par Jean Lapalme
L’auteur,
observateur attentif de la scène environnementale,
a
notamment été coordonnateur de la Coalition Vigie Énergie
et directeur de Eau Secours!
La résistance au modèle dominant en agriculture s’organise. Des voies prometteuses se dessinent, inspirées surtout par les pays du Sud, où oeuvrent la majorité des quelque trois milliards de paysans de la planète.
Depuis quelque temps déjà s’est développé en Europe, et plus particulièrement chez les paysans français, un mouvement original qui travaille avec acharnement à élaborer les fondements d’une agriculture respectueuse de l’environnement. Ce mouvement est surtout incarné par José Bové et la Confédération Paysanne, qui réclame rien de moins que la fin des subventions massives aux gros producteurs agricoles et, dans un souci de justice à l’égard de leurs confrères du tiers monde, la fin des subventions de la Communauté européenne à l’exportation.
Lors de son passage à Québec, en avril 2001, à l’occasion du Sommet des Amériques, Bové n’a cessé de pourfendre ce régime d’aide aux exportations qui permet entre autres à l’Union européenne de dumper ses surplus de lait en Inde et de les y vendre à un prix inférieur au prix mondial! Or l’Inde, grâce à un programme très réussi de production laitière s’appuyant sur de très petites exploitations, est devenue depuis peu le premier producteur mondial de cette denrée.
La question de la propriété collective ne constitue pas, comme telle, un des aspects proéminents de la politique de la Confédération Paysanne. Il est cependant intéressant de savoir que le groupe de Bové trouve ses origines dans la lutte contre l’expropriation de terres du plateau du Larzac par l’armée française, qui voulait en faire une base militaire. Quand la bataille contre l’expropriation a été gagnée par les paysans, ceux-ci se sont vus proposer de racheter les terres auparavant expropriées par l’État. Ils ont cependant refusé cette proposition, obligeant plutôt les autorités à remettre les dites terres à une coopérative qui les possède en propriété commune.
Cette remise en question des pratiques agricoles n’est pas propre à la France. Au Canada, le National Farmer’s Union est une organisation nationale ayant des activités dans les Prairies, en Ontario et dans les provinces de l’Atlantique. Ses priorités sont les suivantes : la crise des revenus agricoles, la lutte contre les OGM, contre les élevages intensifs, contre la mondialisation et ses conséquences néfastes sur les agriculteurs, la lutte pour l’égalité des femmes ainsi que l’alimentation saine et la santé publique.
Au Québec, l’Union paysanne est bien entendu connue pour son opposition aux mégaporcheries. Ce n’est toutefois pas son seul cheval de bataille. En fait, elle lutte " pour une agriculture à dimension humaine et des campagnes vivantes ", comme l’indique le titre de son manifeste. Ses principaux objectifs : favoriser les petites fermes et la mise en marché locale pour freiner l’industrialisation des fermes et le dépeuplement des campagnes; garantir la qualité des aliments et de l’environnement; restaurer la citoyenneté rurale. Ce faisant, sur le plan organisationnel, l’Union conteste le monopole syndical de l’Union des producteurs agricoles.
D’autres initiatives québécoises et canadiennes s’inscrivent également dans ce mouvement de contestation du modèle agricole dominant. L’une des plus remarquables est sans doute celle du Programme semencier du patrimoine. Il s'agit d'un organisme à but non lucratif, constitué de jardiniers ou de petits agriculteurs qui produisent et préservent des semences de variétés traditionnelles de fleurs, de légumes, d'herbes médicinales rares ou oubliées, dans le but de sauvegarder cet important patrimoine génétique. " Nous sommes une banque vivante de gènes ", peut-on lire sur leur site Internet. Les membres du Programme semencier du patrimoine cultivent 675 variétés de tomates, 275 de haricots, 76 de poivrons, 45 de pommes de terre, 37 d'aubergines, le même nombre de variétés de citrouille ainsi que de pois, 21 variétés d'ail et quelque 300 autres variétés de légumes, fruits, fleurs et fines herbes!
La recherche n’est pas en reste. Pensons à la pédogenèse, ce secteur des sciences de la terre qui étudie la constitution des sols. La pratique de la fertilisation biologique repose sur la biodiversité. En s’appuyant sur cette pratique, des chercheurs de l’Université Laval ont réussi, dans des études contrôlées menées notamment au Sénégal, à augmenter le rendement en tomates de 957 %, tout en utilisant la moitié moins d’eau!
Des signes de changement?
