L’univers carcéral

par Jean-Claude Bernheim
L’ auteur est président de l’Office des droits des détenu-e-s depuis près de 30 ans; il est aussi chargé de cours à l’Université d’Ottawa en criminologie

La prison, même si de temps à autre les médias y portent attention lors d’événements spectaculaires – évasion, émeute, prise d’otage – demeure pour la plupart un univers clos et à toute fin pratique méconnu. Institution à caractère totalitaire, elle se trouve en totale contradiction avec la culture démocratique ambiante


Autrefois, la prison était strictement un lieu de punition et de souffrance. Elle l’est encore dans les faits et dans l’esprit de la loi, même si les conditions matérielles de détention se sont grandement améliorées et qu’elles ne constituent plus un problème majeur. Les anciennes prisons ont été détruites ou rénovées, et bon nombre ont été construites depuis 30 ou 40 ans. De plus, sous l’influence de la culture démocratique, le système carcéral a graduellement développé des pratiques de moins en moins violentes physiquement, de telle sorte qu’il serait mal venu de recourir explicitement à des mesures coercitives. Ces pratiques se sont revêtues d’un vernis acceptable, sous le nom de « réhabilitation ».

Mais le fait demeure. Comme aux siècles passés, la violence institutionnelle est omniprésente à l’intérieur des murs. Elle est le plus souvent sournoise et aux multiples visages.

Elle peut prendre la forme de la lenteur dans l’introduction de mesure d’hygiène publique – par désintérêt, indifférence, économie de coûts –, notamment les mesures préventives face à l’épidémie VIH/Sida, les autorités carcérales faisant comme si ce problème n’existait pas.

Une violence insidieuse est également présente durant les visites, et plus particulièrement celles du conjoint ou de la conjointe. Elles donnent lieu à de nombreux abus. Pour fréquenter des détenus, ces visiteurs sont souvent perçus comme des criminels, tout au moins en puissance. Les insinuations sont à cet égard fréquentes. Il est facile de faire attendre les gens avant de faire appeler un détenu, d’exiger une fouille simple et à l’occasion une fouille à nu. Les visiteurs se trouvent dans une position de vulnérabilité qui les lie. S’ils portent plainte, le détenu peut facilement être l’objet de représailles, et quand on sait qu’un simple « soupçon » peut mener à un transfert dans une institution de sécurité supérieure, cette menace muselle.

Ainsi, retrouve-t-on au sein de l’institution carcérale l’usage de la contrainte, la délation gratifiée, les sanctions collectives, la destruction de la cellule familiale, la gestion de la sexualité, la censure dans les communications, le contrôle de la consommation et de l’information, le culte du secret, la déresponsabilisation (infantilisation), l’instauration d’un climat de peur, la gestion institutionnelle au moyen de la collaboration de quelques représentants des détenus et finalement la distanciation radicale entre le personnel et les détenus. Tous ces mécanismes sont à bien des égards similaires aux rouages mis en place dans les régimes politiques totalitaires pour modifier le comportement des personnes qui leur sont soumises.

Les indices de violence

Le harcèlement psychologique en milieu correctionnel entre employés de l’institution carcérale est un indice du climat malsain et corrupteur de celle-ci. De cela, les autorités carcérales n’aiment pas parler. On m’a déjà menacé de poursuite pour l’avoir fait. Le fait de travailler dans un tel milieu quasi totalitaire – sans correspondance aucune avec la culture démocratique qui leur est coutumière – a des conséquences dramatiques non seulement sur le comportement des employés, mais aussi sur leur santé. Des études sur la santé du personnel, commandées par les autorités carcérales, arrivent à des conclusions désastreuses : au cours des 20 dernières années, 20 % des employés ont souffert d’une dépression.

