ERREUR BORÉALE, PRISE 2

par Bernard Hudon
L'auteur, jésuite, est collaborateur au Comité environnement de la CRC-Q


En mai dernier, j'ai participé à une rencontre organisée par le ministère des Ressources naturelles du Québec portant sur la délimitation nordique des exploitations forestières. Une telle limite, fixée au 1er septembre 2002, est nécessaire, mais doit-elle être aussi nordique? Le tracé proposé par le MRN passe grosso modo à la hauteur du réservoir Manicouagan, soit en pleines pessières à mousse, type forestier formé d'épinettes noires plus ou moins éparses poussant sur un couvert de mousse caractéristique.


Le tracé proposé a été établi selon divers critères. Il s'agit, en gros, d'un couvert forestier mature sur au moins 20 % du territoire, surtout dans des fonds de vallées. Le MRN estime que le rendement forestier durable de ces régions sera du tiers de celui de la moyenne provinciale. Notons aussi que ces territoires sont actuellement quasiment inaccessibles par voie terrestre…

Même s'il est vrai que l'encadrement des exploitations forestières s'est amélioré, tout en souffrant encore de lacunes importantes, peut-on vraiment envisager une gestion durable de ces forêts boréales dont le cycle de vie approche des 120 ans, alors que nous assistons à l'échec de la gestion de nos forêts plus accessibles dont le cycle de vie est de 70 ans? Car comment expliquer autrement cette montée toujours plus au nord des exploitations forestières? Tous s'entendent pour affirmer que les forêts boréales sont plus fragiles et que leur écologie est moins connue. Les techniques sylvicoles projetées et présumées adaptées s'avéreront-elles adéquates? Gardera-t-on une marge de manœuvre ou devrons-nous, au contraire, n'étudier les éventuels problèmes de régénération qu'après des coupes massives? Où irons-nous lorsque les forêts boréales auront été coupées? Les forêts plus au sud auront-elles eu le temps de se renouveler suffisamment?

Déjà, depuis l'automne 2000, les régions de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent doivent vivre avec une réduction du potentiel forestier. Dans la nouvelle Loi sur les forêts, on insiste, avec raison, sur le concept de rendement accru : la forêt du sud du Québec doit produire davantage. En intensifiant la coupe des forêts boréales, risque-t-on de retarder le grand effort de sylviculture nécessaire dans le sud de la province?

Il y a plus. Vu de l'extérieur, le processus semble se dérouler à l'envers. En effet, on a déjà concédé des Contrats d'aménagement et d'approvisionnement forestier (CAAF) sur tous ces territoires nordiques. Le tracé proposé prévoit même une légère perte de territoire déjà accordé aux industriels. Des groupes écologiques auraient souhaité que ce travail de détermination d'une limite nordique se fasse conjointement avec celui de la mise en place d'une stratégie d'aires protégées. Tous les écologistes affirment qu'une saine gestion forestière nécessite la conservation d'échantillons d'écosystèmes forestiers. Les techniques forestières sont censées imiter la nature (feux de forêt, épidémies d'insectes). Comment comparer si nous n'avons plus de territoires témoins?

De plus, certaines espèces animales ne vivent que dans les forêts matures ou surannées. La façon actuelle de gérer ces dossiers nous permet de constater que pour le MRN, le développement durable est subordonné à la maximisation à outrance du rendement forestier. Même si l'accès à ces territoires est présentement très limité, leur " concession " a déjà une influence, car ils sont pris en considération dans le calcul du potentiel forestier. À preuve, certains groupes d'industriels revendiquent une compensation financière pour la " perte " de bois que subissent des détenteurs de CAAF qui voient leur territoire quelque peu amoindri par le tracé. Heureusement, le sous-ministre délégué aux Forêts, M. Marc Ledoux, a clairement indiqué qu'il n'y aurait pas de telles compensations. En sera-t-il de même lorsqu'il sera question de retrancher du territoire sous CAAF pour créer des parcs de conservation?

Pourtant, la forêt est bien plus que du bois sur pied. Les concepts de développement durable et de maintien de la biodiversité, concepts absorbés dans la rhétorique gouvernementale, doivent engendrer une vision holiste qui nécessite des débats larges et ouverts entre un maximum de personnes intéressées par la forêt. Cela représente tout un défi à notre gestion forestière gouvernementale. C'est encore plus vrai dans le contexte québécois, où la forêt est publique à 90 %. Comme les connaissances de tout écosystème sont parcellaires et évolutives, il est nécessaire d'établir un processus permanent et large de révision des pratiques. En maximisant à outrance le modèle industriel, on sape les débats.

Mais tout porte à croire que nous devrons assister à des exploitations forestières sous des latitudes nordiques, à moins que les investissements routiers soient trop importants. La nouvelle Loi sur les forêts a amené de timides améliorations aux processus de consultation. Il faudra s'en servir, surtout en région, afin de faire entendre des préoccupations légitimes autres que celles des grands industriels. À défaut d'une enquête publique sur la gestion forestière...

Référence : Hudon, Bernard, "Erreur boréale, prise 2", Relations, juillet-août 2002 (678), p. 11.

Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations


www.revuerelations.qc.ca
5 février 2003