éditorial

 

La torture efficace?

En avril dernier, Barack Obama rendait publiques les notes internes sur l’usage de la torture par les services de renseignements américains, durant l’administration Bush. L’ancien vice-président Dick Cheney ne cesse depuis de justifier cette pratique par l’argument de l’efficacité : elle aurait permis de soutirer de précieux renseignements. À l’opposé, l’armée a fait savoir qu’elle avait prévenu le gouvernement Bush, dès 2002, que la torture n’apportait que des informations peu fiables. Qu’elle était donc inutile. Or, autant la défense de la torture au nom de son efficacité est à tout point de vue scandaleuse et ignoble, autant l’argument de son inutilité pour s’y opposer est pernicieux. Y consentir, c’est déjà abdiquer devant la logique de la terreur et préparer le terrain à sa résurgence au jour où il s’avérerait que la torture ait pu être efficace. Qu’est-ce qui nous prémunirait alors contre elle?

Ce que nous perdons en consentant à la torture est infiniment plus précieux que tout ce que nous pourrions jamais soutirer par elle. Non seulement mutile-t-elle la vie humaine – celle des torturés comme celle des tortionnaires et de leurs complices –, mais elle sape les fondements de la communauté politique. L’idée même de monde commun perd tout son sens dans la mesure où la dignité humaine devient un simple privilège et peut être bafouée à tout moment pour des raisons d’État. Plus rien alors n’a de sens que la force et la volonté de puissance, pavant la voie à la barbarie. Que le régime qui l’exerce porte le nom de démocratie plutôt que de dictature n’y change rien, d’autant qu’il est possible de la confier en sous-traitance.

Nous devrions être davantage attentifs à cette possible déchéance, car le fait de poser de plus en plus, dans nos rapports sociaux, l’utilité et l’efficacité comme des valeurs centrales, nous y engage à vive allure. Au seuil du politique s’étend toujours le désert menaçant, un monde qui « n’est plus partagé en hommes justes et injustes, mais en maîtres et en esclaves. Celui qui a raison, c’est celui qui asservit », disait Camus dans une conférence (La crise de l’homme) d’une troublante actualité, donnée à New York, en 1946, au sortir de la guerre.

Or, contre la possibilité d’un tel monde, il n’y a qu’une position tenable, c’est l’interdit sans faille, aux antipodes de la logique de l’efficacité selon laquelle la fin justifie toujours les moyens. Des principes doivent être érigés – l’interdiction inconditionnelle de la torture est de ceux-là – comme autant de limites infranchissables au-delà desquelles règnerait l’inhumain. Rien ne nous en préserve sinon notre volonté de ne pas nous y soumettre. C’est là le sens même du combat politique contre le destin qui nous assiège.

C’est pourquoi il y a quelque chose d’inquiétant dans les propos de Barack Obama à l’occasion de la publication des memos sur la torture. Il déclarait en effet, le 16 avril dernier, qu’il ne fallait pas s’attarder sur ce triste passé (« nothing will be gained by spending our time and energy laying blame for the past »), comme s’il s’agissait d’un incident sans conséquence. Au contraire, il le faut plus que tout. Tous ceux ayant participé aux tortures doivent répondre de leurs actes : les idéologues qui les ont légitimées, les autorités qui les ont légalisées ainsi que les subalternes besogneux qui les appliquaient et le corps médical qui les supervisait. Sans quoi ce passé ne sera pas passé et continuera à contaminer la société, jusqu’au jour où de nouveau il surgira en corps mutilés dans des prisons secrètes.

La pression et, ultimement, la sanction des citoyens est la seule garantie pour qu’un gouvernement ose affronter ses démons. Le Canada est un bon exemple. Il s’entête scandaleusement dans le déni en laissant croupir Omar Khadr à Guantánamo alors qu’il aurait dû depuis longtemps exiger et obtenir son rapatriement. Il se sait complice de torture, de mauvais traitements envers un enfant, fut-il un enfant soldat. Il a laissé faire, peut-être même a-t-il fourni de l’aide. Au lieu de reconnaître sa responsabilité dans cette affaire et prendre des mesures correctrices, il s’enlise et en rajoute. Il prive Omar Khadr des droits de sa citoyenneté, le condamne à l’existence nue d’un être sans citoyenneté et sans dignité. De ce scandale politique, il faudra bien qu’un jour il rende des comptes. Ça ne saurait tarder sans que cette honte retombe sur nous.

Jean-Claude Ravet

 


POUR EN SAVOIR PLUS

 
www.revuerelations.qc.ca
juin 2009