L’ogre de la finance !

Catherine Caron

Subprimes, produits dérivés, hedge funds, titrisation, papiers commerciaux… La novlangue de la finance a envahi l’espace public et médiatique depuis plus d’un an à la faveur de la crise financière. Ce vocabulaire indigeste traduit tout le caractère occulte de « l’innovation financière » qui a conduit à ce marasme. On y trouve quelques perles de cynisme comme ces prêts appelés NINJA, faits à des emprunteurs sans revenu, sans emploi et sans actifs (No Income, No Job, (and) no Assets).

Parmi tous ces mots, celui de liquidité est peut-être l’un des plus essentiels pour nous aider à comprendre l’emprise démesurée de la finance sur l’économie et la société. À notre époque, la finance ne sert presque plus à soutenir la production de biens et services, la réalisation d’activités humaines utiles et encore bien moins à se développer au bénéfice des droits fondamentaux, des biens communs et publics. L’activité financière est plus que jamais prédatrice et spéculative. Elle vise à faire de l’argent avec de l’argent, et que cet argent soit liquide, c’est-à-dire facilement disponible, mobilisable, circulant et fuyant librement en dehors de toute frontière, obligation ou contrainte. Cette liberté de circuler des capitaux est le principe sacré du capitalisme financiarisé, de la globalisation financière. Or, cette folle liberté enivre et entraîne les forces du marché – aidées par la technologie – à siphonner toujours davantage l’argent réel des populations pour gonfler le flux financier et les fortunes virtuelles. Jusqu’à un décrochement du réel, jusqu’au point de rupture (le krach, la crise) et la perte de tout repère. C’est, disons-le, de la folie – une folie meurtière.

Ainsi, tout comme il y a beaucoup plus d’eau que de terre habitable sur notre planète, il y a immensément plus de transactions financières néfastes que d’échanges bénéfiques à l’économie productive. Plus de 50 % de ces transactions transitent dans les paradis fiscaux et les centres financiers offshore, privant les États, en particulier les plus pauvres, de sommes colossales. Ces lieux sont le ventre de l’ogre de la finance. La quasi-totalité des grandes compagnies américaines et européennes y opèrent. Quatre-vingt pour cent des fonds spéculatifs (hedge funds) y sont localisés. Leur plus grand utilisateur : les banques. Leur principe fondamental : l’opacité. Leur utilité sociale : nulle.

Depuis quelques mois, et en particulier depuis le sommet du G20 à Londres, en avril dernier, on s’agite au sujet des listes noires, grises, blanches ou zébrées de l’OCDE concernant ces paradis fiscaux. Or, de telles listes, il y en a déjà eu et elles ne doivent pas nous distraire de l’essentiel. De multiples manigances et une puissante hypocrisie permettent toujours de s’en protéger et d’éviter les vérités qui choquent. Comme celle-ci : il est facile de créer des sociétés-écran et d’ouvrir des comptes bancaires anonymement. Le spécialiste Jason Sharman vient de le démontrer à son tour. Il a tenté l’expérience dans 45 pays et a réussi dans 17. Treize font partie de l’OCDE, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, bien à l’abri sur la liste blanche de l’organisation. Cela a fait dire à The Economist : « Pour les clients suspects, c’est une bien meilleure proposition [que le secret bancaire] : ce que leurs banquiers ne savent pas, ils ne pourront jamais être forcés de le révéler. » C’est dire l’absurdité de prétendre juger ces paradis selon qu’ils soient coopératifs ou non, selon qu’ils servent la délinquance en col blanc (l’évasion fiscale, le vol légalisé) ou la criminalité (la fraude). Leur abolition pure et simple est un impératif. Aucune sortie de crise et aucun projet de société basé sur une plus juste redistribution de la richesse ne seront possibles sans cela. Le contexte de la crise offre l’occasion de faire pression comme jamais depuis longtemps en ce sens.

Qu’en est-il du Canada dans tout ça? Il a son petit paradis (la Barbade) et sera, d’ici 2012, le pays du G7 avec le plus faible taux d’imposition des sociétés et des nouveaux investissements des entreprises. Voilà une belle manière de réduire à la base le besoin pour les plus riches et les grandes entreprises de recourir à l’évitement fiscal légal ou à l’évasion illégale… Le livre Noir Canada d’Alain Deneault nous a en outre permis de comprendre que le Canada est également un paradis judiciaire pour les compagnies minières et pétrolifères mondiales.

