par Jean-Guy
Vaillancourt
L'auteur est professeur de sociologie à l'Université
de Montréal
Plusieurs mois se sont écoulés depuis le Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg. Après Stockholm 1972, Nairobi 1982 et Rio 1992, ce quatrième Sommet de la Terre est encore trop récent pour qu’on puisse en évaluer précisément toutes les retombées. Toutefois quelques pistes d’actions ne devraient pas rester lettre morte.
À Johannesburg, se sont tenus au moins quatre sommets simultanés qui ont réuni près du double de personnes venues à Rio. Johannesburg 2002 semble avoir plus de chance d’aboutir à des changements significatifs que n’en a eu Rio 1992, car l’accent y a été mis sur l'action. Tandis que Stockholm 1972 avait éclairci les délicats mais incontournables rapports entre le développement et l’environnement, Nairobi 1982 fut un échec lamentable à tous égards.
Pour éviter le pire à Rio, l’ONU avait mis sur pied, peu après Nairobi, la Commission mondiale sur l'environnement et le développement. Le célèbre rapport Brundtland qu’elle publia, en 1987, lança en grande pompe l’idée du " développement durable ". L’intérêt du Sommet de Rio avait surtout résidé dans la prise de conscience environnementale que sa préparation avait suscitée et dans les déclarations qui en découlent. La déception est venue davantage de l’absence d'engagements concrets et de mise en œuvre rapide des ententes conclues, notamment celles sur la biosécurité et les changements climatiques. C’est pourquoi certains ont parlé, par la suite, de " Rien plus 10 " plutôt que de " Rio plus 10 ". Après Rio, la conscience environnementale au niveau mondial s’est affadie, les problèmes ont continué de s’accentuer et les bonnes intentions n’ont pas débouché dans l’action.
À Johannesburg, on a dressé des plans, adopté des échéanciers, entre autres, l’objectif déjà énoncé dans la Déclaration du Millénaire, qui vise à réduire de moitié, d'ici 2015, le nombre d'humains vivant avec moins d’un dollar par jour et souffrant donc quotidiennement de la faim. Le Plan d'action s’engage aussi à lutter contre les mauvaises conditions de logement et le travail des enfants. C’est bien peu, mais cependant mieux que rien!
L’idée du développement durable a continué à faire du chemin dans les esprits. On commence maintenant à en tenir compte plus sérieusement dans divers secteurs d’activités et à différents niveaux, du local au global, en passant par le municipal, le régional, le national et le continental, comme le voulait l’Agenda 21 de Rio. L’insistance a été mise sur une véritable réconciliation entre le développement socio-économique, l’équité sociale et le respect de l’environnement. C'est là un important pas en avant. Une synergie s’établit donc entre l'action écologique, l’action économique et l’action sociale. Certaines des suggestions de l’Agenda 21 et du rapport Brundtland qui l’a inspiré ont finalement été mises en pratique.
Un Sommet officiel
Le Sommet officiel de l’ONU, au Sandton Convention Center, a rassemblé 21 340 participants, des représentants de 191 gouvernements, d’organisations gouvernementales, du secteur privé, d’ONG, de la société civile, du monde médiatique, académique et scientifique. Son objectif était d’examiner les reculs et les avancées du développement depuis Rio 1992, de relancer les engagements pour le développement durable.
Le premier document issu de ce Sommet, la Déclaration politique de Johannesburg sur le développement durable, évalue le cheminement réalisé depuis Rio 1992 et les défis actuels. Il insiste sur les engagements nécessaires, le besoin d’action ainsi que sur l’importance du multilatéralisme. Le Plan d'action, pour sa part, comprend onze chapitres sur les grands problèmes environnementaux à résoudre et sur les engagements des gouvernements. Ce plan dresse la liste des actions à mener dans cinq secteurs : l’éradication de la pauvreté; les changements dans les modes non soutenables de consommation et de production; la protection et la gestion des ressources naturelles à la base du développement économique et social; la mondialisation et, enfin, la santé.
