TU NE TUERAS POINT

par Francine Tardif


La presse a fait largement écho au procès de Robert Latimer, cet agriculteur de la Saskatchewan qui a tué " par compassion " sa fille de douze ans lourdement handicapée et qui passera au moins les dix prochaines années de sa vie derrière les barreaux. On a beaucoup parlé du père, mais bien peu de sa fille Tracy.


On sait peu de choses de Tracy Latimer.

On sait qu'elle est venue au monde avec une lourde altération neurologique qui s'est aggravée avec le temps. On sait qu'elle avait douze ans lorsqu'elle est morte. 0n lui prête généralement l'âge mental d'un enfant de 4 mois - l'âge où les petits humains commencent à peine à sourire aux anges - même si elle a fréquenté l'école comme ses frères et sœur, qu'elle pouvait manifester son intérêt pour le hockey et la musique, qu'elle était capable de rire et qu'elle répondait, à sa façon, aux marques d'affection qu'on lui prodiguait.

On sait aussi que ses parents ont accepté de la confier à une institution durant la quatrième grossesse de sa mère, à l'été 1993, mais qu'ils ont refusé de le faire par la suite. On sait que la famille a également refusé le recours à certaines procédures médicales qui auraient probablement pu améliorer ses conditions de vie. Et on sait que son père a décidé, " par amour ", a-t-il toujours soutenu, qu'il valait mieux pour elle, et peut-être pour sa famille, de mourir asphyxiée seule dans la camionnette familiale plutôt que de poursuivre sa vie. On ne sait où étaient ses proches en ce 24 octobre 1993. Personne n'a jamais soutenu qu'elle avait exprimé son désir de mourir ou réclamé une forme ou une autre d'euthanasie.

On sait également que Robert Latimer prétendit d'abord que sa fille était morte " dans son sommeil ". Il a fallu la mise à jour de preuves irréfutables pour qu'il reconnaisse ses responsabilités - n'hésitant pas à réclamer du même souffle la clémence de la justice. Au fil des longues procédures juriciaires, les douleurs de Tracy ont quasi disparu de la scène médiatique, laissant place à celles de son père et de sa famille, largement soutenus par leur communauté, par l'opinion publique et par une partie importante du corps médical et de l'intelligentsia juridique.

Enfin, on sait maintenant, à la suite de la décision rendue en janvier dernier par la Cour suprême du Canada, que Robert Latimer devra purger, sans possibilité de libération conditionnelle, les dix ans de prison qui lui ont été imposés en vertu des dispositions de la loi. Seule l'obtention d'un exceptionnel pardon pourrait alléger sa peine. Un très grand nombre de bien-portants se sont dits indignés de cette décision alors que les personnes affectées par des déficiences physiques ou mentales poussaient un immense - quoique discret - soupir de soulagement : même les personnes les mieux intentionnées n'avaient pas le droit de les tuer…

Le simple bonheur d'exister

Le premier des droits, c'est le droit de vivre, c'est l'appartenance à une commune humanité qui fait de nous des personnes et non des propriétés. Que de luttes collectives il a fallu pour en arriver là, pour faire accepter que les enfants ne sont pas la propriété de leurs parents, que les parents séniles n'appartiennent pas à leurs enfants, que les épouses ne sont pas l'objet de leur époux et que la couleur de la peau ne donne pas pouvoir de vie et de mort. Désormais, dans nos sociétés au moins, nous sommes sous la protection du grand commandement : Tu ne tueras point, et tous nous pouvons jouir du simple, du pur et du grand bonheur d'exister. Cette unique vie qui est la nôtre, personne n'a le droit de nous l'enlever.

Trop de vies, comme celle de Tracy et de ses proches, sont marquées par la douleur intense et par une injustice criante. Mais sont-elles pour autant sans valeur, indignes? La dignité de la vie est un concept important, malheureusement galvaudé. Faudrait-il admettre, par exemple, sans discussion, que tout handicap, toute maladie, tout déficit fait injure à la dignité de la vie? Jamais. D'autant que ceux et celles que le sort confronte à une lourde diminution physique ou psychologique témoignent souvent d'un intense attachement à la vie, à leur vie, la seule qui leur est donnée. Plusieurs acceptent même des douleurs que d'autres pourraient qualifier d'insupportables pour jouir des quelques éclaircies que l'existence continue de leur offrir. Envers et contre tous, ils estiment que, comme le veut l'expression populaire, la vie vaut bien la peine d'être vécue…

Tous les jours, des milliers de Tracy savourent, comme et parfois mieux que les
bien-portants, ces petites joies qui marquent la vie quotidienne. Avec une infinie délicatesse, il faudrait également évoquer ces moments de bonheur intense qui jalonnent la vie de personnes expérimentant par ailleurs de fortes douleurs. Le plus souvent, ces instants sont partagés avec les proches et constituent des moments de grâce.

Personne n'osera prétendre que la douleur et la souffrance sont les seules grandes voies vers la Rédemption; chaque histoire personnelle est singulière, chacune mérite respect. À moins d'y être soi-même confronté, on mesure mal ce qu'exigent - en temps, argent, énergie, disponibilité mentale - les soins vitaux aux personnes lourdement handicapées. Mais les personnes affaiblies ne sont pas seulement un poids pour leur entourage ou leur communauté. Par leur seule présence, elles rappellent aussi la fragilité de l'existence humaine. Elles montrent - concrètement - que nous ne sommes ni invulnérables, ni maîtres de l'univers. Elles imposent la reconnaissance de la dépendance, redisent nos imperfections, nos privilèges, nos responsabilités dans un monde où il faut la publicité d'une compagnie de crédit pour nous rappeler que certaines choses n'ont pas de prix. À leur manière, elles clament également que chaque humain est sujet de droit, membre de la communauté à laquelle il est appelé à participer, selon ses possibilités.

