Un Dieu métis

par Jean-Marc Éla
L’auteur, théologien et sociologue, est membre du Groupe de travail sur les réfugiés
du Centre justice et foi; il a publié de nombreux ouvrages dont Repenser la théologie africaine.
Le Dieu qui libère (2003)

Quand les frontières se ferment et quand les pays riches sont peu enclins à abandonner leurs monopoles sur les ressources de la planète, une question se pose avec acuité : où donc est Dieu dans le système actuel des obsessions sécuritaires du Nord?


Les pays du Nord se mobilisent pour gérer le contrôle des frontières selon les critères du libre-échange en faisant le tri entre gens utiles et gens inutiles. D’après ces critères, les pauvres ou les « naufragés de la planète » sont une humanité de surcroît dont les pays riches n’ont que faire. Ces Barbares doivent être enfermés dans leurs enclos au moment où les orphelins de la guerre froide réinventent l’ennemi à partir du Sud, la nouvelle menace.

Dans ce contexte, on ne peut que s’interroger sur l’impact et les dérives des politiques restrictives qui, en matière d’immigration et d’asile, mettent en cause l’État de droit et le lien social. Aucune civilisation digne de ce nom ne peut exister sans donner toute sa place au principe d’hospitalité. Aussi, faut-il redouter les ravages du déficit humain dans les pays occidentaux qui se ferment à l’immigré et aux personnes en quête de protection.

Si l’on juge la démocratie à la manière de respecter les droits humains et de traiter l’étranger, on prend conscience des effets pervers des politiques d’immigration et d’asile qui se fondent sur l’idéologie du bunker. On ne peut que constater l’érosion des droits à l’égard des réfugiés : en Occident, les pays d’asile deviennent rares. Les gouvernements refusent de reconnaître que l’immigré ou le demandeur d’asile, à titre d’être humain, est sujet de droits. À la limite, ces gouvernements n’hésitent pas à violer un lieu de culte pour expulser les réfugiés vers des pays où ils risquent la torture ou la mort. Bien plus, à Ottawa, la ministre de l’Immigration va jusqu'à vouloir interdire aux Églises d’exercer leur ministère d’accueil et de compassion en les sommant de cesser d’offrir l’asile aux réfugiés menacés d’expulsion. En tentant d’assimiler le droit d’asile au crime, on tend à gérer les menaces par l’enfermement, la violence et l’arbitraire.

Devant une opinion fabriquée par les manchettes du téléjournal qui n’aident pas toujours à saisir les vrais enjeux des systèmes sociopolitiques mis en place à travers les lois antiterroristes, il est urgent d’insister sur la pertinence de la reconnaissance et du respect de l’autre jusque dans l’espace du politique, de désamorcer la peur de l’autre en vue de civiliser l’État et de réinventer la citoyenneté.

Vers une théologie de l’altérité

En tenant compte du choc de la différence, de la tendance à la fermeture des frontières et de la crise du droit d’asile dans le système actuel des obsessions sécuritaires, le théologien doit pouvoir saisir à bras-le-corps la question actuelle du sens de l’autre dans la Révélation afin de contribuer au débat fondateur qui s’impose en ce début du millénaire : accueil ou rejet des immigrés et des demandeurs d’asile?

À cet égard, les consulats, les aéroports et les centres de détention, vitrines de l’Occident, constituent de véritables lieux théologiques. À partir de ces lieux, Dieu lui-même est à l’épreuve du cri de l’immigré et du réfugié. L’enjeu de Dieu dans la rencontre avec l’étranger est un axe central du message de la Bible. Le risque de « sortir de chez soi » et d’aller ailleurs est indissociable de la révélation de Dieu dans la Bible. Les chemins de l’exode et de l’exil sont le passage obligé pour accéder à la vie en plénitude. Cet itinéraire de masses d’hommes et de femmes jetés hors du sol natal et privés de leur univers familier évoque le drame de l’humanité écrasée sous le poids d’événements qui prennent souvent le visage de la précarité et de la souffrance, de l’exclusion et même de la mort.

