L’art délaissé par l’État par
Martin Faucher |
La stagnation du financement public des arts, au Québec, risque de diluer la pratique artistique professionnelle dans la mer du divertissement populaire.
C’est donc ainsi que le Québec d’aujourd’hui est constitué d’un nombre impressionnant d’artistes talentueux et d’organismes artistiques de haute tenue, fortement ancrés dans leur société, créant et diffusant des œuvres qui témoignent de notre identité et qui rejoignent désormais de nombreux publics – tant nationaux qu’internationaux. Cette pratique artistique québécoise professionnelle, riche et diversifiée, n’aurait jamais été possible sans le soutien des gouvernements. Depuis la fin des années 1950, le Conseil des arts du Canada (CAC), le Conseil des arts de Montréal (CAM) puis, plus récemment, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) – auxquels s’ajoute l’apport important de certains ministères comme celui du Patrimoine canadien et celui des Affaires étrangères et du Commerce international – ont joué un rôle de tout premier plan dans l’essor et le rayonnement de nos artistes. Rappelons que les conseils des arts sont des organismes subventionnaires, placés en dehors de toute influence politique partisane et libres dans leur fonctionnement et leurs orientations artistiques. Ce sont ces organismes qui ont essentiellement permis l’épanouissement d’un art québécois qui ne soit pas exclusivement tourné vers une rentabilité économique immédiate – favorisant ainsi la recherche, l’audace et l’innovation –, tout en ayant le souci de rejoindre les multiples publics auxquels les œuvres créées sont destinées.
Alors, en cette époque de montée du néolibéralisme un peu partout sur la planète, qu’en est-il du soutien actuel de nos différents paliers de gouvernement envers la pratique et la diffusion des arts québécois? Malheureusement, malgré les brillantes réussites qu’ont connues depuis une vingtaine d’années plusieurs de nos artistes sur les scènes nationales et internationales, force est de constater que l’appréciation et la compréhension des enjeux artistiques – par nos dirigeants fédéraux et provinciaux – est tantôt timide et étroite, tantôt carrément rétrograde.
Du côté du gouvernement fédéral, les positions et politiques envers les arts sont tout simplement désastreuses. Le 31 mars dernier, les programmes de subventions Routes commerciales, de Patrimoine canadien, et Promart, du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, arrivaient à échéance. Ces programmes avaient pour but de favoriser la présence et la visibilité de nos artistes au sein des multiples réseaux internationaux. La décision de ne pas les renouveler est pour le moins controversée. Le gouvernement invoque tantôt des coûts d’opération trop élevés, tantôt les valeurs soi-disant négatives que les projets financés véhiculaient et qui portaient atteinte à l’image du Canada.
À travers une manipulation du discours politique qui engendre la confusion dans l’opinion publique, le gouvernement conservateur, par une profonde ignorance ou un mépris de l’acte artistique, détourne celui-ci de son sens pour le fondre dans une notion de divertissement populaire et de tourisme de masse. L’annonce récente de subventions de près de 9 millions de dollars, octroyées par le ministère de la Petite entreprise et du Tourisme au Festival Juste pour rire, au Festival International de Jazz de Montréal et au Festival d’été de Québec, en est l’illustration la plus éclatante.
Derrière la logique des impératifs financiers, se profile une idéologie politique et sociale conservatrice qui traduit une vision bornée de la vie artistique québécoise selon laquelle la diffusion des œuvres à très grande échelle passe bien avant l’acte créateur. Le gouvernement conservateur plaide pourtant son amour des arts en brandissant haut et fort l’augmentation de 30 millions de dollars qu’il accordait récemment au CAC. Faut-il rappeler que les crédits de cet organisme, qui devrait être le chef de file incontesté des organismes subventionnaires pour les arts au Canada, n’avaient connu aucune augmentation depuis 10 ans? Et comme le CAC soutient neuf disciplines artistiques d’un océan à l’autre, une fois ces 30 millions répartis, les sommes allouées représentent bien peu et ne permettent pas une réelle amélioration des conditions de pratique artistique.
