L'AVENIR DU PAYS

par Guy Paiement1


Dans ce temps de fatigue et de déprime, il devient difficile de parler de l'avenir du pays. Un grand nombre préfère actuellement se cantonner dans son jardin, sans que l'on puisse clairement savoir s'il s'agit d'y trouver refuge ou de prendre le temps d'y retrouver son souffle. Côté cour, on commence à peine, au gouvernement, à chercher une parole neuve qui nous sortirait des antiques querelles entre les deux solitudes. On feint de laisser paître les gens d'Ottawa pour s'ouvrir au monde entier, qu'il s'agisse de la nouvelle économie du savoir, du grand marché mis à notre portée ou d'une place dans les grandes tribunes internationales. Mais ce changement de ton ne dit pas encore grand'chose de concret à la population. Cette dernière continue de se débattre avec les mêmes problèmes et les porteurs de changement sont actuellement isolés ou conscrits pour faire fonctionner l'une ou l'autre des réformes gouvernementales en cours. Il ne reste plus de temps ou d'énergie pour ouvrir de nouvelles perspectives et reprendre l'initiative.

Dans les lignes qui suivent, je tenterai de rappeler certaines questions qui mobilisent actuellement beaucoup de gens mais qui ne semblent guère faire partie des priorités officielles. Serions-nous, en douce, à la québécoise, en train de nous enfermer dans une sorte de schizophrénie nationale? Tentons certains coups de sonde.

Les récentes décisions de Bell illustrent bien une autre étape qui s'ouvre et cela dans le monde des services où, désormais, une majorité de la population gagne son pain. Démembrement de l'entreprise, privatisation, perte des protections syndicales, baisse des salaires et légitimation à partir de la concurrence et de la mondialisation des échanges; tel est le nouveau scénario. La crise de l'emploi, dont on parlait il y a quelques années à peine, a engendré une crise du salariat comme mode unique d'acquisition du revenu et de reconnaissance sociale.

Peu de nos politiciens semblent actuellement le comprendre et cette myopie les empêche de voir la précarité qui se répand dans toutes les couches de la société. Pour leur part, les grandes centrales syndicales s'affairent actuellement à sauver les meubles et à obtenir, pour les employés des services publics, une légère augmentation de salaire. Ce qui est assez légitime. Ils apparaissent cependant peu sensibles à tous ceux et toutes celles qui n'ont pas d'emploi, dont les jeunes en particulier. D'où leur allergie à simplement examiner de nouvelles avenues, comme le salaire de citoyenneté ou le contrôle sur les investissements de leurs fonds de pension. L'éclatement du monde du travail et du salaire tend ainsi à se traduire dans un éclatement des intérêts communs.

À part un Robin des banques et une poignée de supporteurs, il n'existe, à ma connaissance, pas de groupe organisé qui cherche à relever ce défi d'une économie de rentiers et de joueurs. Chose certaine, le Conseil du patronat et des milliers de gens de la petite classe moyenne, pour des raisons différentes, exigent du gouvernement des baisses d'impôts et deviennent de plus en plus allergiques aux «pauvres» qui sont vus comme inutiles et qui coûtent cher. Les études de l'Action nationale ont cependant fourni des munitions pour d'éventuelles remises en question de cette emprise des banquiers sur notre société. Mais les soldats se font attendre et le gouvernement, toujours myope, ne voit pas que cette société du jeu et du crédit sera le frein le plus important à tout projet politique de souveraineté nationale. Quand le Monopoly devient le modèle le plus populaire du développement économique, le hasard et l'intérêt des plus forts grugent rapidement toute velléité de contrôler collectivement son avenir.

Tout le monde s'est rapidement préoccupé d'élargir sa marge de manoeuvre dans la gestion et le fonctionnement de ces nouvelles structures. Il semble rester actuellement très peu de place et de gens pour se préoccuper des orientations, du sens à donner à ces nouvelles structures. Nous risquons fort de nous emprisonner dans la gestion administrative de ces réformes et ne pas tenir compte des effets sociaux et politiques qu'elles engendrent.

La question de la faim des enfants d'âge scolaire est un bon exemple de cette myopie collective. Après avoir découvert que des enfants ne prenaient pas leur petit déjeuner et qu'ils manquaient ensuite de concentration en classe, on a mis en place des mesures palliatives. On s'est peu interrogé sur le sort des parents, obligés de suivre des horaires de travail intouchables, sur le vide affectif des jeunes quand ils retournent à la maison après la classe, sur la déperdition des habiletés de base pour se faire à manger et apprendre à avoir un peu de contrôle sur son alimentation et sur sa vie. Pense-t-on sérieusement que le programme de garderie à 5$ pourra résoudre toute cette transformation en cours? Si, comme société, nous voulons prendre en charge l'alimentation et le développement culturel des jeunes, il faudra bien investir dans des infrastructures communautaires plus complexes et plus polyvalentes. Nous touchons alors à un projet de société qui devra sûrement être débattu. Encore une fois, les approches à la pièce sont dépassées, tout le monde le dit, mais peu de gens et d'institutions en tirent des conclusions concrètes et créatrices.

Au terme, il faut bien reconnaître que ce gouvernement ressemble étrangement à la population qui le garde au pouvoir. Comme elle, il est un fidèle de Janus. Comme elle, il n'est pas encore sorti d'une pensée sociale en miettes. En prime, il se contente toujours d'une gestion technocratique pour résoudre les problèmes de plus en plus complexes qui s'accumulent. Comment sortir de cette fascination du fonctionnement qui découpe tout en morceaux? Comment réinventer un bien commun qui mettrait le plus de gens dans le coup? Le Forum sur le développement social, l'an dernier, avait ouvert des pistes. Le gouvernement saura-t-il s'en inspirer?

Référence: Guy Paiement, "L'avenir du pays", Relations, juin 1999, p. 138-139.

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NOTE

  1. Centre Saint-Pierre.

 

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4 février 2003