Marc Chabot
Lauteur est professeur de philosophie au collège François-Xavier-GarneauLidéologie du changement a maintenant envahi tous les territoires. Abolissant les références et le désir de bâtir un monde commun, elle cherche à nous laisser seuls face à nous-mêmes. La démasquer est une chose, ébaucher une nouvelle éthique pour lui résister en est une autre.
« lavenir est toujours construit dans la difficulté. », Robert Mishari
Il ny a maintenant que des simulacres de changement, savamment orchestrés, étudiés, planifiés, annonçant le mieux pour bientôt, semant lespoir dans les têtes et exigeant de nous dêtre patients.
Le changement, parce quil est une idéologie, na plus besoin de se justifier, na plus besoin dassurer ses arrières, de se présenter devant nous avec un horizon historique. Lidéologie du changement na plus à se légitimer, elle na quà proclamer son existence. Les mots comme progrès, évolution, révolution, tendances, avancement, dernier cri, nouveauté, virage renvoient au vide. Lavenir cest maintenant, lavenir cest demain. Lavenir frappe à vos portes, il faut ouvrir, il faut laisser entrer.
Pris aux pièges
Si le changement se justifiait, nous aurions une éthique du changement. Si le changement devait légitimer son action, nous devrions en évaluer le sens, mais nous nen sommes plus là. Le propre dune idéologie efficace est toujours de camoufler quelle est une idéologie. Le propre du changement est de se présenter comme étant le réel, les faits, la réalité, le présent, ce qui est. Linéluctable, limmesurable, lirréversible, linconditionnel, lindélogeable, lincontournable.
Si vous êtes de ceux et celles qui affirmez que la patience a des limites et que le règne de lidéologie du changement a fait son temps, vous serez ramenés à lordre, disqualifiés, ignorés, détournés des lieux dune parole signifiante. On vous retirera le tapis de sous les pieds, on déformera votre langue, on fera semblant de ne rien entendre.
Nous commençons à peine à comprendre lampleur du
système mis en place. Tout de nous doit être déréalisé,
détourné de sa fonction initiale, de son sens, du sens.
On sétonne encore que certaines sociétés, certains
peuples ou certains individus veuillent conserver une singularité ou
des singularités. Dans un tel contexte, chacun de nous doit procéder,
dans la plus grande des solitudes, à des rénovations intérieures
quil na bien souvent pas les moyens de soffrir.
Le monde narrête pas. Mais je peux décider darrêter. Une nouvelle éthique est à naître. Celle de la passivité, du silence et de la résistance molle. Ce que je veux, vous nen saurez rien et cela ne vous concerne plus. Vous vouliez ma disparition et en même temps vous vous scandalisez de mon silence. Voilà le ridicule consommé, digéré, assimilé. Mais nous narrivons pas encore à penser cette nouvelle éthique convenablement, cest pourquoi elle est pleine de contradictions, elle oscille entre la résistance et lindifférence.
Car si nous sommes entrés en postmodernité, si nous sommes maintenant au bord dun posthumanisme, il faudrait nous dire ce quil faut faire des restes du passé. Peu importe notre âge, notre sexe, notre position géographique dans le monde, nous sommes pris au piège.
Quand le philosophe Gilles Lipovetsky annonce que nous sommes dans une société postmoraliste, il veut signifier par là que lhumanité occidentale ne sen remet plus aux devoirs et aux sacrifices pour se réaliser. Nous sommes seuls avec notre individualité, cherchant la réalisation dun bonheur en focalisant sur le souci de soi. Le changement nous atteint, il nest pas seulement une affaire de commerce, il nest pas quéconomique, il nest pas que marchand.
« la morale se trouve recyclée selon les lois du spectacle, du show business, de la distraction médiatique. », Gilles Lipovetsky. Ce que lidéologie du changement a parfaitement réussi, cest labolition des références. Tout peut avoir lieu sans référentiel moral de base. Le seul référentiel qui vaille la peine dêtre conservé, cest lindividu, son bonheur, son droit au bonheur. Pour y arriver, il fallait abolir les morales collectives, les morales sacrificielles, le souci de lautre, lidée que nous étions un « nous » avant dêtre un « je ».
Lidéologie du changement a maintenant envahi tous les territoires.
