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Les enfants esclaves par
Michel Bonnet |
Tant que les structures socio-économiques ne changeront pas, donnant la priorité au respect des droits humains – notamment ceux des plus petits et des plus pauvres – le drame des enfants esclaves perdurera.
Les enfants esclaves sont-ils nombreux? Le Bureau international du travail, l’une des seules institutions capables de répondre à cette question, écrit dans son rapport de 2006 : « Il est impossible de chiffrer précisément l’ampleur du phénomène à l’échelon mondial. » Disons qu’il faut compter ces enfants en dizaines de millions et qu’aucune région du monde n’est épargnée – même si les pratiques esclavagistes sont plus répandues dans les pays du Sud.
Shabita a dix ans. Elle travaille depuis deux ans dans la maison d’un riche agriculteur de son village au Bangladesh. Son père avait fait un emprunt mais il est mort avant d’avoir pu le rembourser. Elle ne sait pas combien d’années il lui faudra pour éponger la dette, peut-être sa vie entière… Les parents de Jolo, 11 ans, vivent dans un bidonville de Fortaleza au Brésil. Un recruteur est passé et leur a proposé d’embaucher l’enfant en donnant d’avance plusieurs mois de son salaire. Jolo est parti travailler dans les « garimpos », champs aurifères à ciel ouvert dans le Mato Grosso. C’était il y a cinq ans. Depuis les parents sont sans nouvelles… Haoua avait dix ans quand une de ses tantes est venue au village et l’a emmenée à Abidjan, en Côte d’Ivoire, pour s’occuper de son bébé et l’aider aux travaux ménagers. Deux ans plus tard, sa tante l’a fait embaucher par une agence comme domestique dans une famille. Elle a 14 ans et espère que sa tante viendra la prendre pour la ramener à son village… Yacouba, au Liberia, gardait des chèvres au bord du chemin. Des hommes en armes sont passés et l’ont emmené; enfant kidnappé, enfant soldat…
Quelques points communs entre ces quatre situations nous montrent les principales caractéristiques de l’esclavage des enfants aujourd’hui. D’abord, ils subissent une privation de leur liberté (par enfermement pour le remboursement d’une dette, éloignement géographique, isolement comme domestique dans une famille ou embrigadement dans une armée). Ensuite, ils éprouvent la violence d’un rapport de forces inégalitaire (par obligation de rembourser une dette des parents, contrat de travail passé entre deux adultes, violence d’un kidnapping). Enfin, ils font l’objet d’un mépris de leur dignité : ces enfants n’ont plus de nom, ils ne sont plus qu’une « chose-qui-fait-quelque-chose ». Leurs caractéristiques (sexe, âge, origine familiale et ethnique) de même que les besoins essentiels à leur développement (éducation, repos, relations, projets d’avenir) sont foulés aux pieds. C’est l’exploitation sans limites : nous sommes au cœur d’une mécanique infernale.
Face à cette chosification d’êtres humains, comment se comportent les différents acteurs en présence – et tout d’abord les enfants? Puisqu’une catastrophe leur est tombée dessus, une seule règle : tout faire pour que demain ne soit pas pire qu’aujourd’hui. Cela signifie obéir aux ordres du maître et se taire, quoi qu’il arrive. Se taire devant le maître et les surveillants bien sûr, mais aussi devant toute personne qui s’approcherait – car il y a le risque qu’un écho arrive jusqu’aux oreilles du maître, et la situation pourrait empirer. Cette loi du silence est intériorisée depuis la naissance en regardant vivre leurs parents.
C’est la mort dans l’âme que les parents se voient obligés de se séparer d’un enfant. La misère est un rouleau compresseur auquel rien ne résiste. Misère matérielle qui impose de tout sacrifier à la survie au jour le jour. Misère sociale quand toutes les issues de secours sont fermées. Misère culturelle ou spirituelle héritée des ancêtres en s’entendant répéter que c’est la volonté de dieu, le karma, le destin et qu’on n’y peut rien. Tous les moyens semblent bons pour sauver la vie de l’enfant : le vendre, le confier à un parent ou à quelqu’un qui a mieux réussi, l’offrir à un employeur en échange d’un emprunt. Et toujours se taire, ne pas dénoncer la situation à un enquêteur de passage ou à un policier, ne pas porter plainte devant un tribunal, car tout pourrait devenir pire.
