par Pierre
Lepage
Anthropologue,
l’auteur est responsable des dossiers relatifs aux peuples autochtones à
la direction de l’Éducation et de la
Coopération des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Les manifestations extérieures de discrimination raciale à l’égard des Autochtones peuvent faire oublier des dimensions plus fondamentales et plus pernicieuses du phénomène, en occultant les véritables lieux où il se trame.
Au Québec, on lie généralement la discrimination raciale à des vexations quotidiennes et à des actes individuels : on refuse, par exemple, de louer un logement à une personne à cause de la couleur de sa peau ou de son origine ethnique. Les victimes de ces gestes discriminatoires, qualifiés d’écarts de comportement inadmissibles dans notre société, disposent de recours juridiques qui leur assurent protection et réparation. Cependant, les Autochtones se distinguent de la plupart des groupes victimes de discrimination en ce qu’ils constituent des sociétés organisées qui luttent pour leur survie et celle de leurs institutions. Ce sont des peuples avec des traditions, une culture, des institutions propres. Cette nature collective de la discrimination dont ils sont victimes leur est spécifique. Pourtant on en tient très peu compte.
On se conforte à l’idée que les Chartes québécoise et canadienne des droits et libertés fournissent de bons outils pour lutter contre la discrimination et le racisme. Et on conclut trop vite que ceux-ci sont interdits et illégaux. En fait, les seules formes de discrimination qui sont interdites sont celles qui donnent prise à un recours personnel. Mais comment un être humain, en effet, peut-il prétendre à la liberté et à l’égalité en valeur et en dignité, si le peuple auquel il appartient est méprisé, traité d’inférieur, privé de ressources et de moyens de subsistance, maintenu en état de dépendance et de soumission? Condamner le racisme et la discrimination à l’égard des Autochtones implique en effet de mettre fin à toute forme de domination et d’assujettissement auxquels ils sont soumis en tant que peuples.
Une discrimination systémique
À cet aspect collectif, il faut rattacher une autre dimension essentielle : la discrimination dite systémique. Celle-ci se définit comme le résultat d’un ensemble de règles ou de pratiques, de prime abord non discriminatoires, dont l’interaction a pour effet de placer ou de maintenir toute une collectivité en situation défavorable. Elle n’est pas le fait de personnes précises, elle résulte plutôt du système social, de l’organisation de la société.
Jusqu’à très récemment, l’application au Québec des lois et des règlement relatifs à la chasse et à la pêche a été un bel exemple de cette discrimination systémique. En effet, selon la Loi sur les Indiens, à l’article 88, les lois provinciales d’application générale s’appliquent aux Autochtones quand il n’y a pas de traité les concernant. Au Québec, contrairement à l’Ouest canadien, il n’y a pas eu de traité de cession de droits sur les terres, et donc pas de traités territoriaux, avant 1975 – date du premier accord avec les Cris et les Inuits. Face à ce vide juridique, le gouvernement québécois a dit : " Il n’y a pas de traité, par conséquent, selon l’article 88, les lois provinciales s’appliquent. "
Dans ce contexte, des lois et des règlements relatifs à la chasse et à la pêche, en apparence neutres, ont eu pour effet de punir les communautés autochtones et de criminaliser indirectement leurs activités traditionnelles. Car la plupart des règlements s’accordent mal avec celles-ci et sont rédigés avant tout en fonction de la pratique d’activités de loisir ou d’activités commerciales. Durant des audiences à Sept-Îles, en août 1990, peu avant la crise d’Oka, des Autochtones des onze communautés innues ont dit aux représentants des commissions québécoise et canadienne des droits de la personne : " Nous ne sommes pas des criminels, nous croyons être des gens bons et respectables, permettez-nous d’être des Autochtones, nous sommes tannés de nous cacher pour chasser, pour pêcher, d’être continuellement traduits devant les tribunaux… Nous sommes fatigués d’être contraints à cette délinquance collective. " C’est inacceptable que des lois interdisent un mode de vie, punissant ainsi toute une collectivité. Le fait de considérer les Autochtones comme des malfaiteurs entache leur identité collective.
Un autre aspect de cette discrimination systémique s’applique dans ce qu’on peut appeler le " racisme environnemental ". Au nom d’un modèle économique de progrès, les peuples autochtones sont considérés comme des arriérés qui refusent de s’adapter au mode de vie moderne. S’ils n’acceptent pas les programmes préétablis de développement, on les accuse d’empêcher la majorité de se développer, d’affecter son niveau de vie et d’être hostiles au progrès. Cette forme de racisme insidieux exprime, au nom d’une supériorité technique, un mépris à l’égard de peuples dont le mode de vie repose sur d’autres valeurs, notamment d’autres relations à la terre. Ce racisme ne fait plus de séparation entre supérieur et inférieur, mais entre ceux qui vont dans le sens du progrès et ceux qui ne progressent pas.
