OGM : LA FUITE EN AVANT

par Pierre Turcotte
L'auteur est Ph.D., agronome - phytogénéticien


Depuis environ deux ans, nous entendons parler, de plus en plus souvent, des OGM (organismes génétiquement modifiés). Mais nous les connaissons peu. À quoi servent-ils? Constituent-ils l'avenir de l'agriculture ou une menace pour son développement, en même temps qu'un danger pour ceux et celles qui les consomment? Petit regard critique sur l'argumentaire de ceux qui produisent les OGM.


Encadré: Cultivars et transgenèse

Chaque espèce végétale possède son propre livre de recettes, contenant des milliers de recettes qu'on appelle les gènes. Il existe ainsi des gènes qui définissent le rendement ou la résistance aux maladies.

Un cultivar est un ensemble génétique particulier qui possède une valeur agronomique certifiée. Un cultivar transgénique est un cultivar dans lequel on a inséré une séquence d'ADN, molécule responsable de la transmission héréditaire des caractères, qui ne s'y trouverait pas par les voies de la reproduction naturelle.

On parle alors d'OGM, organismes génétiquement modifiés, terme trompeur puisque des cultivars conventionnels sont également génétiquement modifiés par rapport à leurs ascendants. C'est la méthode d'amélioration génétique utilisée (croisement ou transformation génétique) qui fait toute la différence.

Il y a deux façons d'obtenir des cultivars transgéniques. La première utilise une bactérie (l'Agrobacterium tumefaciens) transférant à la plante une "cassette génétique" qui contient une partie de son ADN. En modifiant en laboratoire le contenu de cette cassette génétique, on peut introduire dans la plante le gène souhaité. La seconde façon, la "biolistique", consiste à bombarder des cellules végétales avec de petits projectiles à la surface desquels on a collé les gènes à introduire. Lorsque les projectiles ont pénétré dans la cellule, les gènes se détachent du projectile et peuvent s'ajouter à l'information génétique de la plante. On vise ainsi à faciliter la production à la ferme par l'ajout d'une résistance à un herbicide ou à un insecte (comme c'est le cas avec les cultivars transgéniques présentement commercialisés), ou à modifier la composition chimique des plantes en vue de répondre à des besoins des marchés (aliments nutraceutiques).


En Amérique du Nord, les surfaces cultivées en cultivars transgéniques augmentent rapidement. Ils représentent déjà 50% des surfaces cultivées en soya, et 25% des surfaces cultivées en maïs, selon des projections pour cette année. Ce développement se conjugue aux réactions négatives, surtout d'Europe de l'Ouest et du Japon, à la commercialisation des cultivars transgéniques. Cela révèle des oppositions énormes dans la conception de l'agriculture du début du XXIème siècle. Des réflexions divergentes sur les conceptions de nature et d'humanité, sur les relations entre la science, la technique et la société, sur les relations entre l'innovation et le progrès humainY; et des intérêts commerciaux divergents reprennent l'avant-scène.

La déconstruction du discours des compagnies des "sciences de la vie" se révèle à cet égard instructive. Ces entreprises commencent toujours par nous parler d'alimentation, pour rapidement tomber dans ce qui est le plus payant, soit la production de produits pharmaceutiques et industriels. Si ce n'était pas du passage obligé par les semences pour la production de produits industriels ou pharmaceutiques, peu d'entre elles s'intéresseraient prioritairement à l'agro-alimentaire. Le spin off récent des secteurs de recherches sur les OGM, chez plusieurs gros joueurs pharmaceutiques, le confirme avec éloquence.

La semence est indispensable à l'arraisonnement de l'agriculture, au Sud comme au Nord. Aussi les compagnies des sciences de la vie cherchent-elles à acquérir la capacité non seulement de produire des semences, mais d'empêcher les producteurs agricoles de les reproduire. Elles recourent pour ce faire à l'utilisation d'hybrides (interdiction incomplète, comme pour le maïs) ou à celle de techniques dites GURT (genetic use restriction technology), surnommées Terminator ou Verminator. Cette interdiction complète équivalant à la stérilisation des semences pour le producteur agricole, nous assistons dans les faits à la privatisation de ce qui était, jusqu'ici, le bien commun de l'humanité.

