par André
Myre
L'auteur
est bibliste
La notion biblique du shabbat, libératrice et subversive aux temps où elle fut forgée, interpelle toujours la société prise dans les filets de la marchandisation capitaliste et les rapports sociaux inégaux.
Réglementons, non! déréglementons, dit l'Homme
Tant qu'à déréglementer, dit l'Homme, déréglementons. Et il déréglementa même ce qui à l'origine n'était pas un règlement, c'est-à-dire cette sage tradition de se reposer le septième jour, mais dont il en avait fait un règlement. C'était une directive, ou une direction, ou une orientation. On ne vit pas pour travailler, avait dit Dieu, on n'a pas le droit de se rendre esclave de rien, fût-ce du travail.
" Tu te rappelleras que tu as été esclave en terre d'Égypte et que Yhwh ton Dieu, main de fer et bras foudroyant, t'en a fait sortir. C'est pourquoi Yhwh ton Dieu t'a ordonné de respecter ce jour du sabbat. " (Deutéronome 5,15)
Un " ordre " de Dieu : c'est une parole qui trace un chemin, indique la voie, oriente vers la liberté, a en vue la vie plutôt que le désordre ou le chaos. Or, il est significatif que l'Homme n'a de cesse de transformer ces directions en lois et commandements.
Réglementons, dit l'Homme, tout fier de se rendre esclave de ses lois au nom de Dieu. Au contraire, déréglementons, dit encore l'Homme, fier d'écarter ces orientations au nom de sa liberté pour se diriger lui aussi vers l'esclavage, du travail cette fois.
Les paroles sur le shabbat surviennent dans ces vieux textes judéo-chrétiens, tant décriés que plusieurs lecteurs se demandent sans doute ce qu'on en pourrait bien tirer qui soit pertinent pour une société qui vogue allègrement vers la mondialisation sous la direction éclairée d'une superpuissance toute dévouée à la libération des peuples. Voyons voir.
Le commerce avant tout, dit l'Homme
La tradition du shabbat, le septième jour, est certainement une tradition ancienne en Israël. On la retrouve dans les deux versions du Décalogue du livre de l’Exode (20,10) et du Deutéronome (5,13-14). Ce jour est fait pour le repos :
" Six jours durant tu travailleras et vaqueras à tes occupations, et, le septième, c'est shabbat pour Yhwh ton Dieu : ni toi, ni ton fils ou ta fille, ton serviteur, ta servante, ton bœuf, ton âne ou toute autre de tes bêtes, ni l'immigré non plus séjournant dans tes murs, aucun d'entre vous ne se livrera à quelque activité que ce soit. Ainsi, comme toi, pourront se reposer ton serviteur et ta servante. " (Deutéronome 5,13-14)
Mais le repos, cela fatigue l'Homme, surtout celui qui partage les valeurs de l'Empire. À lire la Bible, on se rend compte qu'avant l'exil à Babylone, au début du sixième siècle avant J-C, le shabbat tient plus ou moins le coup. C'est une fois le retour des exilés au pays que ça se gâte, disons entre 450 et 350 avant J-C. La Perse est la superpuissance du temps. L'Empire a créé un système de taxation fort efficace; la monnaie est fondue par le gouvernement et standardisée. Une formidable pyramide sociale se met en place, qui se maintient a coups de concessions accordées aux grands de ce monde : élites fortunées, personnel militaire, officiels du Temple. Les plus riches s'enrichissent aux dépens des plus pauvres, et chacun surveille l'autre :
Dans les provinces
sans justice sans procès
le pauvre est opprimé
N'en sois pas surpris
les grands de ce monde
veillent sur les grands de
ce monde
et de plus grands encore
veillent sur eux tous. (Qohélet
5,7)
