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Changement de cap par
Jean-Claude Ravet |
Alors même que les gouvernements, souvent à la remorque des entreprises, montrent peu d’empressement à édicter des normes environnementales face aux problèmes écologiques, la tâche politique qui nous incombe peut paraître gigantesque. Elle n’est pas cependant au-dessus de nos capacités. Nous ne sommes pas condamnés au pire.
L’ampleur de la mobilisation populaire contre le projet du Suroît montre l’immense potentiel de combativité qui couve dans la société québécoise quant aux enjeux écologiques. Le mouvement altermondialiste est certainement un artisan incontournable de ce changement de cap nécessaire, dans la mesure où il articule les enjeux internationaux, nationaux et locaux. Mais le défi demeure de resserrer les liens entre les groupes écologistes, les organisations politiques de gauche, le mouvement populaire, syndical, altermondialiste et de les réunir en un vaste réseau de coordination de résistance, de dissidence et de revendication. Eau-secours est un exemple à petite échelle de ce genre de réseau pluraliste qui devrait s’étendre.
Ainsi comprise, l’« écocitoyenneté » se joue sur divers fronts. Cette dernière n’est pas simplement, comme le souhaiteraient les instances gouvernementales, réduite à des comportements individuels centrés sur l’économie d’énergie domestique, la récupération et le recyclage – qui ont certes leur importance. Elle consiste à investir les institutions politiques pour arracher l’État à l’emprise de la dérégulation néolibérale, afin qu’il applique son pouvoir de réglementation, de limitation et de contrôle du champ économique tout en soutenant des voies alternatives – énergie renouvelable, transport en commun, urbanisme écologique, etc. Car, sans cette politisation de l’État, l’économicisme ambiant ne pourra que pénétrer toujours plus avant dans la société, entraînant à sa suite la privatisation des services et des biens publics et l’assujettissement des normes environnementales à la loi du profit et de la croissance illimitée.
Tout porte à croire en effet que les principaux pays pollueurs, signataires du Protocole de Kyoto en vigueur depuis le 16 février dernier, réévalueront malheureusement à la baisse la réduction de leurs émissions de CO 2 – outre évidemment les États-Unis, de loin le pays plus pollueur, qui d’emblée n’a pas voulu le ratifier. Rappelons que l’objectif des accords est de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 5,2 % d’ici 2012, et ce, par rapport au niveau de 1990. Or – croissance oblige! –, selon une étude de l’Agence internationale de l’énergie (AIE, 2000), ces émissions connaîtront plutôt une hausse de 60 % par rapport à leur niveau de 1997. Tout au mieux, les principaux pays pollueurs se rabattront sur le mécanisme néolibéral aussi absurde qu’hypocrite qu’est le marché de l’achat et de la vente des droits à polluer, et en achèteront à des pays plus « propres » – ceux du Sud, évidemment, qui ont par ailleurs le plus besoin de se développer. À moins qu’ils déménagent une partie de leurs industries les plus polluantes au Sud, comme l’encourageait un ex-économiste en chef de la Banque mondiale, Lawrence Summers, pour la simple raison que « les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé… »! Aussi longtemps que les exigences écologiques seront subordonnées au principe sacro-saint de la croissance et du profit, elles ne pourront se concrétiser qu’en demi-mesures sans lendemain.
Dans une société où le politique se dissout dans le marché et son illusoire logique autorégulatrice, où les transnationales dictent quasiment les normes et menacent de procès les États qui oseraient restreindre leur droit au nom du bien commun, le renforcement de l’État passe nécessairement par la mobilisation démocratique des citoyens qui veillent à ce que les intérêts privés soient subordonnés au bien public, dans l’ordre des affaires humaines. En ce sens, il n’y a pas d’institutions politiques dignes de ce nom sans démocratie participative. Celle-ci est d’autant plus nécessaire que la citoyenneté tend à se rabattre sur des clients et des consommateurs avertis, isolés les uns des autres et reliés virtuellement entre eux par un vaste réseau médiatique de sondage et de publicité qui s’est substitué à l’espace public de discussion, ratatinant ainsi les opinions à de simples slogans et clichés qu’on se charge d’ailleurs, à grands renforts de moyens, de fabriquer. L’espace public, en effet, a peu à voir avec ces concertations d’acteurs de la société civile, porteurs de leurs propres intérêts, à la mode néolibérale, où, la plupart du temps, les géants d’entreprises se gaussent de leurs vis-à-vis. Les débats n’aboutissant, au mieux, qu’à un marchandage ou encore au plus petit dénominateur commun sans portée significative.