Il aura suffi ainsi d'introduire un seul gène nouveau dans une espèce comme le soya, qui en contiendrait 40 000 gènes, pour exiger que tous les utilisateurs de la nouvelle technologie paient une prime sur l'utilisation de l'espèce! Paie-t-on une prime à tous ceux qui ont contribué aux 39 999 autres gènes, qui ont construit la maison sur laquelle les compagnies de sciences de la vie n'ont posé que la dernière section du toit?

Des justifications non fondées

Plusieurs arguments sont mis de l'avant par les compagnies des sciences de la vie et par de nombreux scientifiques pour justifier le développement des OGM. Sous ces justifications, se profile ainsi un débat entre les "vrais scientifiques", évidemment favorables aux OGM, et les opposants, qui ne feraient, au mieux, que de la pseudo-science et, au pire, une chasse aux sorcières.

On avance d'abord que les cultivars transgéniques permettent de lutter plus efficacement contre les pénuries alimentaires. Pour contrer l'expansion de la population humaine, accompagnée de pénuries alimentaires potentielles dans les zones plus peuplées de notre planète, nous n'aurions pas le choix de recourir aux cultivars transgéniques. Un tel argument manque cependant de fondation historique. La faim est un problème politique avant d'être une question technique, et la pauvreté n'est pas d'abord une catastrophe naturelle. Les solutions techniques ne peuvent donc pas grand-chose contre elles. Si les compagnies voulaient pallier les déficiences agro-alimentaires dans les pays où la pénurie sévit, les produits qu'elles développent, en plus d'être à bas prix, pourraient pousser sur des sols marginaux et auraient un meilleur rendement. Or les nouveaux cultivars transgéniques requièrent des sols riches, des investissements en équipements et une augmentation de l'utilisation de divers produits de synthèse. En cela, ils ne sont pas différents des cultivars non transgéniques. Ce qui tend à montrer que l'argument de la faim relève d'abord du néocolonialisme et de la mainmise nord-américaine sur la production agricole mondiale.

Les cultivars transgéniques, ajoute-t-on, réduisent l'utilisation des pesticides. Pour diminuer les achats globaux de pesticides, il faut rechercher prioritairement une réduction des herbicides, qui représentent 85 % des pesticides utilisés au Canada. La course que se livrent les divers acteurs du secteur agrochimique pour produire des cultivars résistants aux herbicides, dont ils sont eux-mêmes producteurs, permet toutefois de douter sérieusement d'une réduction prochaine de l'utilisation des pesticides. Les statistiques 1998 de l'Institut canadien de protection des plantes, qui regroupe les vendeurs du secteur, montrent d'ailleurs une augmentation de l'utilisation des herbicides depuis 1995. Selon l'Institut, le blé et le canola seraient les cultures qui utilisent la majorité des pesticides au Canada. Or les terres ensemencées de canola sont transgéniques à plus de 80%!

Enfin, les cultures transgéniques permettraient des gains génétiques que l'amélioration génétique conventionnelle ne permettrait pas. Pourtant, l'amélioration génétique conventionnelle est toujours le support à la fois de l'agriculture transgénique, de l'agriculture conventionnelle et de l'agriculture biologique. Ce qui la caractérise, c'est sa capacité à utiliser les transgènes, mais aussi à produire toutes sortes de variants non transgéniques qui pourraient, par ailleurs, alarmer les organisations qui voudraient établir un contrôle total sur l'agriculture. Mais si la transformation génétique est dans la suite logique de l'amélioration génétique conventionnelle, elle en diffère également par sa capacité à utiliser des gènes hors de l'espèce. Un phytogénéticien conventionnel ne peut introduire un gène de bactérie chez le soya, par exemple, ce qui est le cas des cultivars transgéniques de soya résistant à l'herbicide glyphosate. Il faut d'ailleurs signaler une situation paradoxale : d'un côté, on obtient des brevets sur des nouvelles façons de faire; de l'autre côté, on prétend qu'on n'a rien changé dans les façons de faire!

