Entrevue avec Hugo Latulippe
Réalisateur du documentaire choc, Bacon, le film, qui a provoqué un large débat autour de la production industrielle de porcs telle que pratiquée par l’UPA et soutenue par le gouvernement du Québec, Hugo Latulippe a bien voulu s’entretenir avec nous sur les enjeux sociaux et environnementaux soulevés dans son film.
Relations : Quel regard portez-vous sur l’industrie agricole au Québec?
Hugo Latulippe : Bacon, le film est un cri d’alarme. J’ai voulu présenter une métaphore de ce qu’est devenu notre rapport collectif à l’écosystème. Nous construisons à vive allure un monde où la laideur règne en maître, sans que la grande majorité de la population en soit véritablement consciente. On nous cache les véritables enjeux de cette tendance lourde à l’industrialisation à outrance, à la concentration du pouvoir entre les mains de quelques groupes industriels – environ une demi-douzaine en ce qui concerne le porc – dont la plus grande partie du chiffre d’affaires provient de l’exportation.
Avec son obsession pour la productivité, l’efficacité et le profit, l’agriculture industrielle transforme petit à petit la campagne en de véritables parcs industriels. Le vivant devient une simple source de revenus, les porcheries des " shops à viande ", comme le dit dans le documentaire un producteur intégrateur. À cela, il faut ajouter les problèmes liés à la grande quantité de pesticides utilisés, de lisier, de manipulations génétiques, etc. Tous ces problèmes résultent d’une réflexion à courte vue, ne visant qu’un objectif : un panier d’épicerie qui ne soit pas cher et qui rapporte le plus possible aux grands consortiums agro-alimentaires, non aux petits producteurs. De fait, le panier d’épicerie au Québec est l’un des moins chers au monde. Cela fait la fierté de Laurent Pellerin, président de l’UPA. Mais tout ça comporte des coûts cachés, et un jour, il nous faudra payer ce panier bon marché à sa juste valeur : en dépolluant les cours d’eau, en se désintoxiquant des pesticides qui s’accumulent à la longue dans l’organisme. Les coûts environnementaux et sociaux sont tout simplement reportés à plus tard.
Rel. : Seriez-vous contre la modernité en agriculture?
H. L. : Je ne peux me résoudre à ce que la modernité consiste à détruire la biodiversité ou les cycles naturels des écosystèmes, à manipuler la nature au nom d’un productivisme effréné. On accuse les opposants à cette modernité d’être des nostalgiques ou encore des gentlemen farmers. Si on entend par là d’avoir à cœur le souci de l’environnement et de l’harmonie sociale, alors oui, je le suis. Mais tout cela n’est que rhétorique pour éviter de discuter sérieusement des problèmes soulevés.
Les producteurs agricoles disent souvent qu’ils n’ont pas intérêt à dégrader la nature, qui est leur gagne-pain. C’est un beau discours, mais malheureusement trop souvent en porte-à-faux avec les pratiques agricoles actuelles. La compétitivité, professée par des universitaires formés à l’école du productivisme, constitue aujourd’hui un nouveau dogme. De grandes entreprises, comme Monsanto, Shur-Gain, Cargill, ou même l’UPA elle-même, subventionnent largement des chercheurs qui n’ont pas intérêt à cracher dans la main qui les nourrit. Nous nous trouvons de plus en plus devant une énorme business qui génère d’ailleurs souvent des conflits dans les familles d’agriculteurs. Les plus âgés trouvent que ça n’a pas d’allure que les vaches soient " ploguées " à longueur de vie, que les veaux ne puissent pas se tenir debout parce qu’ils sont anémiques, grossissant littéralement la tête dans la moulée!
Rel. : Vous soulignez dans votre documentaire l’importance des producteurs intégrateurs dans l’industrie agricole. En quoi leur rôle consiste-t-il exactement?
H. L. : Un producteur intégrateur est à la tête d’une multitude de compagnies qui interviennent aux différentes étapes de la production; il a des intérêts dans la génétique, les fermes de naissance, l’engraissement, l’abattage, les moulées, les médicaments, et même dans le béton – il en faut beaucoup pour construire une ferme qui coûte en moyenne 800 000 $; il possède un certain nombre des fermes et fonctionne à contrats avec d’autres fermiers. Beaucoup de ces derniers, incapables de faire face à la fluctuation des marchés, finissent par vendre leur ferme à l’intégrateur et deviennent ses employés. Nous assistons ainsi à une prolétarisation de la campagne. Mais cette fois, les nouveaux prolétaires ne vont pas travailler dans les usines en ville : ils deviennent des employés de ce qui était jusque-là leur propre ferme!
