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Temps d’arrêtLe temps des vacances, pour les uns, signifie voyager. Pour d’autres, c’est plutôt paresser, relaxer, rester chez soi et surtout prendre son temps. Pour d’autres encore, cela veut dire sortir de la routine : camping ou promenade à la campagne, festival ou jardinage en ville – tout est occasion de se distraire ou de se ressourcer. D’autres enfin, s’évertuent à faire tout ce que le temps du travail n’avait pas permis de faire : lecture, bricolage, etc. Quelles que soient ces manières, nous entretenons par là un nouveau rapport à l’espace et encore davantage au temps. Sortir de la ville ou s’y promener, flâner ou pantoufler : ce qui est en cause, ce n’est pas tant le lieu que le temps. Le précieux temps de vivre, de goûter à la vie, d’éprouver tant soit peu une existence au côté des êtres et des choses. D’être simplement là, suspendant le tic tac dans nos têtes. Du moins le faudrait-il. Temps essentiel, en effet, de plus en plus rare. De plus en plus difficile à prendre. Emportés que nous sommes par le tourbillon de l’air du temps : défilement continu d’images télévisuelles et de pubs omniprésentes, bruits incessants où les paroles comme les sons murent le silence dans lequel murissent la pensée et les paroles signifiantes. La société fait tout pour nous distraire dans les deux sens du terme : nous amuser, mais surtout nous détourner des questions essentielles, comme s’il y allait de la bonne marche du système, tout tourné vers la production et la consommation, sans fin et sans limites, de marchandises. La vitesse est une condition autant qu’une conséquence de cette machine déchaînée et dévorante. Elle emporte, étourdit, accapare l’attention. Elle oblige à réagir plutôt qu’à agir, à aiguiser les réflexes plutôt qu’à réfléchir. Surtout, à suivre quoi qu’il arrive, incapable d’arrêter, de bifurquer, de ralentir. Nos comportements, nos habitudes, nos manières d’agir, notre affairement deviennent un rouage indispensable. Nous sommes réquisitionnés entièrement, mobilisés dans une guerre – contre la vie, contre la Terre, contre la beauté et la liberté –, une guerre qui a le plus souvent le nom de paix. Paix de cimetière. Ses effets sont les mêmes : enrichissement pour le petit nombre, dépossession pour le reste, souffrances, misères, victimes, ravages – dont on masque la gravité. De toute façon, la faute est à mettre sur le dos de causes naturelles. Du fait qu’ainsi va la vie, que tout va pour le mieux… Guerre ou paix qu’importe, puisque nous la gagnons. Les vacances sont un temps d’arrêt. Aussi portent-elles le germe d’une insubordination. Certes, ce n’est qu’une permission pour mieux reprendre ensuite le rythme cadencé. C’est un capital investi dans la reproduction des forces du travail. La productivité, en fin de compte, en sortira gagnante. Ainsi le voient bien des patrons. Mais il n’en demeure pas moins que ce temps d’arrêt est une brèche. Tout temps d’arrêt est une brèche, comme en témoignent les grèves qui ont été, très souvent dans l’histoire des luttes sociales, l’occasion d’une expérience qui allait bien au-delà des revendications de conditions de travail. Elles furent le terreau d’une expérience de solidarité et d’entraide, d’un rapport inédit au monde centré sur la justice et la liberté – trace indélébile d’un monde à faire naître. Ainsi peuvent être les vacances. Elles peuvent, en effet, permettre de se rappeler qu’au-delà d’une suite programmée d’activités – au bureau, à l’usine, sur la route ou chez soi – l’existence humaine ne se réduit pas à son rôle, ni à sa fonction, ni à sa carrière. À la place qui nous est donnée dans la société, par notre naissance, notre savoir ou notre pouvoir. Nous sommes en quelque sorte appelés à vivre. Appelés par les générations passées à poursuivre leur rêve écrasé, et par les générations à naître à leur préparer une demeure humaine, digne et belle. Prendre son temps, alors, a valeur de conquête, de riposte à la mobilisation générale, de témoignage d’une insoumission. Le sens, le lent regard sur la signification des choses reprennent leurs droits sur le rendement. Les vacances sont donc aussi le temps de la présence contre l’empressement, contre la fuite, contre l’esquive – l’arrêt du temps essentiel pour renouer avec le souffle qui nous anime. Essentiel aussi pour nager à contre-courant et dégager l’horizon obscurci par l’accessoire. Nous laisser pénétrer par la vie nue. Nous émerveiller. Nous recueillir. Chanter la beauté du monde, en faisant le plein d’odeurs, d’images, de sons, de musique, de visages. Mordre à la parole comme dans du pain chaud. Quérir le sens les mains ouvertes. Cultiver des amitiés. Apprendre la seule leçon qui vaille : celle d’habiter poétiquement la Terre (Hölderlin), en nous préparant, enfin, à la longue et belle lutte pour la liberté.
Jean-Claude Ravet
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www.revuerelations.qc.ca
août 2009 |
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