Des impacts imprévisibles

Les impacts de la nouvelle technologie génétique sont imprévisibles parce qu'on ne peut référer à des expériences passées particulières pour en tirer une prédiction sur les événements futurs. Les possibilités de dommages environnementaux les plus couramment cités sont : (1) la destruction de pesticides biologiques efficaces comme le Bacillus thuringiensis (plus communément appelé Bt); (2) l'augmentation de la résistance des parasites et l'essaimage dans l'environnement des résistances acquises; (3) l'action adverse des nouveaux organismes transgéniques sur la faune et la flore du sol; (4) l'augmentation de la mortalité chez certaines espèces non visées, par exemple, le papillon monarque; (5) la diminution de la diversité génétique et écologique.

La pollinisation croisée indésirable des cultures non transgéniques ou biologiques, par du pollen provenant de cultivars transgéniques cultivés dans les champs voisins, constitue également un problème pratique de première importance. Les producteurs agricoles ne peuvent en effet garantir une production exempte de grains transgéniques, même s'ils ont utilisé des cultivars non transgéniques. Dans le cas du canola, par exemple, on peut retrouver jusqu'à 5 à 6% de plantes contaminés jusqu'à 400 mètres de la source! Cette situation forcera ces producteurs à accepter des normes minimales de grains transgéniques dans leur production, en plus de rendre difficiles d'accès, pour la transformation des aliments biologiques, des intrants de base certifiés exempts d'OGM. Ainsi, au Québec, plus de 80% de l'huile de canola provient de cultivars transgéniques. Pour les groupes préférant ne pas utiliser de produits transformés provenant de cultivars transgéniques, comment alors continuer à utiliser de l'huile de canola?

Il est par ailleurs difficile de déterminer si les aliments transgéniques menacent ou non la santé. Actuellement, un scientifique digne de ce nom hésitera à répondre à cette question pour manque d'évidences expérimentales. On peut tout de même poser deux sous questions : (1) la recherche publique est-elle encore d'intérêt public? (2) Les procédures mises en place par Santé Canada et l'Agence canadienne d'inspection des aliments sont-elles adéquates?

Contrairement à ce que les citoyens sont en droit d'attendre, les gouvernements ne sont pas des arbitres désintéressés qui évalueraient objectivement les coûts, les bénéfices, les besoins, les risques pour la société, mais des partisans actifs de l'agriculture transgénique. Par exemple, la technologie Terminator (technologie de stérilisation de la semence produite empêchant ainsi le producteur de ressemer sa propre semence) a été mise au point en grande partie par le ministère de l'Agriculture des Etats-Unis. Il faut bien le constater : la recherche publique est de moins en moins publique.

En outre, les chercheurs des institutions dites publiques profitent à ce point des subventions privées (les organismes qui subventionnent exigent eux-mêmes des participations privées pour accorder des subventions publiques!) qu'on peut se demander d'où peut surgir une analyse critique des dimensions environnementales, sociétales ou éthiques de l'agriculture transgénique. En fait, les organismes subventionnaires de recherche ont adopté la vision du tout génétique, au détriment d'une recherche d'intérêt public qui privilégierait des techniques plus agronomiques, telles le contrôle biologique, des systèmes de production agricole durable et des techniques agro-écologiques.

Selon une étude réalisée sous l'égide du Conseil des Canadiens par Anne Clark, professeure à l'Université de Guelph (Food safety of GM crops in Canada: toxicity and allergenecity, 1999), sur 28 des 40 décisions publiées par Santé Canada, il n'y a eu aucun essai d'alimentation ou de laboratoire pour mesurer la toxicité! Le raisonnement heuristique serait même utilisé fréquemment à la place de l'expérimentation réelle pour ces tests. Or comme le dit Anne Clark, les procédures dites heuristiques sont par définition basées sur des présupposés et des hypothèses peu vérifiées. Santé Canada tirerait donc des conclusions basées sur des modèles virtuels, sans aller vérifier réellement, expérimentalement, si les conclusions sont justes! Sans compter que les doses, la durée et tous les autres aspects du dispositif expérimental varient à la discrétion de la compagnie qui présente le produit, plutôt que sous la direction de Santé Canada ou de l'Agence canadienne d'inspection des aliments.