Exode et exil sont deux mots de la Bible qui renvoient à la condition même du peuple de Dieu, comme de nombreux textes le soulignent, entre autres : « Mon père était un araméen errant qui descendit en Égypte » (Dt 26, 5); « Je suis un étranger chez toi, un passant comme tous mes pères » (Ps 39, 13). Le souci de l’autre s’impose à partir de cette condition d’étranger : Dieu a rencontré son peuple dans les situations de servitude, d’humiliation et de honte. La relation à l’étranger s’enracine dans le mémorial de la sortie d’Égypte qui structure la conscience religieuse des Israélites : « Tu n’opprimeras pas l’étranger. Vous savez ce qu’éprouve l’étranger, car vous-mêmes avez été étrangers au pays d’Égypte » (Ex 23, 22). Ainsi, le sens de l’autre est une exigence de fidélité au Dieu de l’Exode : « Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte. Je suis Yahvé votre Dieu » (Lv 19, 33-34). À l’évidence, ce Dieu n’est pas neutre. Il se range toujours et avec passion du côté des faibles et des indigents. Il prend le parti de ceux auxquels le droit et les privilèges sont refusés. Les exigences de justice et de protection de l’étranger se situent dans la logique du Dieu des pauvres. Ainsi, il s’agit toujours de considérer et de traiter l’étranger en prenant en compte le sort du peuple de Dieu en Égypte.

Cette attitude est profondément enracinée dans l’horizon prophétique. Au-delà des séparations entre Israël et les païens, l’admission de l’étranger s’étend sur le plan social, cultuel et salvifique. Dans cet esprit, la vision d’un salut total et universel réalisé à travers la figure du Serviteur de Yahvé, dans le livre d’Isaïe, permet d’approfondir la réflexion. L’Hébreu entend, avec étonnement et surprise, Dieu appeler l’Égypte « mon peuple » et l’Assyrie « ma créature ». La Bible annonce un bouleversement total des rapports entre Israël et l’Égypte dont le nom est lié à l’histoire de l’oppression et de la servitude. Face à la haine et à la vengeance qui rappellent les souffrances des juifs de la part de l’étranger et de l’oppresseur, il faut plutôt retrouver le sens de l’accueil de l’autre qui, sans annuler l’élection d’Israël, invite à vivre l’union dans la différence. Au nom de ce Dieu, s’impose la résistance contre toute forme d’intolérance susceptible de conduire au rejet et à l’exclusion de l’immigré.

En fin de compte, le destin des immigrés est au centre des manifestations de l’amour et de la compassion de Dieu. Plus encore, Dieu se révèle, à travers le visage de l’étranger (Gn 18, 1-15). Ce passage où Dieu prend la figure de trois voyageurs annonce la figure messianique du repas où Dieu et l’être humain sont à la même table. L’hospitalité d’Abraham à l’égard des trois voyageurs fatigués annonce la rencontre ultime avec l’étranger selon la logique de l’Incarnation. Le théologien doit pouvoir rappeler que Dieu porte avec lui les figures de l’altérité qui trouvent leur valeur et leur fondement dans le mystère de la Trinité.

Du Dieu métis

Trois axes thématiques s’offrent à la réflexion dans une perspective chrétienne, pour fonder la visée d’un monde d’où l’exclusion est bannie et résister à la tentation du mur et des replis identitaires. Ces thèmes soulignent la fécondité des entrelacements anthropologiques qui résultent de l’ouverture à l’autre. Ils s’articulent autour du Dieu métis dont il nous faut reconnaître le visage à l’ère des nouvelles mobilités.

1) Le lien intime entre soi et l’autre trouve un enracinement fécond dans le Dieu trinitaire. Dans la célèbre scène de l’apparition des trois étrangers sous le chêne de Mambré, comme figure de Dieu, les Pères de l’Église ont vu l’annonce du mystère de la Trinité dont Jésus est le révélateur. Le Dieu que l’on accueille sous la figure de l’hôte ne cesse de faire revenir notre regard vers celui que nous préférons ne pas voir, il appelle à vivre avec les autres au-delà de toute discrimination et ostracisme. L’accueil de l’étranger s’inscrit ainsi en profondeur dans la foi au Dieu des chrétiens.

2) L’acceptation de la différence et de l’altérité est un défi à l’affirmation de soi. La foi trinitaire invite à s’ouvrir à la diversité en affirmant que l’identité ne se bâtit pas par le rejet et le bannissement de l’étranger, mais par l’intégration des différences sous l’égide d’un Dieu qui aime. La genèse de soi exige l’acceptation et la rencontre de l’autre. Dans un monde où une culture d’assiégés contribue à développer des réactions négatives et répulsives à l’égard de l’étranger en n’acceptant pas le fait de la différence de l’autre, la construction de soi ne peut se faire, car il manque cette part d’une humanité étrangère grâce à laquelle chacun peut s’enrichir et s’épanouir.

