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L’esclavage aujourd’huipar Jean-Claude Ravet |
Le combat des abolitionnistes n’est donc pas terminé. Il nous faut comme en leurs temps rendre témoignage des traitements abjects, jeter aux yeux de tous l’insoutenable condition inhumaine dont les esclaves de notre temps font les frais. C’est là un moyen efficace d’éradiquer cette pratique barbare. Car l’esclavage prolifère dans l’ombre, à l’air libre.
Nous ne pouvons sans aide mesurer le vide qui pèse jusqu’à la déchéance chez les personnes réduites en esclavage. Seul pourrait le faire le contact avec ces êtres abîmés, suintant de tous leurs pores l’humiliation, dépossédés du regard vivifiant d’autrui; ou encore l’écoute attentive de leur souffrance et du cri ravalé par la peur. Mais comment cela pourrait-il se faire sans les voir ni les reconnaître? Ici, les esclaves ne sont plus débarqués par milliers dans les ports au su et à la vue de tous, ni vendus au poids sur la place publique. Ils gisent dans les propriétés sordides du crime organisé, dans des caves aménagées en ateliers textiles, dans des maisons chics de familles irréprochables, dans des camps de travail protégés des regards indiscrets. Ou alors ils sont loin, l’ignorance voilant notre regard, quand ce n’est pas l’indifférence. Sans nom, sans visage. Les seuls regards qui les croisent, avides, ne leur reflètent que leur non-existence. C’est là leur triple chaîne : clos par leur maître, surveillés, menacés, violentés, écrasés jusqu’à n’être personne; clos en eux-mêmes par la peur, humiliés; clos, enfin, entre les murs du silence, effacés, biffés de l’existence publique.
Il y a, cependant, un moyen de s’approcher d’eux, d’apprendre à les nommer, de se faire compagne et compagnon de leur détresse. Et de s’engager à briser leurs chaînes. Ce sont les mots. Ils ont le pouvoir insigne de faire éprouver l’expérience d’autrui, la plus singulière, la plus étrangère à soi.
Le dossier L’esclavage aujourd’hui est de cet ordre. Il aura pour certains l’effet du coup de poing, comme peuvent le faire les mots qui tracent, dessinent des histoires atroces de vie. L’article de Gaëlle Breton-Le Goff nous aide à nommer les diverses facettes de l’esclavage moderne en même temps qu’il révèle l’arsenal juridique impressionnant qui le confine dans l’illégalité. Mais des réseaux souterrains de trafiquants, recruteurs, convoyeurs, geôliers, acheteurs ont su s’accommoder de l’illégalité du marché d’esclaves très lucratif. À cet égard, nous lirons avec effroi l’article de Richard Poulin, qui démonte la mécanique complexe d’un système infernal, appliquée à la prostitution. Sigalit Gal et Jill Hanley, pour leur part, nous font connaître une des trop rares recherches sur la réalité de la traite au Canada – en révélant notamment son visage prédominant : les femmes et fillettes autochtones. L’article de Louise Dionne sur les travailleuses domestiques décrit l’isolement de ces femmes venues d’ailleurs, sans ressources ni recours légal, souvent sans papiers, à la merci de leurs employeurs. Enfin, l’article de Michel Bonnet nous fait découvrir l’univers sordide des enfants esclaves. Tous sont d’accord pour dire que la lutte doit être menée prioritairement sur les causes structurelles. La misère, le déni des droits humains, l’impunité, l’effritement des réseaux de solidarité, le manque de normes et de volonté politiques, entretenus d’une manière aiguë par la mondialisation néolibérale, sont des facteurs déterminants qui jettent des multitudes en quête de survie dans les griffes des négriers modernes.
Bien d’autres formes d’esclavage auraient pu être présentées. Il nous fallait malheureusement choisir, tant elles sont nombreuses. On pourra cependant, dans ce numéro, s’informer sur une autre réalité proche de nous, celles des travailleurs agricoles migrants au Québec, en se reportant à la chronique Multimédias (p. 39) : on y trouvera la recension du documentaire de Charles Latour, Los Mexicanos – Le combat de Patricia Pérez. La lutte de ces travailleurs pour obtenir des conditions de vie et de travail décentes fera, par ailleurs, l’objet d’un article dans notre prochain dossier sur le syndicalisme. Quoi qu’il en soit, dans les limites qui sont les siennes, ce tableau accablant contribuera certainement à briser un peu plus le silence scandaleux entourant la dépossession de millions d’êtres humains de leur humanité, à conjurer leur invisibilité et ainsi à soutenir une lutte à finir contre l’esclavage. L’article d’André Myre, qui clôt le dossier, nous rappelle, à cet effet, une chose essentielle : les mots, quels qu’ils soient, sont par eux-mêmes incapables de libérer. Par contre, en faisant le pont entre les existences, ils peuvent déclencher un agir solidaire et libérateur et creuser notre faim et notre soif de justice.
« Fais que mon œil dans la chambre soit une bougie,
Ton regard une mèche,
Fais-moi être assez aveugle
Pour l’allumer
Non.
Fais qu’autre chose soit. »
(Paul Celan, Figure double)
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Référence : Ravet, Jean-Claude, « L’esclavage aujourd’hui », Relations, mars 2008 (723), p.10-11.
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février 2008