Il faut souligner ici qu’il est assez rare qu’un contact direct existe entre les parents, l’enfant esclave et le propriétaire esclavagiste. Habituellement, on a affaire à plusieurs réseaux allant de la recherche des enfants et de leur transport (parfois transfrontalier) jusqu’à leur mise au travail. Ces réseaux s’épaulent les uns les autres et ont souvent des liens étroits avec le crime organisé – comme dans le cas de la prostitution enfantine, de la vente pour adoption ou pour le prélèvement d’organes. Interpol est d’ailleurs de plus en plus actif dans ce domaine, notamment par le repérage des réseaux sur le Web.
Aujourd’hui, tout employeur qui garde un enfant en esclavage sait qu’il est dans l’illégalité. Il est donc capital pour lui de rester caché. Il doit s’organiser pour que les enfants, leurs familles ou leur entourage gardent le silence. Pour cela, la peur qui paralyse est l’instrument le plus efficace. Vis-à-vis des autorités (policiers, agents administratifs, tribunaux, hommes politiques), la corruption reste le meilleur moyen pour que chacun ferme les yeux ou aide à retarder tout processus qui mènerait à une condamnation et à la libération définitive des enfants. D’une façon générale, les esclavagistes veillent à ce que l’évolution des législations leur soit le moins défavorable possible. Récemment, dans la région du Sindh au Pakistan, les propriétaires terriens sont même passés à l’attaque pour défendre le système du travail en servitude comme faisant partie intégrante de la culture d’une société agraire. Ils demandaient que les litiges concernant les dettes ne soient pas jugés selon la législation nationale du travail mais selon leurs propres coutumes.
L’attitude des gouvernements, jusqu’aux années 1980, était de nier l’existence de pratiques esclavagistes dans leur pays. L’adoption, en 1989, de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant les a amenés progressivement à changer leurs législations et à s’efforcer de les faire appliquer. Maintenant, les gouvernements se montrent soucieux d’afficher une image internationale respectueuse des enfants et sont, de ce fait, de plus en plus sensibles à la pression des opinions publiques. Les exemples ne manquent pas : campagnes de presse, interventions dans les foires internationales ou les rencontres sportives (comme pour la coupe du monde de football en 1998 avec l’industrie des ballons au Pakistan), menaces de boycott de certains produits (comme pour le textile du Bangladesh en 1992), campagnes d’information auprès des touristes dénonçant des pratiques esclavagistes dans leur pays de destination, rapports présentés par des associations aux instances de l’ONU... Ces dernières années, beaucoup de gouvernements acceptent d’ailleurs une aide internationale pour des programmes de libération et de réhabilitation d’enfants en esclavage. Ceci n’aura toutefois qu’un impact très limité tant que les structures socio-économiques ne changeront pas.
Deux institutions internationales sont, depuis un siècle, le moteur de la lutte contre l’esclavage : les Nations unies et l’Organisation internationale du travail (OIT). Leur action en est une en profondeur et à long terme. L’ONU aborde l’esclavage en concentrant ses interventions auprès des gouvernements sur le non-respect des conventions concernant l’esclavage et ses pratiques actuelles. Au sein de la Commission des droits de l’homme (qui a été remplacée, en 2006, par le Conseil des droits de l’homme), le Groupe de travail sur les formes contemporaines d’esclavage a pris au sérieux tout ce qui touche à l’esclavage des enfants1. Pour sa part, l’OIT lutte depuis ses origines pour l’abolition du travail des enfants. Elle vient d’opérer deux changements importants : d’une part, en 1991, elle a décidé de se lancer dans des actions concrètes sur le terrain à travers le Programme international pour l’abolition du travail des enfants (IPEC) – qui est devenu le programme mondial le plus important dans ce domaine (avec des initiatives spécifiques vers les enfants tenus en esclavage). D’autre part l’OIT a adopté, en 1999, la Convention n°182 sur les pires formes de travail des enfants – mentionnant explicitement « toutes les formes d’esclavage ou pratiques analogues ». Depuis 1998, le directeur général de l’OIT a l’obligation de présenter, tous les quatre ans, un rapport sur l’élimination de toute forme de travail forcé ainsi que sur l’abolition effective du travail des enfants. Les rapports annuels de l’IPEC représentent la meilleure source d’information sur le problème.
