par Benoît Gauthier
Pour rattraper un dossier où nous sommes en retard de 50 ans sur l'Ontario, de 32 ans sur la France et de 23 ans sur l'Angleterre, le Québec se doit de définir une politique de gestion de l'eau qui pense en terme de "bassin versant". Quelques pas viennent d'être faits en ce sens...
De toutes les planètes connues, la Terre est la seule qui soit habitable et habitée par des organismes vivants, dont les êtres humains. Une des principales raisons tient sans doute à la présence de l'eau, qui s'y trouve à l'état gazeux, liquide et même solide. Un voyageur de l'espace extra-terrestre pourra admirer la couleur bleutée de son atmosphère et réaliser que près des trois quarts de la surface de la Terre est recouverte d'eau océanique; toutefois, l'espèce humaine à laquelle il appartient a davantage besoin d'eau douce que salée pour vivre. Après un certain temps passé dans l'espace, notre astronaute devra donc se ressourcer.
Faisons-le atterrir au Québec. À mesure qu'il perd de l'altitude, il descend à travers des couches nuageuses, constituées d'abord de gouttelettes ultra-fines, puis plus grossières, entre dans une tempête de neige et, ô surprise, atterrit sur un sol recouvert de plus d'un mètre de neige!
De l'eau, il y en a potentiellement partout à la grandeur du Québec. Toutefois, l'eau disponible, celle que l'on comptabilise en été comme étant des lacs, ruisseaux, rivières, couvre 10% de la superficie du Québec. Mais quelle que soit la saison, notre voyageur se trouve au paradis de l'eau douce, puisque nous disposons de 16% de l'eau douce de toute la planète.
Notre voyageur a besoin d'une eau de grande qualité, qu'il devra choisir avec précaution et ménager; sa vie en dépend. Mais il notera une attitude très différente chez de nombreux citadins, concernant l'eau qui arrive à leur logis. Pour s'abreuver, ceux-ci boivent du lait, divers jus, des boissons alcoolisées et, souvent, de l'eau embouteillée, car ils se méfient de l'eau du robinet, à cause de son goût et pour des questions de santé. Cela ne les empêche pas de laisser couler l'eau douce pour de nombreux usages et même sans raison; en moyenne, les services municipaux d'aqueduc fournissent à chaque citadin plus de 300 litres par jour!
Progressivement, le citoyen des villes du Québec en est arrivé à se déconnecter mentalement de la provenance de l'eau, du traitement qui en est fait pour la rendre potable et des mesures prises pour la préserver. Il ira se baigner ou canoter à plusieurs dizaines de kilomètres de chez lui, mais l'eau naturelle dans la ville, connaît pas! Quant à l'eau potable, il soupçonne à peine le gaspillage auquel il participe à tous les jours.
Nous apprenons dans notre histoire collective que l'eau douce a toujours été puisée sans compter. Les autochtones s'installèrent près des meilleurs plans d'eau pour s'alimenter et pour se déplacer. Les premiers Européens en Nouvelle-France ont aussi recherché l'eau pour s'y installer; subséquemment, le cultivateur et le commerçant n'ont jamais manqué d'eau pour leurs activités économiques. Au fil des dernières décennies, on est même parvenu à faire de l'hydroélectricité un de nos fleurons économiques. En 1997, nous sommes plus de sept millions de Québécois et Québécoises à prélever ou à utiliser de l'eau douce pour une multitude de besoins.
Mais, même en surabondance, force nous est de constater que l'eau douce est très facile à contaminer. En de nombreux endroits, l'eau est ainsi souillée et même polluée par des rejets bactériologiques et des produits toxiques les plus variés. Les plantes et les animaux (tableau 1) sont de plus en plus vulnérables à cette pression environnementale et nous font réaliser que le type de développement préconisé, depuis plus d'un siècle, ne peut être durable. Or, la population du Québec devrait s'accroître de 1 360 000 individus d'ici l'an 2021, pour ensuite se stabiliser ou éventuellement décroître. Certes, de nombreuses mesures législatives, financières et même curatives ont été prises au Québec pour protéger et assainir l'eau; il faut néanmoins se demander ce qu'il risque d'arriver, en l'an 2000, à notre patrimoine aquatique.
Un sujet d'actualité
Plusieurs débats ont cours, à l'échelle internationale, concernant l'équilibre planétaire, dont la protection et la gestion de l'eau douce. En effet, au Sommet de la Terre, tenu en juin 1992, à Rio de Janeiro, les représentants de plus de 150 pays se sont entendus pour signer la Convention sur les changements climatiques, la Convention sur la diversité biologique et adopter le programme Action 21.