Le Sommet officiel de Johannesburg, comme celui de Rio, fut à la fois un échec et un succès partiels. Les États-Unis y ont joué un rôle réactionnaire. Sur les questions de développement durable, George W. Bush ressemble davantage à Reagan qu’à son père, qui avait été élu président en attaquant la piètre performance environnementale de son adversaire démocrate. George W. Bush n’est pas venu à Johannesburg, alors que son père s’était rendu à Rio. Ce fut sans doute préférable, car il aurait été très mal accueilli. Son envoyé Colin Powell fut hué et chahuté, et pourtant, c’était le plus acceptable des membres de son cabinet! L’administration Bush représente les intérêts des puissants et des riches, des multinationales comme Esso-Exxon, qui sont responsables en bonne partie de la détérioration des conditions de vie des pauvres et des exclus des pays du Sud, et des problèmes environnementaux croissants.
Les gouvernements ont conclu une série d'engagements dans quelques domaines prioritaires avec des programmes et des partenariats concrets. Les pays présents se sont engagés à diminuer de moitié le 1,2 milliard de personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable et aux services sanitaires, et cela avant 2015. Concernant les océans, ils ont promis de restaurer les stocks de poissons en voie d’épuisement. Ils se sont aussi engagés à faire disparaître les produits chimiques nuisibles d’ici 2020. En matière de santé, ils ont promis d’accroître les ressources afin de combattre le sida, la tuberculose et la malaria, de réduire les maladies causées par la pollution de l’eau et de diminuer les taux de mortalité infantile et maternelle. Il y a eu aussi des engagements fermes et chiffrés, bien que limités, pour protéger la biodiversité, combattre la déforestation et la désertification, promouvoir l’agriculture et les pêcheries durables. Des projets spéciaux d’aide ont été lancés pour soutenir le développement durable en Afrique.
Cependant, l’énergie a été un point d’accrochage majeur. L’Union européenne, les ONG et surtout les pays insulaires souhaitaient des cibles précises et des calendriers détaillés dans le but d’accroître le pourcentage d’énergie renouvelable et de diminuer la consommation d’énergies fossiles. Les États-Unis, le Canada, l’Australie, de même que l’OPEP, étaient fortement opposés à ces contraintes. D’autres pays, comme la Chine et le Brésil, ainsi que le Groupe des 77, ont proposé des compromis complexes. L’approche volontaire et ambiguë l’a finalement emporté. Les pays se sont engagés à étendre l’accès à des services énergétiques modernes au milliard de personnes qui n'y ont pas accès, et plusieurs projets, dont une initiative de 700 millions de dollars US de la part de l’Union européenne, ont été annoncés. Un autre engagement que le Canada a refusé concerne le fameux 0,7 % du PNB consacré à l'aide au développement, même si le premier ministre Chrétien s'est ensuite engagé à doubler le montant d’aide officielle d'ici 2010.
La question des libertés fondamentales et des droits humains, des femmes en particulier, à propos des problèmes de santé et des mutilations génitales, a été débattue, et le Canada a joué un rôle avant-gardiste dans ces combats. Le texte insiste aussi sur le droit au développement et à la diversité culturelle. Par ailleurs, les pays riches ont refusé de faciliter l’accès des pays pauvres aux marchés agricoles occidentaux, ce qui veut dire en somme que l’aide octroyée est contrebalancée par des pratiques commerciales injustes.
Les changements climatiques demeurent le plus sérieux problème environnemental qui menace présentement la planète. Rares sont ceux qui nient cette menace, à part quelques gouvernements de droite, amis de certains magnats du pétrole, du charbon et de l'auto. Les États-Unis ont bloqué à Johannesburg toute référence à l'importance de ratifier Kyoto, alors que la Russie et du Canada se sont engagés à le faire, ce qui permettra son entrée en vigueur. Sans la pression internationale, Chrétien ne se serait peut-être pas engagé. Néanmoins, la partie n’est pas encore gagnée, car même si Kyoto est ratifié, il restera encore beaucoup à faire pour sa mise en œuvre. Johannesburg a quand même aidé à faire avancer le dossier des changements climatiques, ne serait-ce que par la visibilité médiatique donnée aux enjeux environnementaux.