On ne cesse de consommer, sans jamais avoir assez. L'insécurité règne : " L'or se charge de tout ", se plaint Qohélet (10,19). Les petites gens sont réduits à emprunter pour vivre mais, pleins de dettes, perdent propriétés et gagne-pain et leurs enfants sont vendus comme esclaves. Argent, commerce et investissements d'un côté, prêts, hypothèques et faillites de l'autre. Comme le dit si bien Qohélet : " Rien de nouveau sous le soleil " (1,9). Dans ce contexte, pas surprenant que le repos du septième jour soit apparu à l'Homme comme démodé, contraire aux valeurs de l'Empire, une nuisance pour le commerce, une insoutenable limite aux profits. Le gouverneur Néhémie, nommé par les Perses mais fidèle aux traditions de ses ancêtres, décrit clairement la situation en Juda et dans la Jérusalem de l'époque :
" Ces jours-là, je vois dans Juda qu'on foule au pressoir pendant le shabbat, et qu'on apporte des denrées en masse! Et qu'on apporte à Jérusalem du vin, du raisin, des figues et des charges de toutes sortes, chargés sur des ânes, au jour du shabbat!... Et que les Tyriens y résident, apportant leur poisson et toutes sortes de marchandises, vendant pendant le shabbat aux fils de Juda et à Jérusalem. " (Néhémie 12,15)
Saine concurrence oblige. Les fils d'Abraham se doivent de faire du commerce le jour du shabbat s'ils ne veulent pas voir leurs profits passer aux mains des étrangers. Il fallait déréglementer, se disait l'Homme.
Malgré tout, la tradition du shabbat a réussi à se maintenir. Jour de repos familial et de prière, dans le judaïsme. Jour décalé de 24 heures, et affranchi de ses contraintes juridiques, dans le christianisme. " C'est pour nous rendre à la liberté que le Christ nous a libérés ", s'écrie Paul (Galates 5,1). Mais les impératifs du commerce, alliés de la sécularisation de la société, lui rendent à nouveau la vie difficile.
Je refuse de produire, dit le Repos
Le mot " repos ", conservé parce qu'il est inscrit au cœur de la tradition sabbatique, pourrait sans problème être remplacé par " loisir ", " temps libre ", qui correspond davantage à la culture d'aujourd'hui. Pourquoi donc le shabbat? Et quels en sont les aspects qui le caractérisent?
Il répond au besoin de repos après le labeur du travail, ressenti par les humains, les bêtes, la nature même (année sabbatique).
Il heurte de plain-pied les impératifs impériaux de la consommation effrénée, du commerce sans entraves, du profit sans limites et de l'esclavage humain sans vergogne.
Il symbolise la résistance d'un peuple (Israël) ou de petites communautés (chrétiennes) face aux pressions de l'entourage.
Il s'agit d'un jour sacré, où s'exprime la prière qui rappelle la libération d'Égypte et annonce d'autres libérations à venir.
Le shabbat est le repos d'un groupe humain libre, dans un contexte de pression et d'opposition constantes. Le shabbat est subversif par essence, puisqu'il refuse de produire alors que tel est l'impératif de l'entourage.
Avec qui me reposer? dis-Je
Le principal problème de la croyante et du croyant – si je me permets ici de parler d’eux –, ce n’est pas que le repos ou le loisir soit attaqué de toutes parts. En cela, ils partagent la condition de grande fatigue dont témoigne notre société. Et cette fatigue est de toujours. L’Empire a toujours détesté et détestera toujours le repos. Le principal problème est ailleurs, précisément dans la solitude. Toute la Bible témoigne du fait que la lutte subversive du repos contre l’Empire était une entreprise collective. Quand Néhémie décide de restaurer la pratique du shabbat en laissant les marchands en dehors de Jérusalem ce jour-là (13,19-21), il le fait comme chef du peuple, et au nom de son peuple. En lui, c'est un peuple qui lutte contre l’Empire perse. Ce sera la même chose un peu plus tard, au temps des Maccabées. Des gens mourront pour défendre le repos du shabbat contre l’Empire hellénistique. Tout comme ce sera le cas quand Rome deviendra l’Empire du temps. Au temps de la Nouvelle Alliance, ce sont des communautés qui célèbrent la victoire du Christ le dimanche, comme plus tard, ce sera le christianisme dans son ensemble qui vivra le repos du dimanche. La lutte contre les impératifs commerciaux a de tout temps été une lutte collective.