C'est surtout dans ce dernier document qu'il est fait expressément mention de l'eau douce. On y relève que les nombreux problèmes associés à l'eau résultent en bonne part d'un modèle de développement nuisible pour l'environnement et d'un manque d'information et de sensibilisation du public vis-à-vis de la nécessité et des moyens de protéger l'eau (Keating, 1993). Et d'ajouter que le réchauffement global de la température, combiné à une réduction de précipitations dans certaines régions du globe, risque d'entraîner une crise de grande ampleur et de rendre plus difficile la survie de plusieurs collectivités humaines.
Dix-sept objectifs furent alors énumérés en vue d'y remédier, dont le suivant:
Au Québec, les thèmes entourant l'eau font régulièrement les manchettes des médias. Il est question notamment de la défaillance des barrages au Saguenay-Lac Saint-Jean, de l'excédent du lisier de porcs dans les superficies agricoles, de la privatisation de l'eau potable et même des systèmes d'égouts, de la qualité des eaux de baignade, de la protection du littoral et des rives, de l'amélioration des eaux du Saint-Laurent et d'un sujet encore plus global ou fondamental, croyons-nous, soit la gestion de l'eau par bassin versant (voir notre encadré). Nous nous attarderons davantage sur ce dernier aspect.
Une politique à définir
En octobre 1993, le Conseil de la conservation et de l'environnement remettait au ministre de l'Environnement du Québec un avis intitulé : "Pour une gestion durable du patrimoine hydrique du Québec". Le conseil recommandait de définir une politique de gestion qui mettrait l'accent sur les aspects suivants:
Lorsque l'on assiste à des colloques sur l'environnement et sur l'aménagement du territoire, on se rend compte que l'idée du "bassin versant" a fait son chemin au Québec et qu'elle suscite de l'intérêt chez la majorité des participants. Ainsi, après avoir quasi complété le programme d'assainissement (soit plus de 80%) des eaux usées municipales, exercé un meilleur contrôle des pollutions industrielles et commencé les interventions afin de diminuer les pollutions diffuses agricoles, les environnementalistes de tous les horizons réalisent que les prochains gains vont devoir passer par une gestion dynamique intégrant les aspects socioéconomiques et écologiques du bassin versant.
Déjà, la Stratégie québécoise sur la diversité biologique (Québec, 1996a) tient compte de cette dimension. En effet, aux préoccupations actuelles de gestion des ressources sur un territoire public ou privé, un thème a été ajouté (le neuvième) ayant trait spécifiquement au bassin hydrographique. En mai 1996, le gouvernement du Québec a ainsi convenu que, pour l'atteinte d'un développement plus durable, l'eau devrait être prise en compte et qu'il fallait s'assurer, au niveau du bassin, que l'on mesure bien l'ensemble des gestes posés sur les versants concernés.
Parmi les 430 actions dûment inscrites dans le Plan d'action québécois (Québec, 1996b) sur la diversité biologique, on note la mesure suivante: "Valoriser le bassin comme unité environnementale d'évaluation globale interreliée aux écosystèmes terrestres", à laquelle est associée une action majeure: "Finaliser un projet de recherche mettant en évidence le bassin versant comme unité de gestion de la ressource eau sur la rivière Chaudière et des écosystèmes associés" (action 54).
Amorcé en 1994 sous l'égide du Comité de bassin de la rivière Chaudière (COBARIC), le projet de recherche ci-haut mentionné a été transmis au ministre de l'Environnement et de la Faune, au printemps 1996. On y fait le constat d'une fragmentation de la législation, d'un manque de concertation et de coordination ne permettant pas d'atteindre les objectifs visés de gestion de l'eau.
S'appuyant sur huit principes directeurs (tableau 2), le COBARIC recommande que le Québec adopte une véritable politique de gestion des eaux. À court terme, il propose de créer une structure autonome de gestion ─ une agence de l'eau ─ sur un premier bassin versant, celui de la rivière Chaudière. La structure de l'agence comprendrait un comité de bassin, qui détiendrait les principaux pouvoirs. Ce comité serait composé principalement de représentants élus de chaque MRC touchée par le bassin versant, ainsi que de représentants élus ou choisis parmi chaque type d'usagers. Le comité serait aidé par le personnel de l'agence, qui serait composé de spécialistes dans les domaines de la gestion de l'eau.