La justice et la sanction

Une personne handicapée, diminuée ou souffrante reste une personne, et quiconque s'arroge le droit de la tuer doit en répondre. Point. Tuer quelqu'un qui n'a pas demandé à mourir, ce n'est pas un geste d'euthanasie, c'est un meurtre qui, pas plus qu'un autre, ne doit rester impuni. Quelles que soient leurs intentions, ceux qui s'investissent des pouvoirs de justiciers doivent répondre de leurs gestes devant la communauté, et non seulement devant leur conscience personnelle.

S'il a fallu d'immenses luttes pour abolir les esclavages de toutes sortes, il en a fallu d'autres, aussi épiques, pour en arriver à confier la justice à une instance tierce. Pour dépasser la loi du talion qui fut pourtant, en son temps, une grande avancée, puisqu'elle rendait la peine proportionnelle à l'offense. Collectivement, nous avons décidé de ne pas être juge et partie - renonçant du même coup à faire justice nous-mêmes. Nous nous sommes ainsi soustraits à l'arbitraire. En déléguant la charge de faire justice à des instances indépendantes, nous avons érigé des remparts protecteurs contre la loi des plus forts. Sauf circonstances exceptionnelles, personne ne dispose du terrible pouvoir de tuer.

L'allégement de la souffrance peut être évoqué comme l'une de ces circonstances exceptionnelles qui autorisent l'euthanasie plus ou moins active. On cite souvent le cas des équipes soignantes qui, confrontées à des choix déchirants dans la lutte contre la douleur, optent parfois pour des moyens pouvant accélérer la mort. Ce sont là des décisions difficiles, très lourdes à assumer pour les parties concernées. Il ne peut en être autrement. En effet, comment des personnes amenées à prendre de telles décisions pourraient-elles échapper aux doutes, aux interrogations, aux angoisses mêmes? Ici, il convient que la justice se fasse discrète, sensible. Mais elle doit demeurer vigilante, un troisième œil, un recours contre les abus. Ceux qui décident de la vie et de la mort doivent se rappeler qu'ils ne sont pas des dieux et qu'ils pourraient être appelés à répondre de leurs actes.

Par ailleurs, on a aussi énormément décrié les peines minimales prévues dans le Code criminel. On semble oublier que ce système protège les instances de justice des pressions indues, que celles-ci viennent des pouvoirs financiers, des diverses mafias… ou des soubresauts de l'opinion publique. On oublie également qu'il réglemente les pouvoirs discrétionnaires des juges, compatissants ou non. Le système est certes imparfait, mais il le serait encore davantage sans une forme ou une autre de peines minimales, proportionnelles à la gravité de l'offense.

Est-ce qu'une peine d'un an, de dix ans ou de vingt ans de prison constitue la seule voie en cette matière? Bien sûr que non. Ni pour Robert Latimer, ni pour tant de personnes emprisonnées qui ne présentent pas de dangers pour la société et qu'on ne cherche donc qu'à punir, à grands frais d'ailleurs. Toutefois, et même si la prison n'est pas toujours la solution, l'impérieuse exigence d'une sanction demeure, pleine et entière.

Une vie rude mais unique

Il faut lutter, avec ténacité, contre la douleur qui avilit, prenant, au besoin, les risques qui s'imposent. Mais il faut savoir que ce combat n'aura jamais de fin et qu'il est dangereux de prétendre le remporter entièrement. Déjà, à écouter des personnes handicapées, on perçoit, trop souvent, une certaine gêne. Comme si elles devaient s'excuser d'être là, vivantes. Parce qu'elles coûtent trop cher à la société, parce que les bavements, les tics, les corps déformés ne font pas de belles images, parce qu'il est presque honteux d'être faible…

L'attachement viscéral à la vie n'implique pas de s'acharner, thérapeutiquement ou non, à nier notre finitude et l'incontournable réalité de la mort. Il s'agit plutôt de reconnaître que la vie est rude, difficile, périlleuse, qu'elle n'est jamais une simple partie de plaisir. À vouloir faire croire - ou laisser croire - le contraire, notre société nous fait une promesse que rien ni personne, jamais, ne pourra tenir.

Ces promesses rompues, j'en entends un déchirant écho dans notre actualité la plus proche. L'an dernier, au Québec, chaque jour, quatre personnes, dont une forte proportion de jeunes, se sont volontairement enlevé la vie, et des centaines d'autres ont tenté de le faire. Devant ces drames, on ne peut que s'interroger : quelles images ont été brisées, quelles promesses ont été rompues pour que tant de gens, des hommes surtout, soient aussi profondément désemparés devant les rudes réalités de l'existence? À promouvoir une vie parfaite, sans douleur et sans angoisse, en niant les inévitables faiblesses même des plus forts, on laisse croire à un paradis qui n'est pas de ce monde, notre monde.

Référence : Tardif, Francine, "Tu ne tueras point", Relations, avril-mai 2001 (668), p. 28-30.

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4 février 2003