À titre d’exemple, le secteur théâtral québécois a connu une augmentation de 901 600 $, soit une augmentation moyenne de 15 026 $ pour chacune des 60 compagnies soutenues au fonctionnement par le CAC. Si l’on tient compte de l’indexation du coût de la vie depuis les 10 dernières années, ces soi-disant augmentations constituent plutôt une diminution de l’apport du gouvernement canadien à la pratique des arts professionnels québécois. C’est ainsi que dans plusieurs cas, le CAC glisse au troisième rang des organismes subventionnaires pour les arts québécois, se plaçant derrière le CALQ et le CAM.
Du côté du gouvernement provincial, le portrait est plus nuancé. Le Québec a depuis longtemps soutenu ses artistes et organismes artistiques, faisant ainsi l’envie des artistes résidant ailleurs au Canada. Quoique le Parti libéral du Québec reconnaisse sincèrement l’importance de l’art dans notre société, il hésite pourtant à faire preuve de cohérence politique et à passer de la parole aux actes en donnant une impulsion réelle au secteur artistique professionnel québécois. Il le maintient plutôt à flot.
Pour preuve, malgré les besoins artistiques et économiques réels exprimés sur différentes tribunes par les organismes artistiques et les artistes eux-mêmes, le budget d’opération des programmes réguliers du CALQ n’a été augmenté que d’un timide 6 millions $ ces dernières années. Par contre, le Parti libéral du Québec n’a pas hésité depuis les 4 dernières années à doter le CALQ d’une substantielle enveloppe de 35 millions afin de mettre en place le tout nouveau programme Placements culture. Ce programme est une mesure d’appariement qui vise à inciter les organismes artistiques subventionnés à solliciter des entreprises privées afin que soient constitués des fonds de dotation ayant pour objectif d’assurer leur pérennité. Ce programme n’est pas mauvais en soi, car il favorise un engagement réel du secteur privé québécois dans notre vie artistique. Par contre, parce qu’il risque de fluctuer en fonction des soubresauts de l’économie, cet apport du privé ne peut constituer la pierre d’assise du financement des organismes artistiques.
De plus, les entreprises courtisées ne sont pas sans assortir leur participation financière de certains impératifs : promotion publique et médiatique de leur image de marque, adhésion à leurs valeurs, imposition de leurs goûts et de leur « caprices », etc. Du coup, les projets marginaux, radicaux, subversifs ou encore ceux réalisés par les artistes de la relève, peuvent facilement être écartés de cette nouvelle façon de financer l’art québécois. Les plus gros organismes artistiques, bénéficiant de multiples ressources humaines aptes à mener de lucratives campagnes de financement, sont évidemment avantagés. Il est par conséquent illusoire, voire dangereux de penser que l’avenir de l’ensemble de l’art, au Québec, passera dorénavant principalement par le soutien de l’entreprise privée. Il faut plutôt envisager cette forme de financement comme en étant une d’appoint.
Seule une vision politique globale et réfléchie, tenant compte de l’ensemble des composantes de notre paysage artistique, assurera un développement harmonieux et intelligent de l’art au Québec. Cette vision ne peut être assurée que par le CALQ ainsi que par les artistes et responsables d’organismes qui y gravitent et prennent régulièrement part à son processus décisionnel. Mais sans une volonté réelle de l’État québécois d’augmenter de manière substantielle les programmes réguliers du CALQ, cette vision restera vaine. Le milieu artistique québécois risque alors de consacrer trop d’énergie à sa propre survie plutôt qu’à son épanouissement créatif.
Dans l’état actuel des choses, la stagnation du financement public des arts au Québec – par les gouvernements d’Ottawa et de Québec – risque de diluer la pratique artistique professionnelle dans la mer du divertissement populaire. D’une pratique artistique diversifiée et libre d’impératifs financiers et idéologiques contraignants, nous nous dirigeons lentement vers une culture du divertissement consensuelle, souvent incorporée dans une embarrassante logique de rentabilité.
Dans ce contexte, quel avenir réserve-t-on aux arts professionnels au Québec? À court terme, en dépit de tous les discours politiques lénifiants, c’est tantôt un paysage édulcoré qui se dessine à l’horizon, tantôt un paysage escarpé, habité par des artistes et des travailleurs culturels qui, heureusement, font encore figure de pionniers et de défricheurs acharnés
Référence : Faucher, Martin, « L’art délaissé par l’État », Relations, septembre 2009 (735), p. 18-19.
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février 2010