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Quand l’atrocité prend visagepar Jean-Claude Ravet |
La torture est un déni de la dignité humaine et de l’humanité même des victimes. Elle détruit celui qui la subit comme celui qui la pratique. Ellesouille la société qui l’encourage ou la tolère. La dictature chilienne en témoigne.
Il y a 35 ans, un coup d’État préparé en sous-main par la CIA et le gouvernement américain renversait le gouvernement socialiste démocratiquement élu de Salvador Allende, le 11 septembre 1973. La répression militaire s’abattit sur le Chili : arrestations, enlèvements, torture, exécutions sommaires, charniers. La violence avec laquelle elle s’exerça a marqué les imaginations d’une encre indélébile. De l’exil, des milliers d’opposants politiques, portant avec eux le souvenir et les traces de l’horreur, armèrent la résistance. Les témoignages sur la cruauté des forces de l’ordre, de l’armée et des services de renseignements chiliens firent le tour de la planète. Sous le couvert de la défense de la civilisation chrétienne contre la menace communiste, Pinochet, le chef de la junte militaire, allait instaurer un terrorisme d’État. Il permettait ainsi de transformer sans obstacle le pays en un vaste laboratoire de politique économique néolibérale où les disciples de Milton Friedman, de l’École de Chicago, ont pu appliquer librement leur théorie.
La torture a été une pratique systématique sous la dictature. Mutilations, viols, chocs électriques visaient à humilier les victimes autant sinon plus qu’à leur soutirer de l’information. Il s’agissait de marquer dans la chair de l’opposant l’article 1 de la loi martiale : tu apprendras qui commande et tu te soumettras à tes maîtres. Une fois le torturé brisé, il pouvait être exécuté ou libéré, indifféremment. La torture ne s’adressait pas qu’aux opposants politiques, mais aussi à toute la population. Il fallait la dresser par la terreur. Celle-ci est une injonction efficace à la dépolitisation, au confinement à la vie privée, laissant l’espace politique aux militaires et à leurs représentants. « Ne vous mêlez pas d’affaires qui ne vous regardent pas, et vous serez laissés tranquilles. » Cette vision des choses faisait partie de la Doctrine de la sécurité nationale, enseignée à l’École des Amériques aux États-Unis et appliquée avec soin par les régimes militaires d’Amérique du Sud. Cette doctrine visait à cibler et à éliminer l’ennemi intérieur, ou à le neutraliser par la torture, avant qu’il ne gangrène le corps social.
Les détenues politiques ont doublement souffert dans leur chair. Elles furent châtiées comme opposantes, s’insurgeant contre l’ordre public, et humiliées comme femmes pour avoir violé l’espace politique réservé aux hommes.
Luz de las Nieves Ayress Moreno a aujourd’hui 60 ans. Elle en avait 23 quand les services de renseignements chiliens (DINA) sont venus la chercher, avec son frère et son père, pour la jeter dans leurs geôles secrètes. De 1974 à 1976, elle passe de maison de torture en maison de torture. D’abord, le 38, rue de Londres (au centre-ville de Santiago). Durant deux semaines, des tortionnaires chiliens, aidés d’experts venus du Brésil, d’Argentine, du Paraguay (dictatures depuis quelques années déjà) et entraînés par les militaires américains et français, lui font subir les pires violences. Déshabillée, encagoulée, frappée. Chocs électriques sur les parties sensibles du corps, « le téléphone » (coups simultanés sur les deux oreilles), « lapau de arara » (pendaison par les pieds et choc électrique sur l’anus), simulacres d’exécution et viols à répétition, une fois en présence de son frère et de son père. Elle-même est forcée d’assister à leur séance de torture.
Elle est ensuite transférée à Tejas Verdes (à une centaine de kilomètres de Santiago), une autre école de tortionnaires de la DINA. Elle est contrainte à des relations sexuelles avec des chiens spécialement dressés pour cela. On lui introduit des rats dans le vagin, en même temps qu’on l’électrocute. Terrorisés, les rats griffent, urinent et défèquent en elle. Elle est violée et mutilée.
Un mois plus tard, elle est conduite à la prison des femmes, tenue par des religieuses, à Santiago. Elle est enceinte. Cela s’ébruite. Des ONG s’intéressent à elle. Elle sort de l’ombre. Elle fera plus tard une fausse couche.
En mars 1975, elle passe à Tres Álamos, un camp de concentration de Santiago. Recommencent les tortures, les viols. Dans un état de faiblesse extrême, elle est promenée comme un trophée par le chef du camp. En décembre 1976, elle est expulsée du Chili avec d’autres prisonniers politiques vers l’Europe. Malgré les séquelles psychologiques (cauchemar, réminiscence, paranoïa, anxiété) et physiques permanentes, elle réapprend à vivre. Elle devient travailleuse communautaire à New York. Elle se marie avec un prisonnier politique chilien, torturé lui aussi. Ensemble, ils ont un enfant. Après la dictature, elle est revenue au Chili avec sa fille. « De toutes mes forces, j’ai crié à tous mes tortionnaires : vous m’avez torturée, mais vous ne m’avez pas détruite. Vous n’y êtes pas parvenus : voici ma fille! »
Le témoignage de Luz est un condensé de l’horreur. Beaucoup sont restés prisonniers d’un silence atroce, incapables de symboliser l’innommable, l’incommunicable. D’autres, après avoir livré un des leurs sous la torture, survivent dans la déchéance et la honte.
