. »

Ces paroles méprisantes n’en restent pas moins le miroir grossissant de l’idéologie dominante américaine qui voit dans l’esprit d’entreprise la clé de la richesse. Dans cette logique, les pauvres sont pauvres parce qu’ils manquent d’initiatives. Acculés à des situations limites, ils apprendraient à s’en sortir par eux-mêmes. L’infortune des pauvres n’est donc pas un mal dont il faudrait combattre les causes, elle est l’occasion pour eux de se prendre en main. Leur existence misérable comme telle est insignifiante et voisine l’inexistence. Quand le malheur atteint les riches, c’est une autre affaire. Il s’agit là, selon l’esprit du capitalisme américain, d’une véritable injustice qu’il faut, au plus vite et à tout prix, réparer.

Katrina, par son souffle meurtrier, aura déchiré le voile qui sépare les autorités – et le monde des riches – du pays réel de la pauvreté et de ses causes. Elle aura rappelé que la solidarité est le fondement de la richesse, si on veut que celle-ci ne se bâtisse pas sur la misère des autres.

Comme nous le rappelle le Collectif pour un Québec sans pauvreté, « vivre la pauvreté c’est faire l’expérience des inégalités, de la discrimination et des préjugés ». Même si la fracture sociale est moins visible chez nous que chez nos voisins, elle existe. Elle se creuse. Des pays de l’OCDE, le Canada est, après les États-Unis, celui qui a le plus haut taux d’emplois mal rémunérés. Plus de la moitié des enfants de familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté. On pourrait allonger la liste... Céderons-nous à la logique qui place les pauvres devant le défi de s’en sortir seuls ou accepterons-nous de nous engager dans la recherche commune d’une vraie solidarité sociale où aucun pan de la société n’est laissé pour compte?

Dans le dernier numéro de Relations, Anne-Marie Aitken, rédactrice en chef, nous annonçait son départ après sept ans à la revue. Elle nous manquera. Nous garderons d’elle le souvenir d’une personne généreuse, constante dans le travail, une personne à la pensée claire, précise et soucieuse de vérité et de justice. Nul autre que Jean-Claude Ravet n’était mieux placé pour la remplacer. Entré à Relations comme secrétaire de rédaction en août 2000, il est devenu rédacteur en chef adjoint en septembre 2002. Il sera assisté de Marco Veilleux, qui devient rédacteur en chef adjoint et de notre nouvelle secrétaire de rédaction, Louise Dionne, qui nous apportera sa riche expérience de travail au sein d’organisations sociales. Ils continueront, avec la passion qui les habite, l’œuvre de la revue : se mettre au service de la construction d’un monde commun basé sur la justice.

Référence : Biron, Jean-Marc,« L’œil de l’ouragan », Relations, octobre-novembre 2006 (705), p. 3.

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10 janvier 2006