Une agriculture à repenser

Une vision simpliste prétend régler les casse-tête de l'agriculture du 21éme siècle en corrigeant génétiquement les symptômes de maladie d'une agriculture qui devrait être repensée. Les cultivars transgéniques prolongent logiquement un style d'agriculture dévoreur de ressources, monopolisateur de pouvoir, qui ne profite pas d'abord aux producteurs agricoles et qui ne s'est pas révélé durable d'un point de vue environnemental et sociétal. De plus, les cultivars transgéniques portent la monoculture à de nouveaux sommets, en centrant la production sur un nombre réduit de produits de synthèse, d'espèces agricoles et de cultivars.

Depuis 50 ans, la recherche scientifique et le courant principal de la pratique agricole ont passé leur temps à mettre des cataplasmes sur des jambes de bois. Bien que l'amélioration du rendement des cultures soit indéniable, les parasites se sont généralement révélés très capables de résister, après un temps plus ou moins long, aux parades techniques, principalement chimiques et génétiques. De fait, la meilleure réussite de la technologie agricole a été de créer des parasites, dits superparasites, de plus en plus résistants.

Les cultivars transgéniques sont le plus récent canon de cette fuite en avant. Cette technique ne fait cependant que reproduire au niveau de l'ADN les méthodes agrochimiques qui ne nous ont pas permis de combattre efficacement les parasites.

Le questionnement actuel sur les OGM fait apparaître un fort décalage entre les scientifiques, les agriculteurs et le "monde ordinaire"; il montre surtout que le citoyen tente d'exercer un droit de regard sur l'usage des technologies dans l'alimentation. Ce questionnement conduit à une remise en cause générale du progrès: de quel droit avoir changé, disent les gens ordinaires, les relations des humains avec la nature? Peut-on déléguer aux seuls travailleurs du secteur agro-alimentaire le droit de modifier le bagage génétique des espèces végétales pour répondre à des demandes que la société n'a pas vraiment formulées démocratiquement? Non, ce n'est pas de la peur que manifeste le monde ordinaire, mais de la réprobation. Ceux qui ont peur, ce sont plutôt les acteurs du secteur agro-alimentaire dont les façons de faire sont remises en question.

Dans cette tentative de réappropriation, les citoyens doivent défier les experts scientifiques et surtout ne leur donner que la place limitée qu'ils peuvent revendiquer au nom de connaissances d'un certain ordre, mais seulement de cet ordre. Les experts ont tendance à oublier ou à cacher les limites de leurs connaissances scientifiques. Ne serait rationnelle que la problématique partagée par quelques spécialistes, le reste étant rejeté dans l'irrationnel. Entre l'argumentation "scientifique" et le bon sens s'élabore ainsi un véritable dialogue de sourd.

La discussion et la prise de décision doivent-elles être réservées aux scientifiques, qui seraient seuls à savoir et à pouvoir puisque les non-scientifiques ne seraient que des ignorants? Quelle vision du développement humain révèle cette affirmation si souvent avancée implicitement, sinon explicitement?

En bout de route, ce qui importe, c'est la question du sens, particulièrement du sens de la vie. Tous nos choix, y compris ceux de la production ou non d'OGM, sont ultimement rattachés à la question du sens que nous donnons à notre vie et à celles des autres. En fin de compte, c'est toujours de l'humain dont on parle, du respect et de la bienveillance qu'on lui doit. C'est pourquoi, dans ce débat, seule demeure la question de l'"humanité de l'Homme"; comme le dit le parler populaire : si tu n'aides pas, au moins ne nuis pas.

Référence : Turcotte, Pierre, "OGM : la fuite en avant", Relations, septembre 2000 (663), p. 12-15.

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28 janvier 2003