Quand la solidarité manque à l’appel

par Rolande Pinard
L’auteur est sociologue

La solidarité est une question de citoyenneté. Nous avons le droit de l’exercer et les syndicats le devoir de l’exiger.


Nous avons connu, au cours des dernières années, de grands moments de solidarité : contre la guerre en Irak, contre le projet du Suroît, contre la réforme des prêts et bourses aux étudiants… Pourtant, dans les conflits de travail et sur les grandes questions économiques, il y a une absence flagrante de solidarité. Je veux parler d’une solidarité élargie, qui sort des entreprises et des établissements pour occuper l’espace public. Dans notre droit du travail, les relations de travail sont considérées comme une affaire privée entre les parties, et les syndicats n’ont pas le réflexe d’en appeler au soutien de leurs concitoyens lorsqu’ils négocient des conventions collectives. Pourtant, les enjeux renvoient de plus en plus à des questions sociales et politiques qui concernent des catégories croissantes de salariés, voire l’ensemble des citoyens.

En fait, la détérioration de l’emploi est tellement acceptée maintenant que ceux qui réussissent à la contrer sont considérés comme des profiteurs éhontés qui soulèvent l’indignation des commentateurs publics. Cet enjeu de la détérioration des conditions d’emploi, et de celle des conditions de travail qui s’ensuit, dépasse le périmètre des établissements et des entreprises concernés par une négociation collective ou par une tentative de syndicalisation. Quand les transformations de l’emploi et l’organisation des entreprises remettent en cause l’exercice de certains droits liés au travail, comme le droit d’association, nous sommes en terrain politique, public, non plus sur le terrain privé de la négociation collective. Les syndicats devraient alors faire appel à la solidarité élargie de tous les citoyens.

Si le syndicat des employés des magasins de la SAQ avait fait davantage pour sensibiliser la clientèle aux enjeux de leur lutte et à l’importance de boycotter totalement la SAQ; si ces 3500 grévistes avaient fait appel à notre implication active dans des actions organisées par eux, échappant aux restrictions de l’injonction, le conflit aurait été réglé beaucoup plus rapidement et avec des résultats plus respectueux des employés. Pendant trois mois, s’est fait attendre, en vain, un appel élargi et soutenu à notre solidarité. Nous, consommateurs et clients, étions réduits à agir sur une base individuelle, en ne mettant pas les pieds dans les magasins ouverts, en choisissant bien au dépanneur les produits non étiquetés SAQ, en manifestant notre sympathie aux grévistes en passant dans la rue.

Ce conflit et son issue sont une désolante illustration de ce qui se produit lorsqu’un syndicat croit pouvoir s’en tirer seul, sans l’aide de personne, et de la prééminence de l’expertise sur la solidarité quand, en désespoir de cause, il réintègre une centrale syndicale. La réaction de la partie patronale et de son négociateur est à cet égard révélatrice : enfin, on allait pouvoir vraiment négocier, entre experts. Et ce qui aurait pu être l’occasion d’une action collective de sensibilisation et de mobilisation des citoyens, pour une cause qui dépassait largement les intérêts particuliers des employés de la SAQ, a abouti derrière des portes closes, autour d’une table de négociation, dont le résultat, pour ce que nous en savons, ne semble pas exemplaire. Ce n’est pas l’inexpérience des représentants de ce syndicat indépendant qui est en cause, mais la surévaluation qu’ils ont faite de leur force collective interne et le vide qu’ils ont créé autour d’eux, ce faisant. Cette critique peut sembler déplacée. Je la fais parce que j’ai eu le sentiment, pendant trois mois, d’être complètement ignorée par ces employés, comme cliente solidaire de leur lutte. Je leur en ai voulu de ne pas inventer de moyens d’action auxquels ils auraient pu nous inviter à participer.

On peut déplorer une semblable absence de l’appel à la solidarité élargie face à la décision de fermer le magasin Wal-Mart de Jonquière et face au type de commerce et de gestion répandu par cette entreprise. Encore une fois, nous devrions tous être concernés par la lutte de ces employés, comme citoyens, consommateurs, clients, employés, sans-emploi, etc. Comme si les entreprises ne bénéficiaient pas de conditions matérielles (infrastructures routières pour le transport des marchandises) et sociales (services de santé, éducation) qui relèvent de la sphère publique et nous appartiennent collectivement. Comme si elles ne bénéficiaient pas de conditions politiques et juridiques qui leur permettent d’exister, de prospérer et de nous exploiter. Les directions n’ont pas le droit de faire ce qu’elles veulent de ces entreprises : les fermer, les déménager, les réduire. Ces entreprises doivent une bonne part de leur existence et de leur richesse à la société dans laquelle elles s’installent et à leurs employés. Lorsqu’elles décident de plier bagages, elles ont des comptes à nous rendre.

Or, c’est tout le contraire qui se produit. Aujourd’hui, Bombardier tergiverse pour soutirer le plus possible, mettant des régions en concurrence entre elles afin d’obtenir les investissements créateurs d’emplois. Avant, Hyundai et General Motors ont fermé leurs portes, Kenworth et Shermag les ont réouvertes après nous avoir mis collectivement à genoux. Les humiliations imposées par les dirigeants de ces entreprises aux salariés et à nos représentants politiques nous atteignent tous. Et pas la moindre manifestation collective de colère.

Encore aujourd’hui, personne ne s’étonne que les salariés de Bombardier soient considérés, et se considèrent eux-mêmes, comme personnellement et collectivement responsables du choix final que fera cette entreprise. Il semble aller de soi que le syndicat négocie des concessions salariales importantes en vue de convaincre Bombardier d’investir au Québec. Et tout le monde applaudit au beau geste des salariés, qui les ont acceptées. Personne ne souligne l’absurdité, sur les plans social et politique, d’une telle stratégie, qui risque d’attirer tous les salariés dans une spirale sans fin vers le bas. Surtout que nos gouvernements, loin de songer à imposer des contraintes aux entreprises pour les empêcher de jouer ainsi avec la vie des gens, rivalisent de générosité pour les convaincre de nous choisir. Ce pouvoir des grandes entreprises de nous imposer leurs conditions, et d’obtenir encore plus en mettant les États et les régions en concurrence entre eux, révèle le caractère fallacieux de notre acception du caractère privé des relations de travail.

Les grands mouvements de solidarité exigent une action collective, tournée vers la société. La solidarité doit être suscitée, encouragée, voire exigée par ceux qui défendent une cause plus grande qu’eux-mêmes. La solidarité est une question de citoyenneté. Nous avons le droit de l’exercer, et les syndicats – de travailleurs, d’employés, d’étudiants, d’artistes – ont le devoir de l’exiger.

Référence : Pinard, Rolande,«Quand la solidarité manque à l’appel », Relations, juin 2006 (701), p. 4-6.

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11 juin 2006