Nous sommes tous issus de la Terre

par Jean-Claude Ravet

 


Le Forum social mondial (FSM) de Belém, au Brésil, aura marqué cette année le mouvement altermondialiste d’une manière significative, en se déroulant sous le signe d’une profonde solidarité avec les peuples indigènes de la Pan-Amazonie. Dans cette vaste région d’Amérique du Sud, qui embrasse neuf de ses treize pays et où sillonnent le fleuve Amazone et ses affluents, s’étend la forêt humide la plus vaste du monde. Ces peuples y vivent, depuis des millénaires, de la chasse, de la pêche et de l’agriculture. Depuis quelques dizaines d’années, leur milieu de vie est sérieusement menacé. Déforestation, exploitation minière et pétrolière sauvages, monocultures intensives, pollution des eaux, détournements de rivières et érection de barrages hydroélectriques sans études d’impacts environnementaux préalables, sont autant de traces du passage de l’économie prédatrice dans cette région du globe.

Les Autochtones n’en sont pas les seules victimes. L’équilibre fragile des écosystèmes amazoniens qui sont déterminants pour la vie à l’échelle de la planète s’en voit aussi gravement affecté. Réserve inégalée en biodiversité, l’Amazonie est connue comme le poumon vert de la Terre pour sa précieuse capacité à absorber des quantités énormes de CO2. On pourrait dire aussi, suivant la même métaphore biologique, qu’elle est son « rein bleu » – 18 % du volume total d’eau douce déversée dans les océans provient de l’Amazone, assurant ainsi le niveau salin adéquat essentiel à la vie marine.

L’Amazonie n’était pas au FSM qu’un prisme local à travers lequel la crise économique, financière, alimentaire et écologique pouvait être analysée. Les Autochtones amazoniens y étaient parmi les principaux acteurs. Ils étaient visibles partout sur les sites du forum : aux kiosques d’artisanat, dans les tables rondes, sur les scènes publiques, dansant et chantant, dans les ateliers et les auditoriums en tant que conférenciers ou tout simplement comme participants. Et parmi la foule des altermondialistes, venus des quatre coins du monde, nombreux étaient ceux qui arboraient des motifs indigènes peints sur la peau de leur visage ou de leur corps, comme s’ils étaient eux-mêmes du peuple de la forêt.

Cette identification solidaire, certains ne manqueront pas de la qualifier de folklorique. Mais à tort. Elle témoigne plutôt d’une conscience de plus en plus aiguë des enjeux cruciaux de la crise actuelle. Celle-ci, en effet, révèle plus qu’un malaise, plus qu’une dérive passagère : le capitalisme est ciblé dans sa logique systémique, tendant à réduire tout, les choses comme les êtres et le vivant, à une marchandise, productrice de profit. Cette logique n’est pas simplement fonctionnelle, organisationnelle, elle est indissociablement nouée à une manière d’être, à une « culture » propice à la marchandisation du monde. Comme l’a bien montré Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne, celle-ci repose sur une aliénation de l’être humain par rapport au monde. Comme si le monde nous était devenu étranger. Comme si, devant le déploiement de la maîtrise technique, il n’avait plus lieu d’être la condition de l’existence humaine – avec ses limites, sa finitude et sa « chair » singulière, constituée de mémoires, de récits, de langages, de symboles, d’imaginaires. Il pouvait dès lors devenir un simple environnement manipulable à souhait, un vaste réservoir de matière et d’énergie mis à notre disposition. Sans comprendre qu’en ravageant le monde, c’était aussi notre vie qu’on mutilait.

Quand les altermondialistes de Belém ont exprimé leur solidarité avec les peuples autochtones, c’est à cette résistance culturelle qu’ils en appelaient : « Nous sommes tous des Autochtones, tous issus de la Terre, notre seule demeure », semblaient-ils clamer haut et fort.

La sagesse millénaire et la manière de vivre de ces peuples, empreintes d’un profond respect envers la Terre-Mère, ainsi que la place centrale qui y est laissée à l’imaginaire et au symbolique, tant dans la vie personnelle que collective, témoignent à leur manière du défi auquel nous sommes tous confrontés : faire du monde le lieu d’une vie habitée par le sens. C’est là un retour à l’évidence qui a pour nom le souci, l’amour du monde. La domination instrumentale de la modernisation capitaliste nous l’a fait perdre de vue.

Comment en sommes-nous arrivés à détruire ainsi les conditions mêmes de notre existence? Voilà la question que le mouvement altermondialiste tente de résoudre dans sa quête inquiète et courageuse d’un autre monde possible. Cela implique, bien sûr, de poser l’économie sur d’autres bases que le profit et la croissance illimitée – notamment sur le bien commun – et de renouer avec l’action politique démocratique comprise comme la participation des citoyens à l’orientation de la société. Mais aussi d’investir résolument le champ de l’imaginaire et du symbolique, balayé par le vent violent de l’insignifiance.

Référence : Ravet, Jean-Claude,« Nous sommes tous issus de la Terre », Relations, juillet mars 2009 (731), p. 3.

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mars 2009