« nous connaissons tous les secrets de la stratégie des multinationales mais nous navons pas une idée claire de lhomme qui est en face. Il est probable que nous avons tendance à le sous-évaluer. », Alessandro Barrico. Le Roi, cest soi. Lobjectif est ciblé. Chaque soir, cest la parade des réussites et des échecs. Sans ordre, vous verrez sur vos écrans les problèmes des riches et les famines du monde. Les limousines des nantis et les misères des petits peuples.
Partout, il y a une caméra cachée. Distraction oblige. Les différences entre les émissions qui surprennent un employé crachant dans la soupe et un chef dentreprise crachant sur le monde samenuisent. Nivellement. La Facture et Drôle de vidéo fonctionnent de la même manière : faire spectacle. Offrir un divertissement. Arnaque financière pour exploiter le pauvre monde, arnaque sexuelle pour jouir du pauvre monde. Tout est là. Tout change. Le cumul des faits na plus besoin dêtre pensé.
Vers une nouvelle éthique
Comment, dans un tel contexte, espérer une éthique qui puisse
tenir le coup? Récemment, un professeur des HEC, commentant les résultats
dun sondage sur les partis politiques québécois à
Radio-Canada, utilisait lexpression « consommateur électoral »
en parlant des citoyens qui votent. On peut, même lorsque lon est
un universitaire, être dominé par lidéologie du changement
et, sous prétexte de travailler avec des concepts plus clairs, perdre
de vue le sens même de ce que doit être une démocratie. Réduire
un droit de vote à un geste de consommation, cest aliéner
toute une société et retirer à tous leurs responsabilités
de base en tant que citoyens. Lanimateur na jamais bronché.
Le consommateur électoral fait partie des murs. Il existe puisquon
en parle. Il explique quelque chose puisque je le dis.
Comment, dans un tel contexte, espérer une éthique qui puisse
tenir le coup?
Les solutions ne sont pas derrière nous. Mais cela ne signifie pas quil ny a plus rien derrière. Les solutions ne sont pas devant nous seulement. Les « prospectives » de lidéologie du changement sont très souvent des lubies, voire des hallucinations, des énervements existentiels. Relisez sans sourire Le choc du Futur dAlvin Toffler paru en 1971, vous verrez bien!
Qui est cet « homme en face », demande Barrico? Il a bien raison. Que voulons-nous conserver du passé? Et quand nous parlons de conservation, je ne pense pas seulement aux choses, il faut penser aux idées, aux concepts, aux valeurs.
Peut-on former un citoyen capable de penser les paradoxes et en même
temps daccepter la multiplicité des morales?
Tout changement, véritable ou non, suppose labandon dun certain
nombre de valeurs, la mise au rancart didées, loubli de ce
qui était. Les changements obligent à de nouveaux modes de comportement.
Le récent combat mené contre les promoteurs des barrages sur nos rivières avait justement à affronter plusieurs paradoxes à propos du développement des régions. Nos villages se meurent. La construction dun barrage privé pouvait sembler une solution immédiate pour diminuer le chômage, empêcher lexode des jeunes ou même entrer dans la modernité!
Soudainement des citoyens se rebellent, font front commun avec des artistes pour protéger la nature, questionner les promoteurs et dénoncer les visions à court terme. Une conception du progrès est questionnée.
Développement aveugle contre respect de la nature. Démocratie
contre lobbyistes. Désir de vivre mieux et désir de sauver un
village.
Multiplicité des morales. Multiplicité des paradoxes. Insouciance
apparente des citoyens.
On ne peut pas dire : il ny a plus de morale. Bien au contraire, plus que jamais les éthiques sentrechoquent, se croisent et sentremêlent.
Face au multiple
Penser le multiple. Penser avec et pour les citoyens. Le défi est là.
Or, lidéologie du changement va dans la direction opposée.
Comme toute idéologie, elle voudrait nous faire croire que, quelque part,
quelquun a tout pensé pour nous. Ce qui reste aux citoyens :
contempler le changement dans son salon avec son cinéma maison.
Le monde nest pas ce que je dois subir, cest ce que je dois construire
avec les autres.