Rel. : Vous ne ménagez pas vos critiques envers le gouvernement. A-t-il une grande responsabilité dans cet état de choses?
H. L. : L’État ne fait rien pour inverser la vapeur. Nos élus n’en ont que pour la croissance économique, dont ils pensent qu’elle va pouvoir régler tous les problèmes. Il faut en finir avec ce mythe. Dans certains villages de la Beauce, de Lanaudière et de la Montérégie, la puanteur à côté des mégaporcheries est telle qu’on ne peut plus faire sécher ses vêtements dehors! L’eau n’est plus potable, les rivières sont parfois dangereuses au simple contact tellement elles regorgent de micro-organismes pathogènes. Disons-le clairement : la croissance économique signifie désormais, dans bien des cas, la pollution des rivières, le rasage des forêts, la contamination des puits, la production de viande de mauvaise qualité, bourrée de médicaments et d’hormones. On ne dit pas assez que 50 % des travailleurs agricoles ont des problèmes respiratoires, dus en grande partie aux poussières d’excrément et de moulées médicamentées ainsi qu’à des concentrations élevées de gaz toxiques issus des fèces et de l’urine en suspension dans l’air. Partout où il y a des porcheries, les rivières sont contaminées. Mais le gouvernement refuse d’en attribuer la faute aux mégaporcheries, car il est difficile d’en fournir la preuve et il ne se donne pas les moyens d’établir cette preuve.
L’État ne joue donc pas son rôle. Que des consommateurs acceptent de payer plus cher du café équitable, c’est bien : mais ces gestes individuels ne peuvent suffire à inverser la tendance. Il faut que l’État s’en mêle, d’autant plus qu’à l’heure actuelle, la loi est du côté des producteurs : les municipalités n’ont pas le pouvoir d’empêcher la construction d’une porcherie. Je viens de recevoir un dossier d’un comité de citoyens qui se bat en ce moment contre l’implantation d’une mégaporcherie sur son territoire. Les habitants de la municipalité s’y sont opposés à plus de 70 % lors d’un référendum. Mais ils n’ont aucun recours : la loi 23, scandaleusement antidémocratique à cet égard, soustrait les producteurs à tout recours juridique! C’est une loi, comme le dit maître Giroux dans le film, digne des années de la " Grande Noirceur ".
Depuis 20 ans, des fonctionnaires ont pourtant lancé des avertissements indiquant qu’on s’enfonce dans un cul de sac. Mais il faut une volonté politique pour changer les choses! Pourtant, des alternatives sont élaborées en Norvège, en Suisse, en Hollande, en Allemagne et en France, et elles sont connues ici. La plupart des pays européens subventionnent les exploitations agricoles en fonction de leur volume : les plus petites reçoivent le plus d’aide de l’État, et des plafonds sont fixés. Ici, en Amérique du Nord, la tendance est exactement à l’inverse : plus tu es gros, plus tu reçois. C’est ce qui explique que 20 % des entreprises du Québec reçoivent 80 % des subventions! Nos dirigeants savent tout ça, mais ils continuent à faire la sourde oreille.
Rel. : Ces mesures alternatives auxquelles vous faites allusion sont-elles de simples correctifs techniques ou supposent-elles une autre vision de société?
H. L. : L’exportation rapporte beaucoup d’argent, mais il est suicidaire pour une société de tout réduire à l’économie. Un véritable projet de société ne peut ignorer la qualité de vie et l’environnement. La vision sociale de nos élus est pour le moins défaillante, sinon inexistante. Pourtant, de plus en plus de jeunes réclament une vision plus " circulaire ", qui place les humains et les écosystèmes – plutôt que les intérêts corporatifs – au centre du projet collectif. Mais pour l’instant, à cet égard, c’est comme si les élus souffraient d’une espèce d’entêtement à être ridicules.
En Suisse, la population vient de décider par référendum, à 80 %, de ne pas être compétitive sur les marchés internationaux de l’agriculture. Voilà un projet de société! Arrêter de soumettre notre agriculture à la merci de la fluctuation des marchés internationaux, ce serait investir à long terme, en assumant dès maintenant les coûts environnementaux et sociaux. L’agriculture coûterait certes un peu plus cher, mais l’État pourrait alors subventionner davantage les petites fermes et imposer des plafonds aux plus grosses. Pourquoi ne pas développer des programmes de transition à l’agriculture biologique, comme c’est le cas dans certains pays d’Europe depuis plus de 20 ans? En Grande-Bretagne, 1 200 agriculteurs effectuent cette transition chaque année, parce que l’État juge que les coûts de cette transition en valent la peine. Au Québec, le soutien de l’État pour un tel changement est une vraie farce!
