La relève artistique sur la corde raide

par David Lavoie
L'auteur dirige Aux Écuries et assume la direction administrative de quatre compagnies de théâtre – dont le Théâtre de la Pire Espèce et le Festival du Jamais Lu

Dans un système ultra-compétitif et sous-financé, de jeunes artistes s’unissent et mettent sur pied des projets novateurs. Mais la précarité de leur situation et la pression marchande transforment leur quotidien et, surtout, l’essence même du rôle de l’artiste.


Contre toute attente, au terme d’études techniques et universitaires en administration, j’ai éprouvé le vif désir de donner une portée communautaire à ces compétences fraîchement acquises. J’ai bientôt jeté mon dévolu sur le milieu du théâtre, en m’investissant sans modération dans la gestion de jeunes organismes, dirigés par des artistes de ma génération, les 26-35 ans.

S’il existe encore un fort consensus au Québec concernant la nécessité de financer publiquement le domaine des arts, j’ai bien vite pris conscience de l’érosion de ce soutien public, qui s’est accentué au fil des dernières décennies. Il y a quelques années, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) affirmait d’ailleurs – non sans malaise – que la génération artistique précédente (36-45 ans) avait été sacrifiée pour permettre aux organismes en place de perdurer. C’est dire… D’aucuns aimeraient croire que les jeunes artistes sont impatients, qu’ils veulent tout, tout de suite, sans être disposés à effectuer le travail préalable. La réalité est que pour les nouvelles générations – et cela fait consensus dans le milieu professionnel – l’accès au soutien gouvernemental est très contingenté et bien davantage que ce qu’ont connu la génération des Robert Lepage, Ginette Laurin et autres créateurs de renom, le tout dans un contexte socio-économique marqué par le néolibéralisme. Il faut généralement plus de dix années d’activités réussies avant d’espérer obtenir des subventions annuelles récurrentes (dites de fonctionnement), pour lesquelles il faut fonder un organisme à but non lucratif, comparativement à celles allouées ponctuellement (dites de projet). Résultat : on ne sort de la « relève » qu’au compte-gouttes avec «  moins d’un nouvel entrant par discipline ou secteur par an » qui accède au financement de fonctionnement au CALQ, selon l’Étude sur les défis et les besoins économiques du secteur québécois des arts et des lettres, publiée par le Mouvement pour les arts et les lettres en janvier 2008.

Malgré ces difficultés, nombreux sont les jeunes artistes qui persistent à accomplir leur métier avec assiduité. En dignes entrepreneurs, ils prennent en charge tous les aspects de la vie de leur organisme : création, diffusion, promotion, financement et administration. Mais l’essoufflement les guette vite…

Esprit de partage et d’initiative

C’est dans ce contexte qu’avec des artistes de mon entourage, j’ai collaboré à la mise en œuvre d’une ingénieuse série d’actions structurantes pour les générations émergentes. La nécessité de travailler en ce sens nous est clairement apparue en 2003, en filigrane du congrès du Conseil québécois du théâtre, où il est devenu évident que l’approche privilégiée pour intégrer les nouvelles générations à la communauté devait consister en une mise en commun de ressources, pour ces artistes.

Bien qu’il puisse paraître surprenant d’inviter les nouveaux venus à partager des ressources qu’ils n’ont pas, les instances publiques ont progressivement mis en place des programmes pour soutenir ponctuellement de tels regroupements. Surtout, ces instances se sont montrées intéressées à accompagner cette volonté du milieu et attentives aux initiatives novatrices.

C’est ainsi que sous l’impulsion du Théâtre de la Pire Espèce, une dizaine de compagnies de théâtre sans domicile fixe se sont réunies, en 2004-2005, pour composer une saison théâtrale multi-lieux baptisée Carte Premières. À sa cinquième saison, ce projet rassemble désormais quarante compagnies montréalaises, douze d’ailleurs au Québec et six festivals, interpellant déjà plus de 600 abonnés et assurant un vaste rayonnement des spectacles associés. En partageant leurs publics respectifs initiaux, chacune de ces compagnies a ainsi vu le bassin de spectateurs qu’elle touche s’élargir considérablement.

Pour encourager le développement de la dramaturgie francophone, nous avons aussi fondé un événement dédié aux jeunes auteurs, le Festival du Jamais Lu. En mai dernier, à sa 8 e édition, le Jamais Lu présentait une douzaine de textes inédits, lus par une centaine d’artistes professionnels à un public curieux et intéressé par la prise de parole et les réflexions des artistes de cette génération. Chaque année, grâce à cette opération-découverte, près du tiers de ces textes se retrouvent ensuite produits sur de petites ou de grandes scènes.