On sait que les résultats des sommets des Nations unies constituent toujours le plus bas dénominateur commun entre les pays présents, ce qui signifie que des questions comme celles du désarmement, de la production et de la consommation soutenable et de la responsabilité des multinationales n’y sont jamais vraiment abordées avec vigueur. En somme, le Sommet officiel constitue un petit pas en avant pour la réalisation du développement durable. Comparativement à ce qui est arrivé à Rio, le Canada post-Johannesburg n'est plus considéré comme un chef de file en environnement. Dans le monde entier, les gens sont sceptiques vis-à-vis de la sincérité du Canada et de certains pays riches. Plusieurs ONG commencent à douter de l’utilité de tels sommets et à affirmer qu’ils constituent une perte de temps et d'argent. Certaines boycotteront le sommet de 2012 si les engagements de Johannesburg restent lettre morte.
Trois sommets parallèles
À Johannesburg comme à Rio, les rencontres non officielles des ONG, les sommets parallèles où les représentants de la société civile s'activent afin d’exercer des pressions ou de contester les gouvernements et certaines entreprises, furent particulièrement encourageantes.
Un premier sommet parallèle s’est tenu au Ubuntu Village, grand parc urbain de Johannesburg. Les gouvernements et des ONG y présentaient leurs réalisations au chapitre du développement durable. Un des acquis, quoique limité, de Johannesburg porte sur le nombre imposant de partenariats qui existent entre des gouvernements, des ONG, des entreprises des secteurs public et privé, des institutions d’éducation et d’autres acteurs de la société civile.
Le deuxième sommet parallèle, le Forum des Peuples, s’est tenu à NASREC, grand parc d’exposition, loin de la ville. Plus de 600 groupes, des ONG environnementales pour la plupart, présentaient de la documentation, des conférences et des débats sur leurs projets et leurs réalisations. Comme Ubuntu Village, NASREC était ouvert au public, constitué surtout de jeunes Noirs d’Afrique du Sud qui attendent beaucoup des suites de Johannesburg, mais qui risquent d’être désillusionnés.
Le troisième sommet parallèle, ou plutôt l’anti-sommet des Sans Terre et des autres groupes d’exclus opposés au Sommet officiel, s’est tenu à Newtown, quartier noir de Johannesburg. L’opposition a été réelle, mais elle s’est limitée à quelques manifestations et à quelques déclarations, encadrée qu’elle était par les forces de l’ordre. Son refus global de l'hypocrisie des ennemis des pauvres et de la Terre risque de continuer de croître si la situation ne s’améliore pas prochainement.
Vers un cinquième sommet de la Terre?
Il n’est pas acquis qu’il y aura un autre Sommet de la Terre en 2012, un " Johannesburg plus 10 " pour assurer le suivi de Johannesburg 2002, si ce dernier n’arrive pas à livrer au moins une partie substantielle de la marchandise. Le Sommet de Johannesburg aurait pu accomplir davantage et peut encore donner des résultats intéressants à condition que tous les engagements pris se réalisent. Les objectifs de l’Agenda 21 de Rio sont loin d’être atteints. Le seront-ils jamais?
Les forêts sont détruites, les océans et les rivières sont polluées, le climat se détériore, la pauvreté continue de croître. Le néolibéralisme, la surconsommation, le confort et l’indifférence font échec au développement durable. Il faut continuer le travail de recherche, de sensibilisation, d’éducation, de législation et surtout de mise en œuvre de l’Agenda 21. L’espoir, c’est que les gens conscientisés forceront les gouvernements et les entreprises à respecter leurs engagements, et même à aller au-delà de ceux-ci. La participation des citoyens et des mouvements sociaux reste essentielle pour atteindre une bonne gouvernance environnementale au XXIe siècle.
Le Sommet de la Terre de 2002 a été décevant, mais on ne peut pas dire qu’il ait été inutile. Le temps d’agir intelligemment est arrivé, pour renverser le rapport de force, à l’avantage des damnés de la Terre et de la Terre elle-même.
Référence: Vaillancourt, Jean-Guy, "Johannesburg 2002: échec ou réussite?", Relations, avril-mai 2003 (684), p. 32-34.
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20 mai 2003