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L'AVENIR
DU PAYS
par Guy Paiement1
Dans
ce temps de fatigue et de déprime, il devient difficile de parler de
l'avenir du pays. Un grand nombre préfère actuellement se cantonner
dans son jardin, sans que l'on puisse clairement savoir s'il s'agit d'y trouver
refuge ou de prendre le temps d'y retrouver son souffle. Côté
cour, on commence à peine, au gouvernement, à chercher une parole
neuve qui nous sortirait des antiques querelles entre les deux solitudes.
On feint de laisser paître les gens d'Ottawa pour s'ouvrir au monde
entier, qu'il s'agisse de la nouvelle économie du savoir, du grand
marché mis à notre portée ou d'une place dans les grandes
tribunes internationales. Mais ce changement de ton ne dit pas encore grand'chose
de concret à la population. Cette dernière continue de se débattre
avec les mêmes problèmes et les porteurs de changement sont actuellement
isolés ou conscrits pour faire fonctionner l'une ou l'autre des réformes
gouvernementales en cours. Il ne reste plus de temps ou d'énergie pour
ouvrir de nouvelles perspectives et reprendre l'initiative.
Dans les lignes qui suivent,
je tenterai de rappeler certaines questions qui mobilisent actuellement
beaucoup de gens mais qui ne semblent guère faire partie des priorités
officielles. Serions-nous, en douce, à la québécoise,
en train de nous enfermer dans une sorte de schizophrénie nationale?
Tentons certains coups de sonde.
- Bell et la bête.
Nous avons connu, il y a une vingtaine d'années, les changements dans
les industries. Un bon nombre de gens sans grande formation en ont alors payé
le prix. À Montréal, en particulier, leurs enfants ont tenté
de s'en sortir, mais une bonne partie de leurs descendants doivent aujourd'hui
compter sur un petit déjeuner gratuit à l'école. Avec
la locomotive de la Révolution tranquille, les services publics se
sont multipliés. La locomotive est maintenant en gare et beaucoup de
gens ne feront plus partie du voyage. Les nouvelles technologies ouvrent des
brèches, mais tout le monde ne peut évidemment y passer. C'est
en faisant référence à ces transformations rapides que
l'on a, depuis peu, parlé de crise de l'emploi et plus globalement
des transformations en cours de la conception du travail.
Les récentes décisions
de Bell illustrent bien une autre étape qui s'ouvre et cela dans le
monde des services où, désormais, une majorité de la
population gagne son pain. Démembrement de l'entreprise, privatisation,
perte des protections syndicales, baisse des salaires et légitimation
à partir de la concurrence et de la mondialisation des échanges;
tel est le nouveau scénario. La crise de l'emploi, dont on parlait
il y a quelques années à peine, a engendré une crise
du salariat comme mode unique d'acquisition du revenu et de reconnaissance
sociale.
Peu de nos politiciens semblent
actuellement le comprendre et cette myopie les empêche de voir la précarité
qui se répand dans toutes les couches de la société.
Pour leur part, les grandes centrales syndicales s'affairent actuellement
à sauver les meubles et à obtenir, pour les employés
des services publics, une légère augmentation de salaire. Ce
qui est assez légitime. Ils apparaissent cependant peu sensibles à
tous ceux et toutes celles qui n'ont pas d'emploi, dont les jeunes en particulier.
D'où leur allergie à simplement examiner de nouvelles avenues,
comme le salaire de citoyenneté ou le contrôle sur les investissements
de leurs fonds de pension. L'éclatement du monde du travail et du salaire
tend ainsi à se traduire dans un éclatement des intérêts
communs.
- Le Monopoly comme jeu national.
Les crises mexicaine, asiatique et brésilienne nous ont rappelé
la montée de la nouvelle classe privilégiée des joueurs
à l'argent. On a l'impression que tout le monde, aujourd'hui, veut
les imiter, si bien que le Monopoly devient de plus en plus un modèle
culturel incontournable. Les plus riches jouent avec les banques et les entreprises.
Certaines de ces dernières trouvent d'ailleurs plus profitable de jouer
à la Bourse avec une partie de leurs capitaux plutôt que d'investir
dans les transformations de leur entreprise. D'où la montée
d'une économie boursière qui a de moins en moins de liens avec
l'économie productive. Les travailleurs salariés qui jouissent
d'un bon fonds de retraite espèrent recevoir les intérêts
les plus élevés et ne s'interrogent guère sur l'orientation
de leur argent. La classe moyenne inférieure tente de mimer la classe
moyenne supérieure. Elle ne peut évidemment pas jouer avec son
argent mais compense en utilisant le crédit et s'endette. Pour leur
part, les gens qui sont en bas de l'échelle économique utilisent
de plus en plus les jeux de hasard pour étayer leur fragilité
économique et sociale ou ont recours aux prêteurs sur gage pour
trouver du crédit.