Mais de nos jours, chez nous en particulier, la croyante est seule, le croyant est seul. L’État a fait acte de soumission à l’Empire. L’OMC règne en maître. Le commerce a tous les droits. Le jour hebdomadaire du repos a été aboli. L’Homme a triomphalement rétabli son statut d’esclave de la production, en trompetant sa liberté de vendre et d'acheter quand ça lui plaît. Par gouvernements successifs, le peuple a cessé de lutter contre l’Empire. Et l’Église aussi. Laissant de côté sa tâche pour n’œuvrer qu'en fonction de sa survie, et ayant besoin des bien nantis pour redonner un peu d’espoir à ses coffres dégarnis, elle a depuis belle lurette oublié le sens subversif du shabbat.
La solitude de la foi, peut-être est-ce le nouveau lieu de la lutte pour le repos. Peut-être est-ce l'occasion de la prière, réalité qui fait partie du shabbat depuis des millénaires. Mais pas n'importe quelle prière, seulement celle-là qui, profitant du shabbat, peut nourrir le sens de ce repos, soit l'opposition aux valeurs de l’Empire. Soulignons qu’ici les mots " foi " et " prière " sont pris dans un sens largement humain, et non étroitement religieux. La foi, c’est ce dynamisme de fond qui monte en soi de l’on ne sait où, pour s’opposer à l’Empire du temps et inscrire qui l’écoute dans une lignée qui vient du bout des âges. Prier, c’est ce temps qu’on se donne pour nourrir sa réponse aux exigences de cette foi. On peut fort bien être humain sans religion, mais pas sans foi ni prière. Or, une vraie prière ne peut être que subversive. Écoutons à nouveau ce vieux texte si récité et pourtant si méconnu :
Notre Père, ...
Fais venir ton Règne...
Le pain de la journée,
donne-le-nous aujourd'hui.
Remets nos dettes
comme nous remettons à
qui nous doit.
...et garde-nous du mal. (Matthieu
6,9-13)
Si le shabbat est repos, et si ce repos est traditionnellement rempli de prière, c’est à cause de l’objectif visé : contrer l’inhumanité de l’Empire. Or, comment tenir bon dans la résistance si on ne se réoriente pas constamment vers ce jour qui verra l’Empire du temps jeté en bas de son socle? Que vienne enfin ce Règne! De plus, comment vivre harmonieusement s’il y a incohérence entre l’espérance et la vie? Le shabbat est le temps donné ou pris pour évaluer la sobriété de son style de vie, simplicité qui complique la vie du système tout en le condamnant. Vivre au jour le jour, donc, voilà ce qu’il faut faire, sans avoir trop de réserves, avec un minimum de compromissions face aux règles du jeu.
Mais le système dure et il est dur pour qui lui refuse son allégeance. Impossible de durer dans la résistance sans laisser monter en soi la colère et le scandale causés par ce mal de toujours, et sans espérer y échapper. " Prier " le shabbat, c’est donc prendre les moyens de durer dans le repos subversif, apprendre à connaître les rouages de l’Empire pour mieux s'en garder, prendre lucidement conscience des inévitables compromissions qu’impose la vie et s’aimer humblement.
Enfin, faut-il le rappeler, les rédacteurs de la vieille prière l’ont présentée comme l’expression d’un " nous ". Seul, on ne tient pas longtemps. Aussi, le repos devrait-il pouvoir se vivre à plusieurs, réunis dans cette subversion qui traverse les millénaires pour dire à l’Empire qu’il aura toujours tout faux et que les humains sont autre chose que des machines à produire qu’il peut programmer à son gré. Heureusement que ce sens subversif du shabbat peut se dire en se reposant.
Référence : Myre, André, "Le septième jour : repos!", Relations, juillet-août 2003 (686), p. 22-24.
Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations
www.revuerelations.qc.ca
28 août 2003