Hanté par la crise, ce dossier sera éclairant et, nous l’espérons (et pardonnez le jeu de mot), enrichissant, malgré son caractère parfois aride. Il se consacre à l’analyse du phénomène de la financiarisation de l’économie et à ses effets sur nos vies, en prenant soin de présenter quelques-unes des voies de sortie de ce système – sujet que nous continuerons d’explorer dans des dossiers à venir. Chose certaine, les nombreuses propositions du mouvement altermondialiste semblent aujourd’hui plus pertinentes que jamais. Mais il faudra encore un travail immense pour qu’elles puissent s’imposer. Car en relégitimant des institutions (FMI, Banque mondiale, OMC) qui étaient en crise du fait même de leur traitement inéquitable des peuples du monde qu’elles asservissent plus qu’elles n’aident, les dirigeants du G20 n’ont pas envoyé un signal fort prouvant qu’ils ont compris. Compris que le dogme de la croissance – au prix d’inégalités proprement abjectes et d’une planète en sursis – est une avenue funeste. Certes, la valse des milliers de milliards nous étourdit, mais pas au point de nous rendre sourds aux injustices qui en sont la musique. Un bras de fer intéressant est à surveiller entre ce G20 illégitime et la Commission d’experts de l’Assemblée générale des Nations unies sur la réforme du système monétaire et financier international, présidée par Joseph Stiglitz. Des personnalités comme François Houtart y posent les questions essentielles : « Pourquoi simplement réformer ou réparer un système qui a détruit des millions d’emplois et des millions de personnes et continue de détruire la planète, alors qu’il faudrait reconstruire le système financier mondial? »

« Il faut des années pour que la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de banque se reconstruisent, jusqu’au jour où, la passion du jeu ravivée peu à peu, flambant et recommençant l’aventure, amène une nouvelle crise, effondre tout, dans un nouveau désastre. Mais, cette fois, derrière cette fumée rousse de l’horizon, dans les lointains troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, la fin prochaine d’un monde. »

Émile Zola, L’Argent

 

Le règne de la spéculation

Jacques B. Gélinas
L’auteur est sociologue, essayiste et conférencier

La suprématie de la finance dans notre société a été rendue possible par les multiples capitulations de la classe politique. La crise actuelle révèle bien la nature prédatrice, spéculative et destructrice d’un capitalisme ainsi poussé au bout de sa logique.

 

L’aveuglement des banques

Marc Lavoie
L’auteur, est professeur titulaire au Département de science économique de l’Université d’Ottawa

La soif du profit a fait basculer les banques dans la logique spéculative.

 

Crise actuelle : les leçons du passé

Marc-André Gagnon
L’auteur, économiste politique, est chercheur postdoctoral au Centre des politiques en propriété intellectuelle de l’Université McGill

Toute la communauté internationale se trouve à la croisée des chemins quant à l’ordre économique à adopter pour les prochaines décennies.

 

Les salariés pris dans l’engrenage

Entrevue avec Éric Pineault

Professeur au Département de sociologie de l’UQAM, Éric Pineault est aussi directeur du Collectif d’analyse de la financiarisation du capitalisme avancé (Cafca). Il a dirigé, avec Michel Freitag, la publication de l’ouvrage collectif Le monde enchaîné.Perspectives sur l’AMI et le capitalisme globalisé (Nota Bene, 1999). Il a bien voulu répondre à nos questions sur les impacts de la financiarisation sur la vie quotidienne des gens.

 

Sortir de l’emprise financière

Dominique Plihon
L’auteur est professeur d’économie à l’Université Paris 13 et président du conseil scientifique d’Attac France

La crise globale actuelle est une occasion historique de remettre la finance au service de l’humanité, et non l’inverse, et de rompre avec le système qui a conduit à ce désastre. Les politiques pour y arriver existent et doivent s’imposer.

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

www.revuerelations.qc.ca
juin 2009