À part un Robin des banques
et une poignée de supporteurs, il n'existe, à ma connaissance,
pas de groupe organisé qui cherche à relever ce défi
d'une économie de rentiers et de joueurs. Chose certaine, le Conseil
du patronat et des milliers de gens de la petite classe moyenne, pour des
raisons différentes, exigent du gouvernement des baisses d'impôts
et deviennent de plus en plus allergiques aux «pauvres» qui sont vus comme
inutiles et qui coûtent cher. Les études de l'Action nationale
ont cependant fourni des munitions pour d'éventuelles remises en question
de cette emprise des banquiers sur notre société. Mais les soldats
se font attendre et le gouvernement, toujours myope, ne voit pas que cette
société du jeu et du crédit sera le frein le plus important
à tout projet politique de souveraineté nationale. Quand le
Monopoly devient le modèle le plus populaire du développement
économique, le hasard et l'intérêt des plus forts grugent
rapidement toute velléité de contrôler collectivement
son avenir.
- L'overdose des réformes.
L'État a mis en chantier, ces dernières années, plusieurs
réformes importantes: la réforme des soins de santé,
la réforme de l'éducation, la réforme de la sécurité
du revenu et la réforme des instances responsables du développement
régional. Ces réformes majeures ont mis en branle des milliers
d'organismes et de citoyens.
Tout le monde s'est rapidement
préoccupé d'élargir sa marge de manoeuvre dans la gestion
et le fonctionnement de ces nouvelles structures. Il semble rester actuellement
très peu de place et de gens pour se préoccuper des orientations,
du sens à donner à ces nouvelles structures. Nous risquons fort
de nous emprisonner dans la gestion administrative de ces réformes
et ne pas tenir compte des effets sociaux et politiques qu'elles engendrent.
La question de la faim des enfants
d'âge scolaire est un bon exemple de cette myopie collective. Après
avoir découvert que des enfants ne prenaient pas leur petit déjeuner
et qu'ils manquaient ensuite de concentration en classe, on a mis en place
des mesures palliatives. On s'est peu interrogé sur le sort des parents,
obligés de suivre des horaires de travail intouchables, sur le vide
affectif des jeunes quand ils retournent à la maison après la
classe, sur la déperdition des habiletés de base pour se faire
à manger et apprendre à avoir un peu de contrôle sur son
alimentation et sur sa vie. Pense-t-on sérieusement que le programme
de garderie à 5$ pourra résoudre toute cette transformation
en cours? Si, comme société, nous voulons prendre en charge
l'alimentation et le développement culturel des jeunes, il faudra bien
investir dans des infrastructures communautaires plus complexes et plus polyvalentes.
Nous touchons alors à un projet de société qui devra
sûrement être débattu. Encore une fois, les approches à
la pièce sont dépassées, tout le monde le dit, mais peu
de gens et d'institutions en tirent des conclusions concrètes et créatrices.
- Le déficit social
d'Hydro-Québec. À l'occasion de la crise du verglas, Hydro-Québec
et le gouvernement avaient accumulé un crédit populaire important.
Il aura suffi du tracé d'une nouvelle ligne dans les Cantons, des changements
à la pièce de la loi sur l'environnement et du refus, tout récent,
de reconnaître les erreurs dans la gestion de nos forêts publiques
pour que cette confiance fonde au soleil. Pour beaucoup de citoyens et de
citoyennes, l'arrogance de la société d'État et la complaisance
du gouvernement à son égard participent d'une même irritation
devant la démocratie concrète. On peut toujours gouverner par
décret. Mais on ne construit pas de la sorte un pays. Le sort que le
gouvernement fera subir au rapport de la Commission Nicolet sera un bon indice
de sa fibre démocratique.
- Sous le signe de Janus.
Janus était la divinité romaine à deux visages qui présidait
aux entrées et aux sorties des maisons. Notre gouvernement se présente
de plus en plus sous le signe de cette divinité et reflète assez
bien l'ambivalence de la majeure partie de la population. D'un côté,
il multiplie les réformes mais, de l'autre, il les hypothèque
par son obsession du déficit zéro. Il revendique, encore, la
souveraineté nationale mais n'a pas l'intention de déplaire
aux maisons de crédit ou aux bailleurs de fonds étrangers. Il
pourrait compter sur une bonne partie de l'épargne québécoise
pour devenir plus libre des grandes banques étrangères mais
il demeure prisonnier d'un petit catéchisme économique qui lui
interdit toute créativité dans ce domaine. La politique demeure
certes l'art du possible. Mais l'absence de réflexion sur le bien commun
de la collectivité tire rapidement l'art du compromis dans les méandres
de l'adaptation à tout prix et de la compromission.
Au terme, il faut bien reconnaître
que ce gouvernement ressemble étrangement à la population qui
le garde au pouvoir. Comme elle, il est un fidèle de Janus. Comme elle,
il n'est pas encore sorti d'une pensée sociale en miettes. En prime,
il se contente toujours d'une gestion technocratique pour résoudre
les problèmes de plus en plus complexes qui s'accumulent. Comment sortir
de cette fascination du fonctionnement qui découpe tout en morceaux?
Comment réinventer un bien commun qui mettrait le plus de gens dans
le coup? Le Forum sur le développement social, l'an dernier, avait
ouvert des pistes. Le gouvernement saura-t-il s'en inspirer?
Référence:
Guy Paiement, "L'avenir du pays", Relations, juin 1999,
p. 138-139.
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NOTE
- Centre Saint-Pierre.
www.revuerelations.qc.ca
4 février 2003