Faire face à l’urgence écologique, c’est bien entendu se tourner vers les pays en développement. C’est là que les effets du réchauffement climatique se font le plus sentir. C’est de là aussi que se dévoile l’absurdité de l’américanisation du monde, de la manière de vivre, de produire et de consommer à outrance. La mondialisation capitaliste n’est pas là pour jeter un pont entre les pauvres et les riches, elle creuse plutôt l’écart en « organisant la pénurie » (Vandana Shiva) et en hypothéquant la capacité des pays du Sud à satisfaire leurs besoins essentiels. Les institutions financières internationales, comme le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, au service de la financiarisation du capital, orchestrent l’assujettissement des pays en développement à la dérégulation politique qui favorise les transnationales au détriment des populations locales qui se voient privées des services publics et de leurs stratégies de développement.
La remise en cause de la logique de croissance appelle l’instauration de mesures politiques et économiques qui favorisent la mise en œuvre de stratégies de développement qui se concentrent sur le marché intérieur et répondent aux besoins fondamentaux criants. Encore faudrait-il que les pays riches acceptent de se faire rattraper, de sortir de l’impérialisme, fût-il à visage humain. Nous comprenons que de telles remises en cause sont tributaires d’une volonté politique qui ne peut émaner que d’actions politiques citoyennes d’envergure. Par exemple : refonte démocratique des instances internationales de régulation, taxation des échanges financiers qui pourrait servir au développement humain, ou encore, annulation de la dette. Cette dernière mesure est certainement prioritaire, quand on pense que, par le biais de la dette, les pays du Sud transfèrent vers le Nord plus que ce qu’ils reçoivent en aide : 45 milliards de dollars en 1998, 114 milliards en 1999 (ATTAC, Le développement a-t-il un avenir?, p. 148).
Le renoncement au productivisme implique une révolution sociale, politique, économique et culturelle, tant il bouleverse de fond en comble notre manière de vivre et de penser. Une longue marche vers la décolonisation de la pensée et des besoins a déjà commencé. Elle doit faire place à une autre conception de la richesse qui ne soit plus centrée sur la capacité de dépenser, d’acquérir, de posséder, mais davantage sur la capacité de se passer de choses au profit de la qualité des relations humaines, de la solidarité et du partage, du plaisir de vivre simplement, de la joie de sentir la beauté des choses et d’habiter humainement notre environnement dans le respect des limites du monde fini qu’est le nôtre. Cet art de vivre – si loin de cette course vers nulle part, de cette production déchaînée de marchandises, aussi absurde que délirante, qui culmine avec l’éloge de la laideur, de l’arrogance, du mépris et de la bêtise – a quelque chose à voir avec « le principe responsabilité » tel qu’énoncé par le philosophe allemand Hans Jonas : « Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur la Terre. » Il offre une assise éthique à une nouvelle manière d’habiter le monde, à l’extrême opposé de la mondialisation actuelle qui impulse au pillage et carbure à la prédation sans état d’âme parce qu’elle s’impose comme destin.
En ce sens, ce que Osvaldo Pieroni a appelé le programme en six « R » peut très bien servir de principes d’action : réévaluer les valeurs sur lesquelles nous fondons notre vie, restructurer l’appareil de production en fonction des valeurs que nous privilégions, redistribuer les richesses, réduire l’impact sur la biosphère de nos modes de production et de consommation, réutiliser les biens d’usage au lieu de les jeter et recycler les déchets, comme le souligne Serge Latouche (Survivre au développement, p. 99).
Cette valorisation des comportements non marchands dans la société et d’un rapport au monde tissé de responsabilité, de solidarité et de respect est de ce fait même indissociable d’un engagement politique au moyen duquel les êtres humains signent, par leur parole et leurs actions, leur appartenance plurielle à un même monde. Dans les lieux qui leur sont donnés en partage, ils instituent la liberté, ce gage de leur sollicitude à l’égard de ce monde. Non ce laissez-faire si compatible avec l’exploitation, mais cela même qui fait d’eux des êtres-auprès-des-autres sur cette petite Terre où se joue l’avenir incertain de notre fragile humanité.
Référence : Ravet, Jean-Claude,«Changement de cap », Relations, mars 2005 (699), p. 19-21.
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20 février 2006