Être soi-même un pluriel. Citoyen, individu, homme, femme, travailleur, malade, consommateur averti, législateur, utopiste, entrepreneur, bénévole, créateur et même spectateur. Il nous faut refuser lunidimensionnalité de lêtre.
Peut-être que le temps des morales complètes est terminé. Peut-être que nous sommes maintenant devant des morales complexes et toujours incomplètes.
Nous pensons des prolégomènes. Lincomplétude de lêtre humain est dans les prolégomènes. Les modèles éthiques sont fragilisés. Mais nous devrions comprendre que même si lhumain est incomplet, même si nos éthiques sont fragmentaires, nous conservons notre devoir de penser, notre devoir dinventer lêtre humain.
Le philosophe Peter Sloterdijk a probablement raison lorsquil pose cette question décisive : « Combien dauto-contradictions les sociétés modernes de consommation et des droits de lhomme peuvent-elles absorber? » Il faut ajouter que ces auto-contradictions ne sont pas absorbées exclusivement par nos sociétés, mais aussi par chacun de nous. Même sil nous arrive souvent doublier que nous sommes cette société. Même si nous semblons ne plus savoir ce quest une société.
Et si nous sommes toujours dans les prolégomènes, ce nest pas simplement parce que nous avons le nez collé à la vitrine du présent ou parce que nous ne savons plus penser un système éthique, cest que nous avons compris quen matière déthique, la souplesse est une exigence, même lorsquelle est un danger.
Penser sans ancrage est une chose difficile, mais nous pourrions faire confiance
aux hommes et aux femmes pour affronter cette difficulté. Lidéologie
du changement ne semble pas lavoir compris. Elle glisse toujours dans
le vide de la pensée, dans luniformisation, dans lunidimensionnalité.
Notre résistance nest peut-être pas celle que lon croit.
Notre résistance nest pas de celles qui nont rien à
offrir. Elle ne se tient pas seulement dans le confort dune morale ancienne.
Notre fragilité est notre force et notre faiblesse. Nouveau paradoxe.
Comment penser les différences entre le vrai et lapparence de vérité? Qui croire? Faut-il même se contenter de croire?
Nos sociétés ne sopposeront plus jamais au changement. Il est là pour rester. Mais il faut le dire clairement, il y a des changements qui sont des leurres et des erreurs. Il y a des changements qui nous mènent trop loin de nous-mêmes pour ne pas sen méfier. Il y a des changements qui sont des défaites pour lhumanisation et pour les droits humains.
Nous continuons de fabriquer nos univers avec des idéologies, même
en sachant que toute idéologie a la vue courte, même en ayant une
conscience claire des dangers dune idéologie. La dernière
ruse de lidéologie a été de nous laisser entendre
quil ny avait plus didéologies. Comme si nous pouvions
être aussi naïfs.
Plaider pour la multiplicité, les paradoxes, les éthiques, le
pluriel de lêtre, ce nest pas dire que nous allons partout
et nulle part, cest tendre une oreille autre, cest entendre les
voix qui se lèvent de partout et qui sont souvent confuses. Tendre loreille
et tendre sa pensée vers lautre et vers soi. Ce nest pas
tout de revendiquer le droit de penser, il faut maintenant sy mettre.
Et puis, il y a tous ceux et celles qui ne parlent plus, qui ne font rien entendre, qui gardent le silence. Parfois par pure stratégie, parfois parce quils sentent linutilité de la parole dans tout ce bruit que fait le changement pour nous faire croire à son indispensable existence. Et puis, il y a les mots des autres, les mots de tous. Il y a nos solitudes, toujours nos solitudes et nos éthiques en friche, nos éthiques molles, nos éthiques de circonstances, nos éthiques qui essaient de se construire tout contre le changement et tout contre la fragilité de nos espoirs.
« La première urgence dune société du
sommeil est dannihiler les facteurs déveil, quitte à
mimer le réel au fond du plus paralysant cauchemar », Hubert
Haddad.
Il marrive de me demander : quand sortirons-nous du cauchemar? Je
ne rêve pas, il y a lespoir. Il y a encore des hommes et des femmes
qui cherchent dautres chemins, qui ne croient plus en lidée
que le changement explique tout.
Référence : Chabot, Marc, « Contre linexorable », Relations, mars 2003 (684), p. 19-23.
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7 septembre 2004