La communauté internationale se préoccupe de plus en plus de cette forme de discrimination et de ses conséquences. La Commission mondiale sur l’environnement et le développement, mieux connue sous le nom de Commission Brundtland (1987), attirait l’attention sur la menace que fait peser un certain développement économique sur les modes de vie traditionnels. Elle soulignait par ailleurs que ces communautés autochtones représentent une richesse pour l’humanité par leur savoir-faire dans la gestion des écosystèmes complexes et qu’elles auraient, en ce sens, d’utiles leçons à donner aux sociétés modernes.
La lutte anticolonialiste
Les revendications des Autochtones sur la scène internationale et spécialement à l’ONU ont fait énormément avancer la lutte contre la discrimination à leur égard sur la scène nationale. Elles consistèrent essentiellement à se faire reconnaître comme nations et peuples. En ce sens, le processus de décolonisation joua un rôle moteur dans la lutte des peuples autochtones. Car, il faut bien le reconnaître, une des formes les plus graves de discrimination et de racisme est le colonialisme. La domination politique de peuples sur d’autres peuples conduit à la destruction des cultures , à l’imposition de régimes de tutelle. Or c’est bien cette relation qui s’est établie avec les peuples autochtones. On refuse de le voir!
Mais les Autochtones n’ont pu se prévaloir des mesures anticoloniales adoptées par l’ONU. En effet, le lendemain de l’adoption de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux, a été adoptée une seconde résolution qui en a limité la portée. Ces mesures ne s’appliquaient qu’aux peuples géographiquement séparés par une mer. Seul un peuple autochtone d’outre-mer par rapport à la puissance coloniale pouvait se prévaloir de ces mesures. C’est ce qu’on appelle la " théorie de l’eau salée ". Depuis, la lutte autochtone cherche à faire disparaître cette restriction sur la scène internationale.
Au sein des Nations unies, on travaille depuis quelques années à l’élaboration de normes internationales permettant à ces peuples d’être respectés dans leurs différences, d’être protégés contre l’assimilation et la destruction systématique de leurs économies et de leurs modes de vie. Un projet de Déclaration des droits des peuples autochtones est actuellement à l’étude devant la Commission des droits de l’Homme. Il suscite beaucoup d’espoir.
Mais au Québec, on a peu entendu parler de ce processus international. La remarquable étude de M. Martinez-Cobo sur la discrimination à l’encontre des populations autochtones, réalisée entre 1982 et 1987, est passée presque inaperçue. Alors qu’elle abordait le problème en termes collectifs et posait des exigences d’autogestion, d’autodétermination, d’autonomie, on a continué ici à parler de vexation quotidienne, etc.
Le choc collectif d’Oka
Un peu avant les événements d’Oka, j’avais écouté attentivement les émissions de télévision, notamment les émissions pour enfants, pour voir comment elles présentaient les Autochtones. On en parlait relativement souvent, mais toujours au passé : les Indiens chassaient, parcouraient, pêchaient… L’Autochtone contemporain n’existait pas, c’était l’Indien du passé. On ne voulait pas voir la réalité autochtone au cœur du quotidien. La crise d’Oka a changé cette perception. Cette crise nous a fait prendre conscience de notre ignorance collective. Elle a révélé la réalité masquée d’un semblant d’harmonie.
Par contre, si, avant Oka, les Blancs ne s’intéressaient pas aux Autochtones, aujourd’hui tout le monde semble avoir quelque chose à dire sur eux, comme si chaque Québécois était devenu expert en la matière! On s’intéresse maintenant à leur réalité, mais les préjugés prennent lieu et place d’une connaissance réelle. On développe, par exemple, le discours de l’Indien privilégié, le " profiteur du système qui vit au crochet du gouvernement fédéral au détriment du bon citoyen payeur de taxe ". C’est un peu comme si, pour éviter de se sentir coupable, on essayait de démontrer qu’il n’est pas vrai que les Indiens sont opprimés. La preuve en est qu’ils bénéficient de privilèges, dit-on. Alors on s’offusque devant ce qui serait une discrimination scandaleuse à l’égard des Blancs!
Cette idée de privilège est tellement ancrée qu’au milieu des années 90, un sondage montrait qu’environ 52 % des francophones québécois étaient convaincus que les Autochtones vivaient aussi bien ou mieux que les Québécois non autochtones. Alors qu’en réalité, les indicateurs du sous-développement prévalent chez eux. Il y a une déformation de la réalité autochtone dans l’opinion publique. Une photo a fait le tour des médias écrits : en Gaspésie, une Blanche manifestait son désaccord avec les barricades dressées par des Micmacs en brandissant une pancarte avec le slogan " Les Indiens tètent, les gouvernements allaitent ". Affirmation méprisante qui passe pour une évidence!
