Des voies pour réinventer l’économie

Catherine Caron

En temps de crise, il fait bon jauger notre présent à la lumière du passé et d’un chef-d’œuvre de la littérature mondiale comme Les raisins de la colère de John Steinbeck. Crise des années 1930 aux États-Unis : les propriétaires terriens chassent les fermiers de leur terre qui doit désormais produire plus de bénéfices, sous les assauts du tracteur. La banque l’exige. « Oui, mais la banque n’est faite que d’hommes », disent les fermiers. « Non, c’est là que vous faites erreur..., répondent les représentants des propriétaires. Complètement. La banque ce n’est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C’est le monstre. C’est les hommes qui l’ont créé, mais ils sont incapables de le diriger. »

Tout comme les fermiers, nous ne sommes pas dupes devant « l’ogre de la finance » (voir notre numéro de juin 2009). Nous savons qu’il n’y a rien d’autre que des êtres humains au cœur des systèmes économiques et politiques dominants dans le monde. C’est précisément pour cette raison qu’il y aura toujours de l’espoir et des luttes sociales. Et que le « there is no alternative » de Margaret Thatcher, selon lequel il n’y a pas d’autre choix que le capitalisme globalisé – et qui résonne encore dans les décisions d’un gouvernement comme celui de Jean Charest – est à rejeter. Relations a maintes fois montré les multiples voies que les êtres humains expérimentent pour résister à ce système mortifère qui conduit l’humanité dans une impasse, et créer cette précieuse alliance avec la nature et avec les autres – qui est l’essence même de la vie et du politique.

Résister et créer ne font qu’un dans l’action devant nous conduire à stopper la logique marchande qui gangrène toutes les sphères de la vie à notre époque. Dans « L’ogre de la finance »(no 733, juin 2009), Dominique Plihon présentait quelques-unes des voies pour sortir nos sociétés de l’emprise de la finance et réinventer l’économie sur le socle des droits humains, d’un nouveau partage des richesses, de la reconnaissance des biens communs mondiaux et d’une démocratie réelle, sur le plan local jusqu’à l’international. Il le faisait dans une perspective selon laquelle mettre fin aux paradis fiscaux ou aux systèmes de retraites par capitalisation ne sont guère des utopies – un débat qu’il reste à faire au Québec, nous précise Louis Gill dans le présent dossier.

Nous poursuivons aujourd’hui dans le sillon de cette réflexion. Si nous avons souhaité laisser le champ ouvert, sans approche doctrinaire, il est clair que plusieurs des analyses que nous accueillons dans ce dossier s’inscrivent dans les courants de l’écologie politique, de l’écosocialisme ou de la décroissance. En écho à « La Terre aux abois » (no 721, décembre 2007), les textes de Gilbert Rist et Geneviève Azam rappellent que les sociétés humaines ne peuvent tout simplement pas vivre indépendamment des écosystèmes dont elles dépendent. Elles doivent impérativement sortir de l’état de déni et d’oubli de cette réalité implacable. Parmi les pistes qu’ils proposent : sortir des faux présupposés d’une prétendue science économique, choisir l’autolimitation plutôt que la croissance, se réapproprier politiquement nos territoires et y enraciner l’activité économique et sociale plutôt que de se mouler au comportement apatride des transnationales et du capital. Notre rapport au temps et aux nouvelles techniques qui contribuent à son accélération (voir le texte de Michel Lalonde) se trouve aussi au cœur d’enjeux fondamentaux pour faire émerger, plus qu’une nouvelle « économie », le changement de civilisation nécessaire.

Loin de l’exhaustivité, de la solution-miracle ou du panorama d’alternatives – même si nous nous attardons bien sûr à quelques-unes, dont le coopérativisme, avec Jacques B. Gélinas – ce dossier esquisse plutôt une vision d’un post-capitalisme en germe, qui ne pourra exister que si nous nommons ce qu’il doit être. À la jonction de plusieurs expériences et héritages, celui-ci « doit avoir comme fondement, nous dit Éric Pineault, une "écologie morale" qui puise ses principes non seulement dans les valeurs socialistes mais aussi dans les expériences écologiques et de résistance au capitalisme corporatif, en rupture radicale avec sa logique d’accumulation ». Une telle conception est à l’œuvre dans la mouvance altermondialiste et dans des pays comme la Bolivie, l’Équateur et le Venezuela qui nous montrent, dans des situations bien plus extrêmes que la nôtre et sans doute à cause de celles-ci, qu’il est possible de changer les rapports de force nécessaires à la transformation sociale que nous souhaitons.

Certes, la route s’annonce longue… Et le temps, cette fois, nous est compté. Steinbeck serait sans doute sidéré de voir ce qu’est devenu le « monstre » qui broie toujours des vies et ce que la nature a de plus sacré. La fin des Raisins de la colère donne certainement une illustration percutante de ce qui doit sans cesse nous guider : la solidarité humaine.

« Il s’agit d’élargir au maximum les espaces et les moyens qui permettent la production de sociétés alternatives, de modes de vie, de coopération et d’activités soustraits aux dispositifs du capital et de l’État. D’élargir au maximum, en d’autres termes, les voies ouvertes à la "sortie du capitalisme", comprise au sens d’un exode biblique qui invente ses "terres promises" chemin faisant. »

André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, 1997

 

Sortir de l’impasse économique

Gilbert Rist
L’auteur est professeur émérite à l’Institut universitaire de hautes études internationales et du développement de Genève

La « science » économique, qui prône une croissance illimitée sans égard aux conséquences que cela entraîne pour l’humanité, structure notre imaginaire collectif et détermine la plupart des orientations politiques. S’émanciper de cette vision implique de changer notre manière de vivre et de voir le monde.

 

Vers un post-capitalisme

Éric Pineault
L’auteur est professeur au Département de sociologie de l’UQAM

Sortir du capitalisme passe nécessairement par la réduction de l’emprise de l’économie et de sa logique marchande sur l’ensemble de la vie sociale.

 

La réappropriation politique du territoire

Geneviève Azam
L’auteure est professeure d’économie à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, militante et membre du conseil scientifique d’Attac France

La globalisation menace la durabilité des sociétés et de la Terre. Poursuivre dans la voie de la croissance serait une fuite en avant suicidaire. Au lieu de cela, ce sont les voies de l’autolimitation et de la relocalisation des activités qui sont à rechercher.

 

La richesse du coopérativisme

Entrevue avec Jacques B. Gélinas

Jacques B. Gélinas est un sociologue, essayiste et conférencier dont les écrits et les interventions portent sur les grands enjeux de l’heure, notamment les relations Nord-Sud et les alternatives à la globalisation économique. Nous l’avons rencontré alors qu’il prépare un livre sur le coopérativisme.

Entrevue réalisée par Catherine Caron

 

Retrouver le temps

Michel Lalonde
L’auteur
est professeur de sociologie au cégep du Vieux-Montréal

Le développement du capitalisme s’est accompagné d’une transformation de l’usage du temps, devenu un rouage essentiel à la marchandisation de la vie. Chercher à s’en libérer suppose donc de découvrir un nouveau rapport au temps.

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

www.revuerelations.qc.ca
mai 2010