Selon COBARIC, le mandat principal de l'agence serait la confection et la mise en oeuvre d'un schéma directeur de l'eau. Ce schéma directeur contiendrait principalement un diagnostic précis de l'état de la ressource eau, dégagerait les enjeux majeurs et proposerait des actions précises et ciblées qu'auraient à réaliser l'ensemble des intervenants et partenaires. Ce schéma devra être réalisé en concertation avec tous les gestionnaires et usagers d'un bassin versant. De plus, il devrait faire l'objet d'une consultation publique formelle. Une fois adopté, il aurait une valeur légale et servirait de référence pour évaluer tous les projets à venir. Pour réaliser ce mandat, on prévoit un financement d'environ un million de dollars pour les trois prochaines années, auquel participeraient le ministère de l'Environnement et de la Faune, de même que les organismes du milieu régional.
Au moment d'écrire ces lignes (décembre 1996), le ministère de l'Environnement et de la Faune est favorable au rapport soumis par le COBARIC. Toutefois, deux ministères ont manifesté leurs réticences; le ministère du Développement des régions y voit un processus de décentralisation de l'eau trop accentuée et le ministère des Affaires municipales estime que seuls les maires devraient être partie prenante à un organisme d'aménagement du territoire. Par ailleurs, en novembre 1996, la Société québécoise d'assainissement des eaux (SQAE) prônait l'établissement d'une politique de l'eau et d'une agence nationale de l'eau, dont le mandat serait "d'assurer la pérennité, la protection et la mise en valeur de la ressource eau", qu'elle soit potable ou usée. Celle-ci se financerait à même une redevance sur les ventes de l'eau embouteillée.
Comme on peut le constater, le gouvernement a en mains plusieurs propositions allant des millions au milliard de dollars. Il devra décider rapidement, dans un dossier où nous sommes en retard de 50 ans sur l'Ontario, de 32 ans sur la France et de 23 ans sur l'Angleterre.
Une expérience à poursuivre
À court terme, les intentions du ministère de l'Environnement et de la Faune sont d'élargir l'expérience du bassin de la Chaudière, une sorte de COBARIC-2, afin que celui-ci élabore un schéma directeur de l'eau; parallèlement, le ministère entend travailler en concertation avec les autres ministères à l'élaboration d'un projet de politique globale de l'eau. Afin de bien marquer ses intentions, le ministère de l'Environnement et de la Faune a adhéré au Réseau international des organismes de bassin.
Pour leur part, les organismes québécois de rivières se disent prêts, dans le cadre d'une Déclaration commune, à aller de l'avant avec une structure de concertation encore plus souple, peu onéreuse et très décentralisée. Au Québec, plus d'une trentaine d'organismes travaillent déjà sur des projets qui considèrent le bassin versant dans son ensemble. Mentionnons notamment le groupe Stratégies Saint-Laurent, qui s'appuie sur dix comités ZIP, le Comité d'assainissement du bassin de la Saint-François, la Corporation de restauration de la rivière Jacques-Cartier, la Corporation de gestion du développement de la rivière Saint-Maurice, etc.
Depuis 1980, près de dix milliards de dollars ont été investis par le Québec pour le traitement des eaux usées et la dépollution industrielle. Il en résulte des signes évidents d'amélioration de nos cours d'eau. Pour que le succès soit complet, il importe maintenant de nous préoccuper des sources diffuses de contamination et de pollution. Cette opération doit nécessairement passer par une gestion du bassin versant. Cette façon de faire va permettre de comptabiliser tous les usages, de constater à quel point l'eau a un prix, de découvrir que tous les gestes humains de développement sont interreliés et que tous les organismes vivants dépendent les uns des autres pour leur qualité de vie.
En définitive, l'eau tombe sur un petit lac, coule dans un ruisseau, franchit des rapides pour atteindre une rivière et, de sa chute, atteint le fleuve et l'océan, pour remonter dans l'espace et retomber à nouveau. À travers ce cycle, l'eau aura traversé des usages différents du territoire, se sera écoulée dans des paysages multiples, aux réalités écologiques diverses; c'est de tout cela qu'une gestion par bassin versant doit tenir compte. Ce cycle hydrologique est complexe, mais combien indispensable à la planète Terre, notre seul véritable vaisseau dans l'espace sidéral depuis des milliards d'années.
Références:
Référence : Gauthier, Benoît, "Pour une politique d'ensemble de l'eau", Relations, mars 1997 (628), p. 41-44.
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5 février 2003