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La marche de l’homme nuLors du spectacle-bénéfice pour Haïti, présenté à la Tohu de Montréal et télédiffusé sur les chaînes publiques, en janvier dernier, Michaëlle Jean a eu une parole très juste après que Diane Dufresne eut chanté Hymne à la beauté du monde. « Nous sommes en ce moment, dit-elle tout émue, au plus près de la beauté du monde. » Elle faisait allusion au courage éloquent des rescapés, à leur joie de vivre, à l’entraide dont la population faisait preuve et à la généreuse solidarité qui s’était manifestée un peu partout. Mon fils m’a raconté avoir vu des gens dans un autobus consoler une Haïtienne qui pleurait la mort d’un des siens, et pleurer avec elle. L’image est belle. Ils se sentaient aussi parmi les survivants. Cette beauté aiguisée dans la souffrance et le malheur, on pouvait aussi la ressentir en voyant la population haïtienne chanter avec foi, au milieu des décombres, la vie plus fort que la mort. Cela a impressionné beaucoup. Mais comme au Québec nous avons la moquerie facile devant les expressions religieuses, les médias d’ici ont vite préféré les débordements sociaux, l’exaspération devant la lenteur de l’aide humanitaire ou encore les « profiteurs ». Cela surprend moins que la beauté qui bouleverse et creuse une faille dans notre manière de voir et d’être. Elle ne laisse pas indemne. C’est pourtant sur la beauté qu’il faut oser jeter son regard quand on tente d’entrer dans une tragédie comme celle d’Haïti. Lorsqu’un peuple est ébranlé à ce point dans ses fondements politiques et sociaux, c’est en elle qu’il peut puiser force, souffle et inspiration dans la durée. Et c’est en elle que ceux qui viennent aider trouvent les conditions d’une authentique solidarité respectueuse du savoir-vivre, du savoir-être, de la mémoire et des rêves du peuple qui sont les matériaux essentiels à la reconstruction du pays. Ce n’est certainement pas dans une mentalité d’experts – qui court-circuite le rapport au monde et l’expérience de vie – que cela peut se faire. Que ces experts soient bien intentionnés plutôt que flairant la bonne affaire n’y change rien. Une photo troublante, publiée dans Le Devoir du 28 janvier, a su magnifiquement capter cette beauté d’un peuple exigeant respect et accompagnement de la part de ceux qui volent au secours d’Haïti. En premier plan, on voit un Haïtien de dos. Il marche bien droit au milieu de gens qui passent leur chemin, comme lui, parmi les ruines, à la différence que lui est entièrement nu. Notre regard se pose sur un être dépouillé de tout, jusqu’à ses moindres vêtements. Mais loin d’être prostré et secouru comme une victime, il marche, déterminé et droit, témoin banal du dénuement total. Personne ne le remarque – il se fond dans le décor de ruines et la poussière du chemin – sauf nous. Il nous bouleverse. On voudrait le couvrir, mais il semble ne pas le vouloir. Où va-t-il comme ça, portant sa nudité sans honte? La photo ne le dit pas. Ce qu’elle dit haut et fort, par contre – et qui nous secoue intérieurement –, c’est que cet homme est digne et qu’il détient en lui le pouvoir de transformer les choses. Il est la figure insolente et claire d’un peuple fier, têtu et beau qui trouble notre regard, lézarde nos certitudes bétonnées, creuse une brèche profonde dans le réel implacable – la réalité réellement existante – par où pourraient s’immiscer des possibles qui attendent de naître. Il faudrait pour cela faire une place, une toute petite place, grande comme une main tendue, à l’énigme merveilleuse de la vie dont il témoigne, et accepter de suivre cet homme où il va – quoi qu’il en coûte. Tout perdre peut signifier tout recommencer, et partir de ce que les rescapés ont de plus précieux en eux : la justice, l’entraide, l’égalité de tous avec tous. Ils savent ce qu’il faut changer. Ils ont la longue expérience du malheur et de l’injustice marquée dans leur chair. Mais saurons-nous nous ouvrir à leur beauté, les suivre dans leur marche sur le chemin que tracent leurs pas? Ou, croyant qu’ils errent, égarés et hagards, ferons-nous à leur place ce qu’ils ont à faire ensemble? Comme l’ont toujours fait la France, les États-Unis, les institutions financières internationales et une certaine élite haïtienne, n’ayant que du mépris pour le peuple. Car donner, c’est aussi recevoir. Jean-Claude Ravet
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www.revuerelations.qc.ca
février 2010 |
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