Des dizaines de milliers de Chiliens et de Chiliennes ont été torturés durant la dictature. Pourtant, dans la société chilienne, un silence de plomb régnait sur cette réalité. En parler était déjà un acte politique; mieux valait faire l’ignorant, pour ne pas risquer le pire. C’est tout à l’honneur du Movimiento Sebastián Acevedo contra la tortura, de la Comisión chilena de los derechos humanos, de CODEPU (Comisión de derechos del pueblo), de la Agrupación de los familiares de detenidos desaparecidos, pour ne nommer que ceux-là, d’avoir courageusement entrepris de briser le mur du silence, tant durant la dictature qu’après. Ils accompagnent les victimes, portent leurs témoignages sur la place publique, documentent les cas, réclament justice et réparation, dénoncent l’impunité qui protège les tortionnaires. Ce n’est que tout récemment que le gouvernement a reconnu que le recours à la torture avait été systématique sous la dictature – et non des cas isolés – avec la publication du rapport de la Commission nationale sur l’emprisonnement politique et la torture, répertoriant 35 000 cas et identifiant 28 000 torturés, 3600 tortionnaires et 800 centres de torture. C’était là une étape essentielle dans la réhabilitation des victimes : la reconnaissance d’un mal dont elles garderont toujours les traces et la mémoire, commis dans l’anonymat et l’obscurité des geôles.
Les administrateurs de la terreur n’étaient pas tous des sadiques, mais tous étaient soumis à l’autorité. L’entraînement à la torture comporte des aspects essentiels : l’obéissance aveugle, la déshumanisation de l’ennemi, l’accoutumance à la cruauté, l’assurance de l’impunité. Cela leur permet de commettre des atrocités sans remords. Ils accomplissent simplement leur devoir. Ils se convainquent que l’essentiel est la défense de la cause, de l’intérêt supérieur, par-dessus toute autre considération. La défense de la patrie, de la foi, de la civilisation chrétienne, menacées par un ennemi diabolisé, personnification du mal. Ceux qu’ils détruisent, humilient, n’appartiennent plus, ou si peu, à l’espèce humaine. Cette autojustification doit être continuellement renforcée en intensifiant la menace et la diabolisation de l’ennemi. En redoublant les ordres.
Or, le concept de banalité du mal que Hannah Arendt introduisit dans la philosophie politique en 1961, avec Eichmann à Jérusalem, autorise à jeter un regard inquiet sur l’avenir de la torture, si nous n’y opposons pas une farouche résistance. Présente au procès d’Adolf Eichmann, Arendt est surprise de constater que celui qui est accusé d’être un des maîtres d’œuvre nazis de l’extermination des juifs n’est pas un monstre sanguinaire, mais a tout des traits d’un bureaucrate besogneux, soucieux d’accomplir minutieusement sa tâche. Il tire sa fierté du fait que personne n’ait jamais pu lui reprocher d’avoir manqué à son devoir. Un homme dépourvu de jugement, constate-t-elle, qui ne savait pas penser et s’exprimait par clichés. Le mal radical avait été rendu possible grâce au concours d’une multitude de gens « ordinaires » aptes à obéir aux ordres, sans sourciller. Nous savons, par ailleurs, depuis les fameuses expériences du psychosociologue Stanley Milgram, que cette propension à se soumettre à l’autorité est loin d’être le lot d’une minorité, et qu’elle peut pousser des gens ordinaires à devenir tortionnaires (La soumission à l’autorité, Calmann-Lévy, 1974).
Or, la société actuelle valorise cette manière d’être. La logique financière qui préside aux destinées de la société n’implique ni de penser ni de juger, mais d’être efficace et de faire du rendement l’unique critère. Obéir aux lois du marché, se soumettre à l’autorité des experts, tels sont les mots d’ordre. La fin justifie les moyens. Il n’est pas étonnant que la torture revienne hanter les discours officiels comme un moindre mal : son « efficacité » l’absoudrait!
Un monde où la torture serait ainsi admise et commise parce qu’elle serait « efficace » témoignerait d’une terrible déchéance. Car la torture, quel que soit son degré de violence, porte en elle une vérité inhumaine : l’être humain peut être détruit, humilié, au nom d’une fin qui lui serait supérieure (l’Histoire, la Nation, Dieu, le Marché). Un unique principe la fonde : aucune valeur ne tient devant la vérité absolue. Pas même la dignité humaine. Les nazis et le régime stalinien agirent de la sorte. L’Église aussi du temps de l’Inquisition qui torturait les hérétiques au nom d’une même vérité implacable. C’est ainsi que se comportent les gouvernements dits démocratiques qui pratiquent la torture sans que leurs citoyens le sachent ou tentent d’en justifier une version soi-disant soft. Là où règne cette vérité inhumaine, règne la désolation.Référence : Ravet, Jean-Claude,« Quand l’atrocité prend visage », Relations, décembre 2008 (729), p. 3.
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avril 2009