Le régime de tutelle
La Loi sur les Indiens est fondamentalement une loi de tutelle. Qui dit tutelle, dit privations de droits et limites. Il ne s’agit pas de légitimer la tutelle, mais de savoir comment sortir de celle-ci. Si nous prenions connaissance de toutes les mesures d’assimilation qui ont été en vigueur, nous serions scandalisés. Dans les années 50, un Autochtone qui obtenait un diplôme universitaire perdait automatiquement son statut d’Indien. Jusqu’en 1985, l’Autochtone avait deux choix : ou bien il restait mineur, privé de certains droits, ou bien il s’assimilait en demandant son émancipation. Dans ce cas, il abandonnait son statut d’Indien et devait sortir de sa communauté pour accéder enfin à la pleine citoyenneté!
Prenons le droit fondamental de toute personne de jouir paisiblement et de disposer librement de ses biens. Il n’est pas entièrement acquis pour les Autochtones dans les réserves. Les testaments ne sont pas valides sans l’approbation du ministre. Un Amérindien n’a pas accès à la propriété du sol. Ses biens personnels ne sont pas saisissables sur une réserve. Il ne peut donc pas les donner librement en garantie pour emprunter. Qui ne peut emprunter, ne peut se développer. C’est pour cette raison qu’il y a très peu d’entreprises autochtones. Ce n’est pas juste une question culturelle, c’est un problème structurel. Bien sûr, différentes nations autochtones ont réussi à développer des moyens pour pallier cette interdiction, parce qu’une population qui compte 60 % de moins de 25 ans fait face à des défis impressionnants en matière de développement!
Contrairement à ce qu’on pense généralement, si les Autochtones ne payent pas d’impôts dans les réserves (ils en payent en dehors), ce n’est pas en guise de compensation à l’appropriation de leur territoire. C’est tout simplement parce qu’ils sont considérés comme des mineurs. Un enfant ne paye pas d’impôt, un point c’est tout. Un mineur ne vote pas. Au Québec, dernière province à accorder le droit vote, il a fallu attendre 1969 pour qu’un Amérindien ait le droit de voter.
Certes, nous ne sommes plus au temps où les agents des Affaires indiennes étaient rois et maîtres sur les réserves. Certains aspects les plus odieux de la tutelle ont été abolis. Les Autochtones, dans les années 70, ont eux-mêmes lancé un mouvement de prise en charge de leur propre éducation. Ils gèrent aussi maintenant la santé, les services sociaux et leur développement économique. Mais ils sont toujours considérés à maints égards comme des mineurs et privés de certains droits fondamentaux. Cela va à l’encontre des droits de la personne.
Il faut donc à la fois sortir de la voie de l’assimilation par laquelle les Autochtones perdent toute identité collective et du régime de la tutelle pour se diriger vers l’autonomie gouvernementale. C’est la voie de l’égalité collective, de l’autodétermination. C’est celle de la dignité collective : la possibilité pour une collectivité de vivre, de se développer et de s’épanouir.
L’école : lieu pour jeter des ponts
Au milieu des années 90, devant la vision tronquée qu’avaient les Québécois de la réalité autochtone, la Commission des droits de la personne a élaboré un programme appelé " La rencontre Québécois-Autochtones ". Au début, il s’agissait d’activités dans des écoles secondaires. Puis, en 1997, un campement de rassemblement, dans la tradition innue-montagnaise, le shaputuan, s’est révélé être un puissant outil pédagogique. Cette grande tente de 6 m x 12 m peut accueillir une soixantaine de personnes.
Une entente conclue avec l’Institut culturel et éducatif montagnais a permis, qu’une fois par mois, une équipe de six à dix personnes de la nation innue vienne dans une école où les enseignants ont au préalable reçu une formation de quelques heures. Le shaputuan est monté dans la cour d’école pour une période minimum de quatre jours, le plancher est rempli de sapin frais, et les élèves viennent y vivre une expérience multisensorielle, en inversant les rôles. Ce ne sont pas les Indiens qui viennent voir les Blancs, mais les Blancs, les jeunes, qui sortent de la classe pour entrer dans la forêt. Diverses activités sont animées par des Innus : spectacles musicaux, jeux, souper traditionnel (avec tisane de mélèze et banic, pain amérindien), campement de nuit, etc. Ces activités ont lieu toute l’année, été comme hiver. Plus de 20 000 élèves, de 26 écoles secondaires, ont vécu sous le shaputuan, le programme " La rencontre Québécois-Autochtones ". On ne leur parle pas de préjugés. Ce sont les élèves eux-mêmes qui viennent rencontrer les animateurs pour leur en parler.
Référence : Lepage, Pierre (propos recueillis), "Les Autochtones à l'ombre du mépris", Relations, octobre-novembre 2001 (672), p. 23-25.
Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations
www.revuerelations.qc.ca
4 février 2003