Rel. : Après la sortie du film, vous avez été appelé sur toutes sortes de tribunes. Avez-vous l’impression qu’un débat est vraiment lancé au Québec?
H. L. : Il faut être patient. Le film a provoqué un choc dans le milieu agricole, où la première réaction en a été une de rejet. " Ce sont encore les gens de la ville qui viennent nous dire quoi faire ", disait-on. Mais plus ça allait, plus j’entendais des histoires d’horreur de la part des producteurs eux-mêmes : beaucoup d’entre eux, par exemple, ne mangent plus la viande des bêtes destinées aux boucheries, parce qu’ils savent ce qu’il y a dedans. Ils élèvent des bêtes, à l’écart, pour leur consommation personnelle. Ces choses-là ne sont pas dites ouvertement. À l’UPA, peu de membres osent rompre les rangs, par peur de représailles. Il faudra bien un jour briser cette loi du silence. Mais de plus en plus de producteurs se posent de sérieuses questions sur leurs pratiques et acceptent de discuter de la gestion du fumier liquide, par exemple.
Il faut continuer le débat pour inciter l’État à changer de cap. À cet effet, les citoyens ont eux-mêmes un gros blâme à porter. Nous n’investissons pas assez les espaces démocratiques. Ceux à qui le système profite sont présents dans les Conseils municipaux : l’UPA est majoritaire dans à peu près tous les Conseils municipaux des municipalités agricoles. Ils ont compris la mécanique et exercent leur pouvoir, ils contrôlent les orientations des municipalités.
Mais là encore, les choses bougent, comme à Saint-Germain-de-Kamouraska, où les opposants sont désormais majoritaires. Bien sûr, la marge de manœuvre est étroite à cause de la loi qui rend les producteurs presque intouchables. Je dis toujours aux comités de citoyens qui me demandent de venir les aider : " Vous pouvez vous mobiliser, faire les règlements votés à l’unanimité, mais cela ne vous donne pas le pouvoir d’empêcher la construction des porcheries. La solution réside dans le réseautage. " Il n’y a pas d’autres moyens. Si tous les comités de citoyens des quelques centaines de municipalités où il y a des porcheries s’opposaient à leur présence, de manière concertée, ce serait un pouvoir politique énorme qui ferait bouger les choses. C’est l’idée qui est derrière l’Union paysanne : exercer un contrepoids à Québec. Le gouvernement du Québec, comme l’UPA et les industriels, a grand avantage à ce que les forces soient divisées. Le réseautage est la clé pour renverser ce pouvoir inouï, même si ce n’est pas toujours facile. Cela demande du temps, de l’argent. Et les membres des comités de citoyens sont bénévoles, ils ont leur travail. Ils sont néanmoins le seul ministère de l’Environnement qu’il nous reste!
Rel. : Des produits de meilleure qualité, une agriculture qui tient compte des coûts sociaux et environnementaux, coûteront nécessairement plus chers. Qu’arrivera-t-il alors aux gens moins fortunés?
H. L. : Un jour, dans une assemblée de citoyens où je présentais le film, une jeune femme monoparentale, mère de deux enfants, a dit : " J’ai une petite job, je dois payer la garderie, le loyer, la nourriture. Je suis pauvre, mais je ne mange à peu près que de la nourriture biologique. C’est pour moi une question de priorité. " Elle faisait partie du système d’Équiterre de l’agriculture soutenue par la communauté (ASC), qui permet d’avoir accès à de la nourriture biologique sans passer par le réseau de distribution. Cela réduit considérablement les coûts. Cela étant dit, je pense que pour commencer, la vraie solution n’est pas qu’individuelle. Elle est surtout collective, en fait. Si l’État prenait la décision de changer de régime agricole, les producteurs n’auraient pas à vendre les produits bio – et en particulier la viande – si chers, parce qu’ils recevraient davantage de subventions. Ce n’est pas irréalisable, c’est une question de choix de société.
Actuellement, l’État subventionne une production de viande qu’on mange de moins en moins, qu’on exporte; mais le fumier, lui, on le garde. C’est comme si on payait notre voisin pour qu’il vienne faire ses besoins sur notre balcon! Au milieu des années ‘90, avec la quantité de fumier de porc, on aurait pu remplir un train de marchandises aussi long que la distance entre le Québec et la Floride. Actuellement, cette distance doit s’étendre du Québec jusqu’au Brésil!
(Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet)
Référence : Latulippe, Hugo (entrevue avec), "L'industrialisation de la campagne", Relations, juin 2002 (677), p. 16-20.
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4 février 2003