À la lumière de ce qui précède, il n’est pas saugrenu d’interpréter le haut taux de suicide des détenus dans les prisons ou pénitenciers à sécurité maximum – 4 à 5 fois plus élevé que le taux de suicide de la population canadienne – comme un autre indice dramatique de cette violence au quotidien. Sans nier, bien entendu, le fait qu’il puisse aussi y avoir un lien entre la personnalité et le fait de se suicider – il est évident que les personnes qui se retrouvent en prison sont souvent celles qui sont les plus démunies, tant sur le plan matériel que sur le plan psychologique. Par ailleurs, si ces détenus souffraient de problèmes de santé mentale, ce n’est pas là qu’ils auraient dû être, mais dans une institution capable de leur prodiguer des traitements adéquats. Il est à noter que c’est au Québec que ce taux de suicide est le plus élevé, de l’ordre de 300 pour 100 000 détenus, soit 6 à 8 fois plus que le taux moyen de suicide au Québec, pourtant le plus élevé au Canada.

Le contrôle institutionnel

Une prison ne peut fonctionner sans qu’il y ait une coopération de la part des détenus, une espèce d’acceptation de la situation de détention. La tâche institutionnelle consistant à gérer deux groupes opposés radicalement l’un à l’autre – les détenus, en grand nombre, qui aspirent à la liberté et le personnel, relativement plus réduit, qui doit les maintenir incarcérés – est évidemment très ardue et complexe. L’administration carcérale a trouvé dans le modèle de la coopération un mode de fonctionnement « efficace ». Il consiste à recourir au pouvoir que certains détenus ont sur les autres afin de les contrôler, de maintenir l’ordre et la paix, en contrepartie de quoi ces mêmes détenus reçoivent des privilèges ou des récompenses. Il va sans dire que dans un milieu de pénurie, ce type de coopération n’est pas difficile à obtenir des détenus, puisqu’il sert à améliorer leur sort. Des émeutes surviennent lorsque, d’une manière ou d’une autre, les détenus sentent que dans cet échange ils « n’en ont plus pour leur argent ».

Ce contrôle institutionnel par la coopération a été bien documenté, depuis déjà plusieurs décennies, aux États-Unis. Pour ce qui est du Canada, un rapport relativement récent décrit bien comment les choses se passent (Rapport du comité d’enquête : établissement Leclerc, Service correctionnel du Canada, 30 juin 1995). On peut y lire que « les gestionnaires doivent donc préserver l’équilibre des forces en présence… Pour aider à contrôler les situations les plus imprévisibles, la coopération de détenus influents est quelquefois nécessaire pour obtenir la collaboration de l’ensemble des détenus. Par conséquent, certains assouplissements et / ou compromis s’avèrent nécessaires à l’occasion. » (p. 5) En clair , les détenus influents du pénitencier Leclerc sont en même temps des « privilégiés » du système carcéral : en plus d’avoir un ameublement plus complet que les autres et un accès exceptionnel à un téléphone, ils bénéficient, en guise de récompense, de programmes qualifiés « de réhabilitation ».

Au caïd traditionnel – criminel notoire qui imposait le respect – se sont substitués les groupes criminels organisés – la mafia italienne, les Hells Angels, etc. – qui exercent une grande influence sur le reste des détenus. L’administration s’en sert pour maintenir l’ordre et éviter les conflits. C’est pour cette raison, par exemple, que les Hells Angels se retrouvent dans certains pénitenciers et les Rock Machines dans d’autres, chacun pouvant y exercer son pouvoir sans compétition.

À ces groupes privilégiés, on peut joindre aussi les comités de détenus, qui regroupent les représentants élus des détenus, mais qui doivent avoir l’aval de l’institution.

Le programme des Visites familiales privées (VFP) est l’une de ces récompenses prisées. Les VFP se voient ainsi détournées de leur finalité officielle, qui est de permettre aux détenus de renouer ou de poursuivre des relations personnelles avec des membres de leur famille, en se rencontrant en privé dans des lieux mis à leur disposition par l’institution; « afin de faciliter leur réinsertion sociale et de réduire les effets négatifs de l’incarcération sur les relations familiales », est-il spécifié dans les instructions du programme des VFP.

