UNE AGRICULTURE INSOUTENABLE

par Jean Pichette


Vous voulez de belles tomates bien rouges, sans " défauts " esthétiques? Vous cherchez des côtelettes de porc et de beaux gros poulets, le tout à un prix défiant toute concurrence? Vous êtes heureux de voir, dans une publicité télévisée, que les courtiers d’une grande chaîne québécoise en alimentation sont à l’affût des fournisseurs pouvant garnir votre table à bon marché? Bienvenue au royaume de l’agrobusiness, qui s’évertue depuis un demi-siècle à conjuguer la production maximale d’aliments avec les prix les plus bas.


Le secteur agricole québécois a connu une véritable révolution depuis les années 50. Pendant que le nombre d’exploitations agricoles diminuait de quelque 100 000 unités, pour se situer aujourd’hui à environ 30 000, les superficies utilisées pour les activités agricoles passaient de 3,4 millions à 1,9 million d’hectares. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’activité agricole est désormais marquée du sceau de la productivité. Elle n’a pas échappé à une industrialisation qui a frappé tous les secteurs de l’activité humaine – jusqu’à la culture! L’image idyllique du paysan vivant en symbiose avec la nature est révolue. La campagne, comme la ville, est elle aussi traversée par de véritables parcs industriels, qui tiennent le monde dans les tenailles du profit et des " économies d’échelle ".

On peut bien sûr s’en offusquer. On doit même le faire. Pas seulement – même si cela aussi est important! – parce que la campagne, ce havre mythique du citadin, devient de plus en plus laide en se laissant happer par la logique industrielle, mais parce que cette façon d’habiter la terre contribue à la détruire. Depuis quelques années, de plus en plus de gens sont conscients de ce danger, et c’est tant mieux. Le monde agricole est en conséquence pointé du doigt, et il a trop souvent tendance à nier les problèmes, comme si sa profession de foi en une activité de plus en plus sophistiquée techniquement devait suffire à nous rassurer. Comme si, au fond, l’approfondissement de la logique marchande dans un secteur aussi névralgique ne posait en soi aucun problème.

Faire des agriculteurs d’aujourd’hui les boucs émissaires d’un problème de plus en plus préoccupant est cependant trop facile. Nous voulions des aliments, en quantité et à bons prix : nous les avons. Le panier d’épicerie du ménage québécois représente en moyenne 12 % de son revenu : c’est la moitié de ce qu’il en coûtait pour se nourrir il y a 50 ans! Et nous produisons au point d’exporter pour plus de 2,4 milliards de dollars de produits bioalimentaires! Le secteur alimentaire québécois a donc répondu à la demande, en fournissant par ailleurs environ 12 % des emplois au Québec. Cela fait beaucoup, beaucoup de monde – et 2,5 milliards de dollars pour le PIB (produit intérieur brut) québécois!

Le temps est venu de questionner un modèle agricole révolu – mais qui s’accroche. Cela demande d’abord de revoir des objectifs dont on mesure aujourd’hui à quel point ils sont incompatibles avec le maintien d’équilibres environnementaux. Se nourrir comporte un coût qu’il est dangereux de chercher à voiler : en continuant à faire semblant de l’oublier, nous nous préparons de terribles lendemains, comme nos collaborateurs à ce dossier nous le rappellent. La remise en cause d’un certain type d’agriculture ne peut donc se limiter à appeler les agriculteurs à la barre. D’autant plus qu’ils sont souvent eux-mêmes victimes d’un système où une concentration effrénée les fait peu à peu disparaître ou les transforme en valets d’entreprises transnationales contrôlant toutes les étapes de l’industrie alimentaire. Et cela, sans compter que les producteurs agricoles récoltent la portion congrue de nos dépenses alimentaires : de 50 % il y a un demi-siècle à 25 % aujourd’hui!

Réfléchir de façon critique sur l’agriculture contemporaine ne signifie pas qu’il faille carburer à la nostalgie. On ne refait pas le passé. C’est du présent et de l’avenir dont il est ici question. Aussi, afin de se ménager un monde qui reste habitable, convient-il dès maintenant de rappeler que la finalité de l’agriculture n’est pas de générer des profits et des emplois mais d’assurer la vie (ce qui exige aussi la présence des conditions qui la rendent possible). L’agriculture n’est pas un secteur économique comme un autre, qui devrait, comme le veut aujourd’hui la vulgate néolibérale, partir à la conquête des marchés mondiaux et se transformer du même coup en pompe à fric! À cet égard, il est des choix politiques promus par l’État québécois (on pourrait ajouter : canadien, américain, français, etc.) qu’il est grand temps de réviser. Exemple : subventionner les gros producteurs, plus aptes à partir à la conquête des marchés étrangers, c’est encourager un type d’agriculture sapant les conditions qui la rendent possible.

Heureusement, d’autres pistes existent, qui permettent d’envisager un avenir agricole soucieux d’assurer sa pérennité sans pour autant annoncer une alimentation à deux vitesses : de qualité, pour ceux qui en ont les moyens, les autres devant alors se contenter de ce qu’ils pourraient se payer. Mais le spectre de cette autre version du " Québec cassé en deux " nous hante déjà. Vivement à nos fourneaux politiques! Il est urgent de concocter des plats qui soient savoureux pour tous.

 

Référence : Pichette, Jean, "Une agriculture insoutenable", Relations, juin 2002 (677), p. 6-7

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4 février 2003