L’esclavage, notamment celui des enfants, apparaît comme un phénomène social extrêmement complexe et en permanente évolution, car les esclavagistes s’adaptent à la marche du monde. Comme nous l’avons mentionné, c’est dans la misère qu’il faut chercher la cause principale et immédiate de la mise en esclavage des enfants. Et c’est aussi dans la destruction du tissu social et du réseau de solidarité des communautés locales qu’il faut voir la racine des difficultés de ces populations à prendre en charge leurs enfants de manière adéquate. Sur ce point, si la mondialisation néolibérale ne crée certes pas l’esclavage des enfants, elle en est un facteur nettement aggravant. Deux tendances prennent petit à petit possession du terrain sociétal jusque dans les villages les plus reculés de la planète. D’abord, la priorité donnée à la commercialisation des produits – au détriment des conditions de production – fragilise ou même évacue le savoir-faire du travailleur et de sa communauté. Ensuite, la rentabilité financière prime sur les conditions de vie et de travail des populations, piétinant une éthique traditionnelle basée sur la solidarité. Sous cette pression, les sociétés tendent à se durcir et les mentalités finissent par accepter sans trop s’émouvoir que certaines catégories de populations puissent être purement et simplement laissées de côté : le champ est libre pour la mise en esclavage.
On est en droit de se demander si, un jour, la réduction en esclavage des enfants ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Tout dépend, en fin de compte, de notre réponse personnelle et collective à la seule vraie question : que faire? Soyons bref et concret.
D’abord, il est primordial que tout enfant qui naît soit enregistré à l’état-civil – ce qui n’est pas le cas présentement. Cet enregistrement est le seul moyen qu’ont les parents pour prouver que tel enfant est bien leur progéniture et, à partir de là, utiliser les services de l’État (notamment la police et la Justice) pour le sortir de l’esclavage. Par ailleurs, cet enregistrement permet de bénéficier d’autres services (allocations de soutien, santé, éducation) – ce qui aide les familles à ne pas tomber dans le piège de l’endettement, porte d’entrée dans l’esclavage.Tout programme de développement devrait avoir un volet qui aide les pays concernés à mettre en place cette structure de base prioritaire. Nous pouvons agir dans ce sens auprès de nos gouvernements.
Par ailleurs, plusieurs des parents pauvres obligés d’emprunter pour faire face de façon urgente à un imprévu placent un enfant en gage, pensant pouvoir rapidement rembourser l’emprunt avec la rémunération de son travail. Mais les intérêts exorbitants et la manipulation de la dette interdisent tout espoir de remboursement, si bien qu’en peu de temps, l’enfant se trouve définitivement en esclavage. Une piste de réponse à de telles situations se trouve dans le développement et l’accès au micro-crédit. Un exemple connu est le système mis au point au Bangladesh, en 1975, par l’économiste Mohammad Junus. L’expérience s’est développée au point d’être reconnue, en 1983, comme une banque indépendante : la Grameen Bank. Elle couvre actuellement quelque 50 000 villages du Bangladesh et le modèle se répand dans d’autres pays. En 2006, M. Junus a reçu le prix Nobel de la Paix pour cette initiative.Poussons sans relâche nos associations à développer ce type d’action.
Enfin, l’affirmation toujours plus vigoureuse, au sein de la communauté internationale, du respect des droits de la personne – en commençant par ceux des plus faibles et des plus petits – est certes une responsabilité qui nous incombe tous en tant qu’humains et citoyens.1. En mars 2008, un Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage doit être désigné pour prendre le relais de ce groupe de travail.
Référence : Bonnet, Michel, « Les enfants esclaves », Relations, mars 2008 (723), p. 21-23.
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