Ainsi, le rapport du comité d’enquête a constaté que les membres des groupes criminalisés ont profité de 43 % des séjours en VFP, bien qu’ils ne représentaient que 18,25 % de la population carcérale du pénitencier Leclerc. On y apprend également que le président du Comité des détenus s’est vu attribuer, en moyenne, à toutes les trois semaines, l’unité des VFP réservée aux détenus condamnés à perpétué, alors que la norme est aux deux mois – et que ce détenu ne purgeait même pas une sentence à vie.

L’octroi de ces privilèges, outrepassant les normes de gestion, se fait au détriment des détenus sans pouvoir, évidemment majoritaires, et pervertit profondément le sens et les finalités des programmes dits de réhabilitation.

Réhabilitation ou conformisme?

Selon la mission du Service correctionnel du Canada, l’objectif des institutions carcérales est de faire de délinquants « des citoyens respectueux des lois ». L’atteinte de cet objectif passe nécessairement par la mise en place de « programmes » et de « traitements ». Mais pour qu’ils donnent les résultats escomptés, il faudrait que les détenus soient motivés à y participer et veuillent changer leurs comportements nuisibles, ce qui est rarement le cas. Ce qu’on réussit par contre à produire, c’est un comportement conformiste, sans vraiment corriger les facteurs criminogènes. Mais c’est peut-être cela que l’on cherche. Des études scientifiques  cataloguent 60 % des délinquants sous responsabilité fédérale comme atteints du trouble de personnalité antisociale, confirmant, aux yeux des autorités la fonction « occupationnelle » des programmes de réhabilitation. Les interventions auprès de ce type de personnes se limitant à tenter de modifier leurs comportements afin de les rendre plus fonctionnels au quotidien.

Car le milieu carcéral dans lequel sont mis en place les programmes de réhabilitation ne facilite pas la réalisation d’un tel objectif. La plupart des détenus participent aux programmes parce que c’est la seule façon pour eux de répondre aux critères de la Commission nationale des libérations conditionnelles pour obtenir une libération.

Par ailleurs, d’autres facteurs corrompent la dynamique des programmes, créent un climat malsain et rendent impossible toute relation de confiance, pourtant à la base d’un tel processus de réhabilitation. Parmi ceux-ci, il y a le fait que les agents de libération conditionnelle, supervisant et évaluant les détenus qui participent à ces programmes, travaillent en étroite collaboration avec les agents de correction supérieurs, responsables de la sécurité. L’information recherchée et recueillie au cours des activités prévues dans les programmes doit leur être transmise. Ainsi, obtenir des informations relatives aux crimes commis par les délinquants, déterminer le nom de complices éventuels et établir, par là, des liens avec des enquêtes policières en cours ou passées sont des objectifs cachés des programmes.

À cette fin, par exemple, les détenus doivent donner, dans le cadre de certains de ces programmes, le prénom de leur meilleur ami, faire des jeux de rôle en rapport à des situations vécues : on accumule l’information, on établit des recoupements, etc. L’information recueillie lors de visites médicales ne fait pas exception. Il n’y a rien, dans le fonctionnement du système carcéral, qui est à l’abri de cette pratique policière.

Toute cette réalité carcérale soulève une question fondamentale : n’y a-t-il pas contradiction radicale entre une telle institution à bien des égards totalitaire et le régime démocratique dans lequel nous vivons? À moins que derrière les discours relatifs à la protection de la société et à la réhabilitation s’en cachent d’autres, moins avouables. La prison n’est pas une institution banale; elle s’inscrit – comme le système pénal – dans un contexte de rapport de forces et de domination entre les gens qui ont du pouvoir et ceux qui n’en ont pas. La prison telle qu’elle est actuellement nous le rappelle. Elle témoigne en tout cas du long chemin que doit encore parcourir la culture démocratique pour pénétrer toute la société.

Référence : Bernheim, Jean-Claude ,«L’univers carcéral », Relations, juin 2004 (694), p. 17-20.

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17 mai 2006