Culture sous tension

Catherine Caron

Il y a près d’un an, la nomination par le président Silvio Berlusconi de Mario Resca, ancien numéro 1 de McDonald’s en Italie, à la tête des musées italiens, a suscité un tollé. Celui-ci a déclaré que les œuvres sont pour lui «  un gisement de pétrole à coût zéro »! En France, Nicolas Sarkozy coupe les budgets des arts, favorisant seulement les principales institutions et préférant, avec un dédain affiché, la réussite et les paillettes des stars aux œuvres authentiques, grandes et petites. Le mépris des arts et de la culture a le vent dans les voiles et l’exemple vient de haut.

Au Canada, en coupant le soutien aux tournées à l’étranger des artistes, le gouvernement Harper sape des décennies de développement sans justification économique valable et entrave la parole des créateurs de son temps qui assurent pourtant la renommée du pays à travers le monde. Entre autres domaines subissant des coupures, le documentaire d’auteur est aussi touché – cas de censure indirecte. L’incompétence et le dogme du « libre marché » règnent. Comment ne pas penser que la crise économique ne fournira pas l’occasion de passer à nouveau les budgets des arts dans le collimateur puisque le monde « ordinaire » – Stephen Harper nous l’a dit – n’en aurait cure des artistes?

C’est dans ce contexte inquiétant que nous campons ce dossier. Qu’on y pense : derrière une société du spectacle qui fait écran, la majorité des artistes professionnels dans tous les domaines gagnent en moyenne 17 000 $ par année au Québec (source : OCCQ, Statistiques principales de la culture et des communications au Québec, édition 2007) et se trouvent sans véritable filet de sécurité sociale en tant que travailleurs autonomes . Et pourtant ils ne sont pas vus comme des gens ordinaires mais comme des créatures capricieuses bouffant des nourritures célestes…

Certes, il est déplorable que l’art soit souvent rétréci actuellement à sa valeur économique et de voir, par exemple, le nombre de conseils d’administration d’organismes tels le Centre d’arts Orford ou Les Violons Du Roy, qui sont composés de gens d’affaires et ne comptent souvent plus qu’un seul ou aucun artiste. Mais il est important de réfléchir à certaines de ces réalités qui font « l’ordinaire » des artistes et des travailleurs culturels. Pour cela, il faut parler des effets du divertissement de masse sur l’art et de la marchandisation croissante de celui-ci. Au point où il est devenu nécessaire de protéger la capacité des États de mener des politiques culturelles par un traité international : la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Le Québec y a grandement contribué mais, étrangement, plusieurs ignorent encore tout de son caractère crucial.

Il faut parler du sous-financement public chronique de ce secteur et de ce qu’il signifie en termes d’abandon progressif d’un idéal de société et d’assujettissement collectif aux intérêts des multinationales. La Maison du Festival Rio Tinto Alcan en est la plus récente incarnation grotesque, faisant honneur à une grande entreprise prospère (Alcan) qui, avant de se faire acheter par une compagnie australienne, a reçu plus en fonds publics qu’elle n’a contribué à l’État québécois et canadien en impôts et en taxes, comme l’a démontré la Chaire d’études socio-économiques de l’UQAM. En outre, si le Québec demeure un lieu d’e ffervescence et de résistance culturelles impressionnant, il n’est pas à l’abri des erreurs qui peuvent conduire aux villages artificiels d’Intrawest au mont-Tremblant ou à des « quartiers des spectacles » où l’investissement dans le béton (si important puisse-t-il être) et le commerce supplante celui dans l’art, l’authenticité créatrice et sa matière première – les artistes. Vigilance…

Il faut aussi s’attarder aux jeunes générations. Si dans les années 1960-1970, il était difficile de gagner sa vie comme artiste, tout était à bâtir, le terrain était inoccupé et le contexte socio-économique favorable pour permettre, enfin, au Québec de s’introduire avec succès dans la modernité. Il en va tout autrement aujourd’hui. Ce dossier en traitera, réfléchissant à la manière dont notre époque – comme d’autres avant elle – transforme et remet en question le rôle de l’artiste dans la société.

Et qu’en est-il de la résistance? Les milieux s’organisent de plus en plus à travers le Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) ou le mouvement spontané contre les coupures du gouvernement Harper. Mais comme dans d’autres secteurs sociaux, il y a fort à parier que des moyens plus dérangeants devront être utilisés pour que les choses changent pour le mieux. À ce titre, les intermittents du spectacle ont donné une formidable leçon en France, en 2003, lorsqu’ils se sont mobilisés contre des coupures à leur régime de chômage de type saisonnier – un modèle qui n’existe pas ici pour les artistes et travailleurs culturels. Qu’ils aient gagné ou non leur bataille, quelle inspiration que de les voir, comme j’en ai eu la chance, faire de la désobéissance civile devant le prestigieux Théâtre de la Ville de Paris protégé par les policiers! Et faire vraiment éclater au grand jour la sacro-sainte valeur économique de l’art en paralysant théâtres et festivals.

« Les œuvres d’art sont les seules choses à n’avoir aucune fonction dans le processus vital de la société; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. »

Hannah Arendt, La crise de la culture (Gallimard, 1972)

 

Dans l’étau de l’industrie culturelle

Claude Vaillancourt
L’auteur, professeur de littérature et écrivain, a entre autres publié Le paradoxe de l’écrivain (Triptyque)

L’art du divertissement de masse domine nos sociétés comme jamais et relaie dans la marge plusieurs œuvres et artistes de talent. La nature de l’art et notre rapport à celui-ci s’en trouvent transformés.

 

La Convention de l’UNESCO mise à l’épreuve

Amélie Vaillancourt
L’auteure est agente de recherche et de communication à la Coalition pour la diversité culturelle

Le droit d’intervention des États dans le domaine culturel est de plus en en plus menacé par les accords de commerce. La Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles pourrait constituer un rempart important si une véritable volonté politique est affirmée.

 

L’art délaissé par l’État

Martin Faucher
L’auteur est président du Conseil québécois du théâtre; il est metteur en scène, enseignant et conseiller artistique au Festival TransAmériques

La stagnation du financement public des arts, au Québec, risque de diluer la pratique artistique professionnelle dans la mer du divertissement populaire.

 

La relève artistique sur la corde raide

David Lavoie
L’auteur dirige Aux Écuries et assume la direction administrative de quatre compagnies de théâtre – dont le Théâtre de la Pire Espèce et le Festival du Jamais Lu

Dans un système ultra-compétitif et sous-financé, de jeunes artistes s’unissent et mettent sur pied des projets novateurs. Mais la précarité de leur situation et la pression marchande transforment leur quotidien et, surtout, l’essence même du rôle de l’artiste.

À quoi bon les artistes?

Jean-Claude Ravet

La place de l’art dans une société est toujours tributaire de son époque. La nôtre, emportée par la marchandisation et le culte de l’efficacité, lui laisse une place bien subalterne, proche du divertissement. Il n’en demeure pas moins une force subversive essentielle.

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

www.revuerelations.qc.ca
septembre 2009