3) Jésus Christ partage le destin de l’étranger. En effet, en Jésus de Nazareth, celui qui est « sorti de Dieu », c’est le Verbe qui assume la plénitude du mouvement de la vie à travers un corps par lequel il vit son propre exode jusqu’à la croix. Dans ce mouvement de sortie qui est constitutif du Verbe de vie (Jn 8, 29), retenons le moment de l’Incarnation. On se heurte ici au drame du rejet : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1, 11). Ainsi, en Jésus Christ, l’enjeu de Dieu s’inscrit dans la dramatique humaine des rejetés de l’histoire. Né hors de chez lui (Lc 2, 4-7), il est confronté à l’exil, assumant et récapitulant ainsi l’expérience de son peuple (Mt 2, 13ss.). Durant son ministère, il mène une véritable vie d’itinérant, parcourant « villes et villages » (Lc 13, 22; Mt 9, 35). En mourant « hors des portes de la ville » (He 13, 11-12), il révèle le Dieu qui n’exclut pas ceux qui sont frappés par l’exclusion. Dans cette perspective, Jésus de Nazareth s’identifie lui-même à l’étranger, l’exclu pendu sur la croix.

La question de l’autre telle qu’elle se pose avec acuité dans les pays où le visage de l’invisible se dessine à travers cette nouvelle figure sociale que sont les sans-papiers nous oblige donc à repenser et à vivre autrement le message chrétien. Plus que jamais, l’autre est un défi fondamental à la mission de l’Église dans les mutations contemporaines où le droit d’asile est remis en cause par la « mentalité forteresse » dans laquelle s’installent les pays d’Occident. Dans ce contexte précis, l’Église a un rôle décisif à jouer pour défendre les causes humaines : il lui faut faire signe de ce Dieu qui entretient une sorte de complicité avec l’étranger. Ce défi doit être relevé dans un monde d’inégalités et de conflits où le flot d’exilés est loin d’être tari.

Dieu dans notre histoire

L’enjeu des questions d’immigration et d’asile mérite d’être précisé en mettant l’accent sur le caractère eschatologique de la rencontre de l’étranger (Mt 25, 31-46). Dans cette rencontre, le Seigneur, juge des nations que l’on attend « dans la gloire », est présent dans la condition des hommes et des femmes qui n’ont d’autre qualification que leur altérité même qui les condamne à la fragilité et à l’exclusion dans les milieux où les stéréotypes et la force du préjugé sont un frein à toute relation interculturelle. Il importe ici d’inventer une manière de faire Église en assumant le destin des étrangers.

En effet, Jésus rappelle que l’attente de sa venue ne saurait être vécue authentiquement en dehors de l’attention à l’autre en situation de précarité. En prenant fait et cause pour les hommes et les femmes sans patrie, sans insertion et privés de toute dignité sociale, il montre que c’est par la médiation de « ces plus petits qui sont ses frères », en apprenant à voir en tout étranger le Seigneur lui-même, que l’Église est appelée à rencontrer son Seigneur. L’Étranger est l’icône de l’Envoyé du Père. Le Christ renvoie donc l’Église à l’exigence d’une attention à l’autre dans la quotidienneté humaine. C’est là qu’il entend être attendu. Ce qui importe, c’est de le servir dans les lieux où la citoyenneté s’exerce. C’est dans ces lieux que Dieu nous rencontre aujourd’hui sur les chemins de notre histoire.

Il n’y a pas de christianisme en dehors d’une fidélité vécue dans le geste et la parole. La rencontre avec l’étranger est un événement de salut dans les trajectoires du quotidien. On ne peut réexaminer ce que signifie faire mémoire de Jésus sans faire référence à l’étranger et à l’exilé dont l’accueil est un enjeu de Dieu et un test fondamental de fidélité à l’Évangile. Le mot de Camus exprime bien cet enjeu : « Je vais vous dire un grand secret, mon cher : n’attendez pas le jugement dernier, il a lieu tous les jours ».

Référence : Éla, Jean-Marc, « Un Dieu métis », Relations, novembre 2004 (696), p. 32-34.

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16 novembre 2005