Dans un esprit similaire, pour structurer la croissance des organismes émergents et pour que les œuvres des jeunes artistes soient créées et présentées dans des contextes adéquats, sept jeunes compagnies1 se sont regroupées, en 2005, pour fonder un centre de recherche, de création et de diffusion en théâtre émergent baptisé Aux Écuries. C’est un bel exemple de partage d’espaces et de ressources humaines spécialisées, vouées au soutien des artistes. Il s’agit aussi d’un modèle de solidarité intergénérationnelle. La compagnie de théâtre de renommée mondiale Les Deux Mondes collabore en effet, depuis 2007, au projet de rénover une partie de son centre de production et de diffusion, situé dans le quartier Villeray à Montréal, pour accueillir ce nouveau lieu qui est en opération depuis mars 2009.

L’ensemble de ces initivatives vient bien concrètement structurer toute une strate de la pratique théâtrale jusqu’alors laissée en friche. Une notion d’écologie de milieu prend forme, permettant aux jeunes artistes de prendre pied au sein de leur communauté et de progresser vers une plus grande maturité artistique, vers une diffusion soutenue de leurs œuvres sur l’ensemble du territoire et à l’étranger et, potentiellement, vers l’atteinte de l’autonomie organisationnelle qui assurera leur continuité et le déploiement de leur talent.

Une relève prise en otage

Mais aussi vertueuse soit-elle, cette démarche dynamique et structurante se heurte à la stagnation des investissements publics dans les arts, et l’aide financière accordée demeure bien en deçà des besoins. En effet, des projets comme Aux Écuries, Carte Premières et le Jamais Lu demeurent exceptionnels, même s’il est à souhaiter qu’ils fassent des petits. Ils sont portés à bout de bras par quelques idéalistes qui espèrent améliorer durablement la situation de la relève artistique.

Déjà, il y a huit ans, lorsque j’ai mis les pieds dans le milieu artistique, le mot « relève » faisait davantage référence à une problématique – à un état de crise –, qu’à l’âge d’un artiste ou à une première phase de maturation artistique. De ce point de vue, la relève, c’est l’état duquel il faut s’extraire : un état de survie, de précarité financière intenable. Parce que, pour la majorité des artistes de la relève, il n’y a plus d’argent public, ou si peu. En fait, lorsqu’il y a de nouveaux fonds publics disponibles, la plus grande part est nécessairement allouée à la consolidation des organismes établis, ces fonds étant à peine suffisants pour assurer le maintien de leurs activités courantes.

Cette situation est à mon avis extrêmement préjudiciable aux jeunes artistes, car recevoir sa première subvention, c’est se sentir légitimé dans l’exercice de son art et appuyé par sa communauté. C’est aussi bénéficier d’un levier fondamental qui générera d’autres revenus, comme c’est le cas dans plusieurs autres secteurs d’activités. De plus, il est essentiel pour chaque génération d’avoir accès à ses représentants artistiques qui doivent participer pleinement à l’évolution de leur société.

Un artiste qui s’éloigne de son rôle

Inexorablement, l’insuffisance du soutien gouvernemental entraîne une transformation du travail et du rôle de l’artiste qui est vécue par tous, mais encore plus durement par les jeunes qui vivent une double situation de précarité : celle de leurs revenus personnels et celle de leurs maigres budgets de projets ou d’organismes. Dans un contexte de compétition vive (et maintenant de crise économique), tous sont incités à générer davantage de revenus autonomes, que ce soit par la vente de spectacles, de billets ou par la sollicitation du financement privé (commandites, campagnes de financement, etc.). Dans tous les cas, on enjoint désormais l’artiste à occuper davantage son temps à la recherche d’argent plutôt qu’à l’exercice de son métier : chercher, créer et présenter ses œuvres à ses concitoyens. L’artiste entre ainsi de plain-pied dans une logique de capitalisme de marché. Pour être concurrentiel, il est obligé de s’adjoindre une équipe de professionnels spécialisés dans l’administration, les communications, la diffusion, etc., car ces ressources humaines se montrent beaucoup plus efficaces que lui pour répondre aux impératifs de rendement.

Ainsi, insidieusement, l’artiste éloigne son attention de la société dans laquelle il évolue pour la porter vers les rouages qui assureront la survie financière de son « entreprise » ou, pire, pour se travestir en bouffon du peuple-roi et participer à la société du divertissement. Tout en ayant l’impression qu’il contrôle les outils de son succès, l’artiste est en fait de plus en plus muselé et devient potentiellement le plus aliéné des travailleurs puisque la nature même de son travail se trouve ainsi détournée de son essence : élargir les horizons du monde dans lequel il vit. Il devient urgent de s’interroger sur l’impact que cela a sur la vie et l’avenir des jeunes artistes, leurs œuvres et – plus globalement – sur notre collectivité et notre identité culturelle.

 

1. Le Théâtre de la Pire Espèce, L'ACTIVITÉ, la Compagnie à numérO, le Festival du Jamais Lu, le Théâtre du Grand Jour, le Théâtre I.N.K. et le Théâtre les Porteuses d'Aromates.

 

Référence : Lavoie, David, « La relève artistique sur la corde raide », Relations, septembre 2009 (735), p. 20-21.

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février 2010