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Les deux faces de la gouvernance par
Guy Paiement |
Depuis une dizaine d’années, on entend parler de gouvernance et ce nouveau concept recouvre des réalités des plus disparates. il peut désigner une bureaucratie efficace, des mesures anti-corruption, la participation des citoyens, voire la promotion des droits politiques et sociaux. Cette palette de couleurs n’est pas arbitraire car la gouvernance, comme Janus – divinité romaine à deux visages, gardien des portes qui, comme lui, ont une double face –, est susceptible d’ouvrir des portes très différentes.
Les mots ne tombent pas du ciel. Il faut partir du Consensus de Washington, de 1980, pour comprendre l’utilisation du nouveau terme. On sait que ce fameux consensus ramassait en dix propositions la foi néolibérale qui allait être répandue par les nouveaux apôtres de la mondialisation. Pendant une quinzaine d’années, on prêcha donc la bonne nouvelle de la libération des marchés qui, assurait-on, devait amener avec elle la prospérité pour tous. Inutile de rappeler combien les coûts sociaux d’une telle opération ont été désastreux. Devant ces résultats mitigés, les disciples ont alors découvert que les marchés n’étaient jamais situés dans un désert. Des structures multiples les traversaient et les programmaient. Qu’il s’agisse de la corruption des élites, du clientélisme érigé en culture ou encore de l’absence d’une formation adéquate pour créer du développement, tout un ensemble complexe de réseaux traversaient les marchés et les orientaient de façons très différentes.
Cette prise de conscience de certaines institutions internationales engendra une première façon de définir la gouvernance. Désormais, il fallait mettre en place des mesures techniques efficaces pour garantir la bonne circulation des marchés. On se mit donc à intervenir dans les instances politiques pour obtenir des législations qui pourraient protéger le droit de propriété, le droit de produire ou encore des mesures qui pourraient atténuer la corruption ou l’inefficacité de la fonction publique. Avec ces améliorations, un climat plus favorable aux investissements deviendrait possible et toute la population pourrait ensuite espérer la prospérité promise.
Mais Janus avait un autre visage. Plusieurs organismes sociaux et même certaines agences internationales en furent les promoteurs. Le centre d’intérêt n’était pas le seul marché et sa croissance mais bien plutôt les capacités chez les êtres humains de travailler à leur développement. Ce dernier demeure un long processus qui permet aux citoyens et citoyennes plus ou moins exclus des centres de décision de développer leur capacités, de les élargir, d’avoir voix au chapitre et de participer à l’élaboration de leur avenir collectif. Dans cette famille d’esprits, la gouvernance devient ainsi une question de pouvoir politique et déborde de beaucoup l’appropriation de meilleures techniques de gestion ou la limitation de la corruption gouvernementale. La gouvernance désigne alors le processus d’élaboration des politiques et la capacité des différents groupes en cause d’avoir une influence réelle sur ce processus. Pour ce qui a trait aux milieux plus appauvris, une telle orientation suppose que l’on identifie les obstacles qui empêchent certains milieux d’être des agents de leur propre développement et que l’on trouve les moyens de les enlever. Elle implique également que ces milieux puissent découvrir et élargir leurs capacités et qu’ils réussissent à créer des complicités avec d’autres pour élaborer des objectifs qui seront de plus en plus communs.
C’est dans ce contexte que plusieurs milieux mettent de l’avant l’importance de travailler à développer ce type de gouvernance. On pourrait mentionner les réseaux qui nourrissent le Forum social mondial et, plus près de nous, les nombreux groupes qui ont travaillé pour avoir une loi nationale contre la pauvreté en mettant dans le coup des citoyens qui vivent quotidiennement la précarité ou l’exclusion. Dans les milieux ecclésiaux, les Centres jésuites de recherche et d’action sociale vont dans le même sens. En novembre 2003, 16 centres, éparpillés aux quatre coins du monde, ont décidé de former un vaste réseau pour travailler à une gouvernance centrée sur la société. Alors que dans les années quatre-vingt, l’attention de plusieurs milieux militants s’attardait sur les écarts économiques, celle-ci semble s’orienter maintenant vers la participation la plus large possible au pouvoir politique. Il y a là toute une promesse.
Référence : Paiement, Guy, «Les deux faces de la gouvernance », Relations, janvier 2006 (706), p. 9.
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5 février 2007