Si les changements semblent pour l’instant s’opérer dans les marges du système, certains indices laissent croire que les voix divergentes commencent à être entendues. On connaît déjà l’exemple surprenant des autorités publiques ou semi-publiques de l’eau qui, en Allemagne, subventionnent généreusement l’agriculture biologique, même si un motif bien égoïste milite en faveur d’une telle décision : celui de préserver la qualité de l’approvisionnement en eau brute et ainsi réduire les coûts du traitement. L’Allemagne semble même vouloir aller plus loin : elle a annoncé, il y a quelques mois, un investissement de 250 millions US$ en agriculture biologique, sur une période de quatre ans, afin de permettre à ce secteur d’occuper une place plus importante dans le bilan alimentaire de nos cousins germains. L’exemple du Danemark est aussi intéressant : il impose maintenant une taxe sur les pesticides, à la suite d’une réforme fiscale qui a transféré une partie du fardeau fiscal vers les taxes sur les activités nuisibles à l’environnement.
Mais la nouvelle la plus étonnante est sans doute celle rapportée par la prestigieuse revue britannique The Ecologist, dans son édition de mars 2002. On y apprend en effet la publication récente d’un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’alimentation établissant deux constats majeurs : 1- il y a urgence à reconnecter la campagne et les consommateurs; 2- la seule et unique raison pour donner des subventions aux fermiers est la protection de l’environnement. Une raison qu’ignore pour l’instant le gouvernement américain : le président Bush favorise en effet une augmentation des subventions agricoles à hauteur de 172 milliards $US sur 10 ans, ce qui représente une augmentation de 50 milliards par rapport au programme existant!
Du Nord au Sud
Plus au Sud, la Confédération des peuples indigènes d’Amérique latine a placé au centre de ses revendications la sauvegarde de la propriété commune de la terre. Le fait a été peu rapporté à l’époque, mais ce n’est pas un hasard si les paysans de l’État du Chiapas, au sud du Mexique, regroupés dans le mouvement zapatiste du sous-commandant Marcos, ont déclenché leur soulèvement à la fin de 1994. C’est que pour entrer dans l’ALENA, le marché commun avec les États-Unis et le Canada, le Mexique avait dû amender sa Constitution et en abolir l’article garantissant aux Indigènes le droit collectif à la terre. L’échéance imposée était le 31 décembre 1994. Les zapatistes, qui ont vu dans cet amendement constitutionnel ni plus ni moins que leur arrêt de mort, ont alors considéré qu’ils n’avaient d’autre choix que de passer à la désobéissance civile. Quant au puissant Mouvement des Sans Terre brésilien, qui agit au nom de quelque 10 millions de paysans dépossédés, ses représentants au Forum agricole du Sommet des Peuples de Québec 2001 ont bien insisté sur le fait que les terres réappropriées par leur mouvement sont toujours mises en culture selon des pratiques alternatives.
Autant la Confédération paysanne que le MST et l’Union Paysanne sont liés à une grande confédération internationale : la Via Campesina. Fondée en avril 1992, à Managua, au Nicaragua, elle est organisée en huit régions : Europe de l’Est, Europe de l’Ouest, Asie du Nord-Est, Asie du Sud-Ouest, Asie du Sud, Amérique du Nord, Caraïbes et Amérique du Sud. Les objectifs de cette confédération : la promotion de relations économiques équitables au sein des organisations de petits fermiers, de la justice sociale, de la conservation des terres, de la souveraineté alimentaire, d’une production agricole soutenable et de l’égalité en droits des petits et moyens agriculteurs. Dans L’agriculture, talon d’Achille de la mondialisation (L’Harmattan, 2001), l’ancien responsable de la Chaire Jean Monnet d’intégration économique européenne de l’Institut national polytechnique de Toulouse, Jacques Berthelot, indique bien où loge l’enjeu principal : " La Via Campesina a demandé que l’agriculture soit sortie du cadre de l’OMC, compte tenu de l’incompatibilité de ses règles commerciales avec le droit de chaque pays à la souveraineté alimentaire pour son alimentation de base. "
Des idées nouvelles de l’Inde
En Inde, le mouvement Navdanya, fondé en 1993 par une scientifique indienne, Vandana Shiva, forme un réseau national de paysans pauvres et de communautés villageoises créé afin de mettre sur pied des banques populaires de semences, pour en protéger la diversité. Ce mouvement se présente également comme une alternative à la technologisation de l'agriculture et de la vie en général. Jusqu’à présent, plus de 3 000 villages ont mis sur pied leur registre communautaire de biodiversité. Navdanya s'accompagne de Satyagraha, également lancé à l'initiative de fermiers, qui a pour but de protéger la propriété intellectuelle des collectivités. Le mouvement indien s'est joint à une organisation internationale, Third World Network, dans le but d'élaborer un paradigme de la vie et de la connaissance qui soit différent de celui imposé par la propriété privée. Cela va jusqu'à l'élaboration juridique de systèmes de droit sui generis garantissant la propriété commune.
Si l’Inde propose des pratiques alternatives intéressantes, elle nourrit également des idées stimulantes pour revoir en profondeur notre conception de l’agriculture, au Nord comme au Sud. On dit souvent qu’il faut comprendre les erreurs du passé afin de ne pas les répéter. C’est bien ce que semble faire Vandana Shiva, grande militante en faveur de la biodiversité, notamment quand elle passe au crible la soi-disant " révolution verte ", dont on a répété ad nauseam qu’elle allait permettre de nourrir une population mondiale en croissance accélérée. Les élites occidentales ont longtemps présenté cette " révolution " comme étant la pierre d’assise du développement. En plus de s’être avérée un fiasco à plusieurs égards, cette " révolution " s’appuyait pourtant sur une idée du développement qui faisait l’impasse sur une dimension essentielle : le caractère auto-entretenu du développement.
Par définition, " une agriculture durable repose sur le recyclage des nutriments du sol ". Or les cultivars " miraculeux " de la révolution verte redirigent tout simplement vers la partie comestible du riz ou du blé une plus grande partie du produit de la photosynthèse, le tout au détriment de la tige et des autres composantes de la plante. Il en résulte une diminution draconienne de la production de paille ou d’autres résidus, qui constituent la nourriture du bétail ou des bactéries du sol. Tous les êtres vivants – quels qu’ils soient – ayant droit à la vie, prendre aux uns pour donner aux autres n’est ni acceptable du point de vue éthique ni soutenable du point de vue économique et écologique. La conséquence est claire, comme l’indique Shiva dans Biopiracy : " à ce cycle régénératif, la révolution verte a substitué un flux linéaire d’intrants achetés […] et de produits agricoles commercialisés en tant que marchandises. La fertilité n’est désormais plus la propriété du sol, mais celle des engrais chimiques … "
Dans le tiers monde, surtout, la révolution verte a aussi eu des effets dévastateurs pour les réserves d’eau : elle a créé des pénuries là où il y avait abondance ou relative abondance. Elle a imposé des cultivars souvent très exigeants en eau au détriment de cultures à très haut niveau nutritif mais relativement tolérantes à la sécheresse, comme le millet. " Le contrôle des communautés sur [l’eau] s’est érodé quand les États en ont pris le contrôle, constate Shiva dans Water Wars. Dans le tiers monde, le contrôle gouvernemental a reçu un formidable coup de pouce sous la forme de prêts de la Banque Mondiale pour la construction de grands barrages. Les barrages se sont avérés particulièrement efficaces pour arracher le contrôle de l’eau aux communautés et le faire passer sous contrôle étatique centralisé, colonisant ainsi et les rivières et les gens. "
Cette dépendance accrue de l’agriculture, de plus en plus liée à un " soutien " externe, s’inscrit dans la logique d’appauvrissement de la biodiversité, question stratégique fondamentale pour l’avenir de la production alimentaire. En Inde, on cultivait au début du siècle pas moins de 100 000 variétés de riz! La révolution verte a fait table rase et privilégie quelques cultivars soi disant miraculeux, remplaçant la diversité par l’uniformité. C’est ce que Shiva définit comme la pression technologique et commerciale pour remplacer la diversité par les monocultures. Cela est vrai également pour la foresterie, les pêcheries ou encore les élevages.
" La biodiversité, écrit Shiva dans Biopiracy, dépend entièrement du droit dont disposent ou non les communautés locales de jouir des fruits de leurs efforts. " Elle n’est pas qu’affaire de conservation mais aussi de survie économique, poursuit-elle dans Tomorrow’s Biodiversity : " […] que ce soit pour la nourriture ou pour les médicaments, que ce soit pour l’énergie ou la fibre, que ce soit pour les cérémonies ou l’artisanat, les pauvres dépendent de la richesse des ressources biologiques, des connaissances et habiletés qui y sont liées. À mesure que la biodiversité recule, les pauvres deviennent plus pauvres. " On le voit bien, on est à cent lieues du dogme occidental selon lequel la population, les peuples, les villages, les bourgs, les gens seraient une menace pour la biodiversité. Il est question ici de tout autre chose : la menace à la biodiversité est cet état d’esprit qui consiste à tout considérer comme une marchandise, à remplacer dans les cœurs comme dans les esprits la diversité par l’uniformité, à dépouiller les éléments de toute valeur intrinsèque en faveur d’une valeur d’usage susceptible d’être monnayée.
Référence : Lapalme, Jean, "Les graines de la résistance", Relations, juin 2002 (677), p. 21-25.
Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations
www.revuerelations.qc.ca
4 février 2003